La Fantasy au quotidien
Par Foradan, le 17/07/2008 à 22:15
Même si le légendaire semble fourmiller de héros, ce terme est très peu utilisé par Tolkien (à titre de comparaison, on le trouve 5 fois dans le Seigneur des Anneaux et 8 fois dans le Fermier Gilles de Ham ) : on peut donc voir Fermier Gilles comme une réflexion sur l'héroïsme...mais avec un personnage aux antipodes du héros courtois et chevaleresque. Ce "héros campagnard" injurie son chien de manière crue, s'enivre, est cupide, tandis que le dragon Chrysophylax a des manières et un langage posé et précieux. Plus qu'un héroïsme inné, c'est le regard d'autrui qui pousse Gilles, par orgueil, à affronter dragons et rois, en s'inspirant des contes épiques. Ce "héros", mû par le courage du buveur, établit une nouvelle hiérarchie des valeurs : l'héroïsme, même forcé, surpasse la chevalerie.
Selon la catégorisation en trois de la société indo-européenne (Clergé, Noblesse, Tiers Etat) et sa représentation dans la mythologie nordique (Odin, Thor et Freyr), cette étude montre comment Le Seigneur des Anneaux n'est pas prisonnier d'un cadre social. Les trois grandes fonctions seront donc dédiées à Gandalf/Sauron (fonction magique), Aragorn/Eowyn (fonction guerrière) et les hobbits (fonction agricole).
Dans ses oeuvres les plus inspirées par Tolkien, Stephen King a connu lui aussi une période de création difficile, une écriture longue, une histoire qui entraîne son auteur, des similitudes de personnages et de thèmes, une magie noire et blanche ; Aragorn descend en longue lignée d'Elendil tandis que Roland est l'héritier d'Arthur l'Ainé et tous deux sont en quête de la Tour Sombre : le destin du monde tourne autour de la destruction/protection de celle-ci. Mais hors la Tour sombre, d'autres oeuvres de King ont un reflet de Terre du milieu, que ce soit le désert du Mordor dans Le Talisman ou la quête purificatrice et une structure narrative proche dans Le Fléau qui montre un retour vers un monde plus juste et naturel, comme peut l'être la Comté. Naturellement, le bestiaire et la géographie gothique, du western, de l'Amérique moderne, l'Entre-deux-mondes sont particuliers à King, mais il faut garder à l'esprit que Le Seigneur des Anneaux a un potentiel horrifique et ténébreux, Shelob et Ca ou encore Morded, l'ambiance méphitique du Château Discordia qui n'a rien à envier à Cirith Ungol, on pourrait même avancer que Tolkien incorpore des éléments ténébreux dans un ensemble épique quand King incorpore une ligne épique associée à un mélange de genres (western, uchronie, fantastique) dans un univers sombre et effrayant. En final, afin de mettre encore plus en exergue la part de fantasy dans La Tour sombre, il fut évoqué, lors des discussions, le rôle du dragon endossé par Blaine, un train pilotée par un super ordinateur, profilé comme un ver, imbu de lui-même et de son savoir, vicieux, aimant jouer avec ses proies, friand d'énigmes, traître à sa parole, déterminé à tuer, à la parole mielleuse pleine de venin. Un cas à développer plus en détails.
En se basant sur l'idée directrice "Que comprend un lecteur du Seigneur des Anneaux qui ne connaît pas Le Silmarillion ?" ou "quelles différences pour comprendre Le Seigneur de Anneaux selon que l'on connaisse ou non le Silmarillion ?" En soutien de cette étude, petit retour sur cette page avant de voir comment, par citations et allusions, la reconnaissance d'un nom modifie la perception entre l'impression de profondeur historique et le savoir d'une signification beaucoup plus consistante, car nul ne lit les Appendices avant le livre et une seule lecture est insuffisante pour cerner tous les liens reliant Le Seigneur des Anneaux au reste du Légendaire.
Les notes sur les archives de la Comté, dans le prologue, évoquent le Livre Rouge de la Marche de l'Ouest, rédigé par Bilbo, et dont la description correspond au Silmarillion. Plus loin, Aragorn raconte aux hobbits un fragment du conte de Beren et Lúthien, en précisant que la fin n'est encore connue qu'à Fondcombe, là où réside Elrond, tandis que Le Silmarillion raconte une histoire complète. Connaître le lai de Leithian permet d'avoir une compréhension différente sur la situation d'Aragorn et Arwen ; et, plus tard en Mordor, Sam, ayant maintenant entendu le récit en entier, réalise que leur propre quête est la suite de celle de Beren, et que la Lumière de Galadriel leur vient directement d'un silmaril. Dans les deux cas, les quêtes ont été accomplies au prix d'un sacrifice de sang (main et doigt) et par la mort de Carcharoth et Gollum.
Il en va de même pour Hador et sa parentèle, puissants amis des elfes auxquels Frodo est comparé (sans que le lecteur connaisse l'ombre du destin qui pèse sur ces héros), Elbereth la vala dont les noms sont mystérieux, évocateurs d'un passé ancien. Ungoliant, comparée à Shelob/Arachne, est supposée une forme maléfique arachnéide, mais le lecteur informé notera la nuance de leurs existences : Shelob est beaucoup moins puissante que son ancêtre, vaincue par un hobbit quand il fallût plusieurs balrogs pour sauver Melkor, Shelob fuit la Lumière (atténuée) des Arbres quand Ungoliant pouvait se repaître des Arbres eux-mêmes. Ainsi, le déclin se constate parmi les créatures mauvaises comme chez les elfes. Ainsi, outre quelques autres références, la compréhension du légendaire permet d'appréhender le lien avec la Quête de l'Anneau et celle de Beren, les dessous de la relation entre Aragorn et Arwen et la lutte ancestrale des ténèbres contre la lumière depuis Elbereth et Morgoth lors de la Grande Musique, les morts violentes des précédents amis des elfes qui embrument le destin de Frodo.