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Surin et tafia, rencontre au sommet

Par Izareyael, le dimanche 10 juin 2012 à 22:55:26

null Parfois, il arrive que certaines choses échappent à tout contrôle. Des choses censées suivre une route bien droite, toute tracée, et qui se mettent soudain à vagabonder sur des chemins de traverse, sans qu'on ne parvienne plus à les rattraper. L'article que vous allez enfin pouvoir lire à présent s'est ainsi promené longtemps, très longtemps dans les limbes modernes, ceux que l'on ne trouve plus entre le paradis et l'enfer mais dans le disque dur d'un ordinateur. Voilà qui est déjà moins poétique...

Mais tentons de faire court, pour ne pas prolonger davantage le retard. La conférence et les deux interviews dont les retranscriptions suivent ont été enregistrées au Printemps du livre de Grenoble en mars 2010. Oui, c'est loin... Sur le stand que votre site préféré – nous n'en doutons pas – partageait alors avec la librairie Omerveilles étaient invités deux auteurs que l'on ne présente plus, ou alors seulement pour ceux du fond qui n'auraient rien suivi de la littérature française de l'imaginaire ces dernières années : Jean-Philippe Jaworski, pour ses deux livres se déroulant dans le Vieux Royaume, et Stéphane Beauverger, pour Le Déchronologue.
Nous avons choisi de présenter ensemble les trois interventions, car elles se complètent et se répondent souvent. Vous pourrez donc lire d'abord une conférence commune, grand public, autour de la création de mondes imaginaires, animée par le journaliste littéraire Yann Nicol. Ensuite, vous trouverez un entretien avec chacun des deux auteurs, enregistrés le lendemain. Resté dans un tiroir numérique beaucoup trop longtemps, cet article est cependant loin d'avoir perdu tout son intérêt, du moins je l'espère. J'adresse mes plus vifs remerciements aux deux auteurs en question pour leur immense patience – et pas seulement parce que chaque intervention a duré plus d'une heure ! – et leur gentillesse à toute épreuve !

En outre, pour ceux qui n'auraient pas encore lu les livres évoqués – ce sont des choses qui arrivent – et seraient sensibles à la beauté de la découverte innocente, sachez que les propos retranscrits peuvent contenir des informations sur les récits... c'est même leur but !
Bonne lecture, enfin.

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Mondes imaginaires, une conférence du Printemps du livre

Péripéties guerrières, chaos temporels et royaumes aventureux : fantasy ou science-fiction, la littérature d'évasion vogue vers de nouveaux espaces de création. À son bord : inépuisables mythes et scénarios ébouriffants.

Yann Nicol : Nous allons parler d'aventures de science-fiction, mais pas seulement. Ce sont deux auteurs étiquetés science-fiction, on sait que l'étiquette est parfois très collante... Il est intéressant de voir que ce sont des livres où il est question d'aventures de science-fiction, mais également de beaucoup d'autres choses, et notamment d'histoire, et finalement de l'homme, de la nature humaine, de sa quête, de sa recherche...
Ce sont aussi des livres qui ont un grand intérêt littéraire, à la fois dans leurs structures narratives – ce sont dans un cas comme dans l'autre des livres très travaillés, très fouillés dans la mise en place et dans la structure narrative – et des livres dans lesquels il est accordé une grande place à la langue et son inventivité, à l'écriture, et notamment dans les voix des personnages.
Je tenais donc à dire en introduction que c'est de l'aventure, de la science-fiction, mais aussi beaucoup d'autres choses, bref, de la littérature !
Vous êtes tous les deux d'une même génération, puisque nés tous les deux à la fin des années soixante, deux auteurs à présent installés mais au début de votre carrière littéraire.

Stéphane Beauverger : Nous sommes de jeunes auteurs, peut-être pas en âge mais en termes de carrière.

Donc, vous, Stéphane, vous avez commencé en tant qu'auteur de jeux vidéo, vous avez aussi été scénariste de bande dessinée...

Stéphane Beauverger : En fait, je suis journaliste de formation, et j'ai trouvé le moyen d'entrer dans ce que je voulais faire, c'est-à-dire un travail d'écriture, dans le scénario, d'abord de bande dessinée et actuellement, depuis 1996, je gagne ma vie comme scénariste de jeux vidéo.

Et dans le domaine du roman, vous avez publié à ce jour une trilogie, Chromozone (La Volte), et celui dont nous allons parler plus en détail, également édité par La Volte, Le Déchronologue.
De votre côté, Jean-Philippe, vous êtes donc né la même année, et de votre côté vous avez fait du jeu de rôle – on verra d'ailleurs comment cela s'est articulé par rapport à votre travail – et vous allez nous parler de votre livre Gagner la guerre, aux Moutons électriques. Vous avez commencé à écrire avec un premier recueil de nouvelles, Janua Vera, dans lequel on retrouve à la fois le décor et le personnage principal de Gagner la guerre. Pourriez-vous nous dire quelques mots sur votre parcours, comment vous êtes arrivé au jeu de rôle et venu finalement à l'écriture, à la fois de ce recueil et de ce roman ?

Jean-Philippe Jaworski : En termes de jeu de rôle, je dirais que je suis bi-classé. J'ai suivi une formation littéraire extrêmement classique, et au moment de mon adolescence et de mes années d'étude je me suis mis au jeu de rôle. J'ai toujours écrit de la fiction et des scénarios de jeu de rôle, et il se trouve que j'ai d'abord publié du jeu de rôle historique, consacré aux guerres de religion. C'est seulement après que j'ai commencé à publier de la fiction, mais en fait j'ai toujours mené de front les deux types de création et les deux types d'écriture. Vous avez évoqué Janua Vera ; c'est un recueil de nouvelles que j'avais construit autour d'archétypes, de personnages vraiment complètement typiques : le voleur, le guerrier, le paladin... que j'ai pris comme personnages centraux de toute une série de nouvelles, mais en leur donnant une coloration peut-être un peu plus littéraire et en m'amusant à tordre un certain nombre de clichés à mesure qu'on avançait dans le récit.

Un mot de ce que vous aviez mis en place, et je crois que vous l'aviez aussi fait dans un jeu de rôle : le lieu, le décor, l'univers, c'est-à-dire ce Vieux Royaume que l'on retrouve là, et aussi ce personnage principal, qui est à la fois votre héros et votre narrateur.

Jean-Philippe Jaworski : Pour revenir sur un point précis, en termes techniques, je n'écris pas de la science-fiction, mais ce qu'on appelle de la fantasy, c'est-à-dire du merveilleux où je mets en scène un monde secondaire. En ce qui concerne l'univers décrit dans Janua Vera puis dans Gagner la guerre, il s'agit tout d'abord d'un univers de jeu. Je l'avais conçu pour mes joueurs, et pour qu'ils y trouvent leur compte, je l'avais construit avec toute une série de clichés parfaitement reconnaissables, parce que je voulais qu'il leur soit familier : un univers médiéval, avec différentes contrées inspirées de différents régimes médiévaux – une commune, un état féodal, une république de type italien, au loin un empire sur le modèle ottoman, des territoires barbares un peu dans le genre de ce qu'on pouvait trouver dans les Highlands écossais, ou dans ce qui deviendra le Saint Empire Germanique au milieu du Moyen Âge mais qui a d'abord été un territoire tribal avant que les Francs ne le conquièrent... Toute une série de repères familiers dans lesquels j'ai placé ensuite les récits de Janua Vera puis le cadre de Gagner la guerre, pour lequel j'ai vraiment choisi un endroit, la République de Ciudalia, qui est inspiré des grandes républiques italiennes du Quattrocento, puisque Ciudalia est en quelque sorte la synthèse entre Venise et Gênes. Et mes joueurs ont visité ces endroits, ils y ont joué, et je leur ai laissé des clins d’œil dans les nouvelles ou dans le roman.

Stéphane, un mot de votre part sur ce rapport à l'Histoire ? Même si votre livre est extrêmement difficile à résumer, présentons un peu la situation de départ : vous mettez en scène le journal intime que tient le capitaine Henri Villon – d'ailleurs, nous sommes au tout début très proches de sa fin – dont le navire s'appellera Le Déchronologue. Vous mettez en relation dans ce roman à la fois l'univers de la flibusterie, des pirates, ce qui pourrait être des éléments d'aventure maritime bien connus et à la fois des éléments de science-fiction avec notamment des failles temporelles et des voyageurs temporels. Donc on est là aussi dans une oscillation entre un regard sur l'histoire de l'ordre de la reconstitution ou de la transposition et en même temps une dimension de science-fiction avec ces petits éléments qui viennent se greffer là-dessus.

Stéphane Beauverger : Effectivement, pour un livre étiqueté science-fiction, il se passe dans le passé, au XVIIème siècle, alors qu'on a souvent tendance à imaginer que la science-fiction c'est les vaisseaux spatiaux, le futur, la technologie galopante. Comme Jean-Philippe, mon idée était d'abord d'avoir une approche historique, je voulais écrire une aventure qui relatait la réalité de la piraterie caraïbe au XVIIème siècle, donc à une période située avant l'implantation des colonies françaises, anglaises et hollandaises, avant la piraterie caraïbe telle qu'on la représente régulièrement au cinéma, celle du très mauvais Pirates des Caraïbes par exemple (rires), qui présente la piraterie qu'on connaît plus souvent, celle du XVIIIème. Je voulais m'intéresser à la période d'avant, où techniquement ce sont les Espagnols qui contrôlent presque l'ensemble des Caraïbes et où sont considérés comme hérétiques et hors-la-loi tous ceux qui tentent de s'y installer, puisque par décision papale l'ensemble de ce domaine était séparé en deux entre les Portugais et les Espagnols – donc toutes les autres nations qui tentent de s'y installer sont obligées de le faire de manière irrégulière, hors-la-loi. C'est cette période qui m'intéressait.
Donc, contrairement à Jean‑Philippe – et pourtant nous avons bien des points communs sur d'autres sujets ! – qui avait lui créé son univers pour du jeu de rôle et avait donc déjà développé une énorme masse de travail avec de l'histoire, de la géographie, des personnages, une complexité politique, puis l'a ensuite synthétisé dans son roman, j'étais parti sur une seule phrase. J'avais écrit sur une feuille, tout simplement, la phrase : Un navire de pirates dont les canons tirent du temps. C'était une idée que je trouvais intéressante : reprendre l'image classique, romantique, du navire pirate et des aventures flibustières, mais il y avait quelque chose qui me plaisait dans l'idée que les canons tiraient des secondes et des minutes. C'est un concept de science-fiction, en l'occurrence, puisqu'ils ne tirent pas de projectiles mais du temps. Et à partir de cette simple phrase, quelque chose dans mon métier de scénariste me faisait dire qu'il y avait à développer une structure intéressante, et c'est donc à partir de là que j'ai développé l'aventure de ce capitaine flibustier qui s'appelle Henri Villon, et qui va être amené – c'est pour cela que c'est aussi un livre de science‑fiction, même si pour moi c'est d'abord un livre d'aventures maritimes – à fréquenter et à s'opposer à des paradoxes temporels.
C'est un livre sur les paradoxes temporels et les voyages dans le temps, mais vus par le regard d'un authentique pirate du XVIIème siècle. Les événements d'une autre époque arrivent à lui, ce n'est pas lui qui voyage dans le temps ; ce sont les Caraïbes du XVIIème siècle qui tout à coup sont perturbées par des événements qui viennent d'autres époques.

Justement, parlons un peu du travail que vous avez fait, d'abord pour la documentation puis pour ce que vous disiez tout à l'heure au sujet de l'importance de la langue et du travail d'écriture sur l'atmosphère du récit. En effet, ce qui est frappant à la lecture de ce livre, c'est une forme de vraisemblance – même si je ne peux pas vraiment vérifier, bien sûr – dans les atmosphères, les odeurs, les présences charnelles, quelque chose de très fort. Parlez-nous donc de ce double travail qui permet d'être vraiment immergé dans cette réalité.

Stéphane Beauverger : Par chance, un livre très connu a été publié en 1678, écrit par un certain Exquemelin ou Exmelin qui était un authentique médecin – on disait chirurgien– qui a navigué à bord de navires pirates et a écrit quand il est revenu en Europe ce qui ressemble un peu à ses mémoires. C'est un document extraordinaire pour trouver toutes les informations concernant la réalité de la vie à bord, la réalité d'un abordage, ce qui se passait lorsqu'un navire anglais ou français arrivait dans un port espagnol puisqu'il n'y avait pas forcément un conflit... Il a donc amené un tel matériau qu'à la limite il me suffisait de puiser dans son travail pour réussir à m'inscrire dans ce qui me semblait être l'authenticité de l'époque.

Jean-Philippe, un mot sur cette question de la documentation, du rapport à l'histoire et à la manière dont vous articulez tout cela ?

Jean-Philippe Jaworski : À la différence de Stéphane qui a vraiment un sujet historique, le Vieux Royaume est un univers créé. Mais il n'est pas créé de toutes pièces, il est vraiment inspiré d'un matériau historique, et j'ai un peu travaillé sur des sources d'inspirations comme l'empire ottoman, en particulier pour l'organisation politique et l'organisation militaire de l'ennemi de la République de Ciudalia. J'ai beaucoup travaillé sur la Renaissance italienne pour mettre en scène cette république. Stéphane et moi en parlions, c'est un gros travail et un vrai bonheur de collecter les sources historiques qui vont contribuer à l'effet de réel de la fiction, et on trouve assez souvent des pépites. Dans la mesure où j'écris de la fantasy et pas un roman historique, j'y ajoute un petit jeu qui consiste à laisser des indices à mon lecteur, des références, mais qui ne sont pas explicites : il y a des références à des auteurs, à des peintres, à des personnages historiques, mais qui se trouvent transposés dans un univers fictif. Cela fait partie aussi du caractère ludique de la création du roman, c'est quelque chose de très plaisant à faire.

J'ai justement envie de vous faire réagir sur la question du mythe et des influences. Nous avons parlé du mythe du récit de piraterie, on pourrait aussi y voir autre chose, comme Melville... Pouvez-vous nous parler de ces influences et de la manière dont avec votre livre vous vous glissez dans une sorte de filiation, d'héritage littéraire et mythique ?

Stéphane Beauverger : À la fin du Déchronologue, la moindre des humilités pour moi était bien de faire la liste des auteurs qui m'ont influencé. Pour moi, l'auteur majeur est Michel Le Bris, un des plus grands spécialistes de la piraterie caribéenne en France, dont je cite trois ouvrages à la fin du livre. C'est un des spécialistes les plus pointus, et il a amené cette chose que je trouve extrêmement intéressante : il regarde l'ensemble de l'installation des quatre grandes nations qui vont conquérir le Nouveau Monde à la lumière des guerres de religion. Pour lui, c'est d'abord un conflit entre les catholiques et les protestants. Je trouve son point de vue tout à fait intéressant, et je voulais un peu rendre hommage à sa piste de réflexion et à son travail. C'est pour ça que lorsque j'ai travaillé sur le scénario, qui allait connaître des détours temporels et pour lequel j'allais un peu malmener la réalité de l'histoire, je sentais que j'avais vraiment besoin de démarrer par un fait historique avéré : je voulais absolument que mon personnage commence ses aventures lors d'un moment très marqué de l'histoire. J'ai regardé l'ensemble de ce siècle et pour moi il y avait un moment marquant : lorsque les Français prennent l'Île de la Tortue, la mythique Île de la Tortue qui va servir de cache aux flibustiers, aux corsaires et aux pirates pendant plus de cinquante ans, alors qu'elle est cachée au milieu du système de défense espagnol. Le fait que mon capitaine appartienne à l'expédition menée, c'est historiquement avéré, par le futur gouverneur Le Vasseur – qui s'appelle à ce moment-là seulement François Le Vasseur – qui va prendre cette île au nom de la France, soi‑disant pour punir le massacre de quelques colons commis par les Anglais qui contrôlent l'île à ce moment-là, dès que j'ai senti que je pouvais faire entraîner mon personnage dans ces aventures par la porte de l'histoire réelle, me permettait de pouvoir faire ensuite de la dérivation temporelle. J'avais besoin de cet élément historique, et à partir de là je me sentais à l'aise dans mes baskets, en fait.

Jean-Philippe, un mot également sur le point de départ, qui est aussi le tire de votre livre, Gagner la guerre : vous avez parlé tout à l'heure de la rivalité entre Ciudalia et Ressine, mais finalement au début du livre la guerre est gagnée, et pourtant tout reste à faire. C'est ce qui vous a intéressé, avec tout ce que cela engage comme conséquences et comme réflexions politiques dans votre livre ?

Jean-Philippe Jaworski : Je suis moi aussi parti sur des observations d'amateur d'histoire : le premier point qui me semble intéressant en histoire, c'est d'analyser ce qui se passe à la fin d'une guerre. Comment la guerre, comment la victoire ou la défaite vont se retrouver exploitées par les vainqueurs ou détournées par les vaincus. Stéphane parlait des guerres de religion ; j'ai en tête un exemple avec deux batailles très célèbres, celle de Jarnac et celle de Moncontour. Au cours de la troisième guerre de religion française, les protestants sont écrasés à deux reprises dans des batailles terribles par les troupes catholiques royales. Or, à l'issue de cette guerre, le dernier capitaine protestant – un autre grand capitaine protestant ! –, le prince de Condé, a été blessé puis assassiné pendant la bataille de Jarnac ; au cours de la bataille de Moncontour, un autre grand capitaine protestant, l'amiral de Coligny, reçoit une balle dans la tête et n'y survit que par miracle, arraché du champ de bataille par un de ses hommes, et l'essentiel des troupes protestantes sont massacrées par les forces catholiques. Coligny n'a plus que quatre mille hommes, c'est une défaite écrasante, mais il remporte la troisième guerre civile. Ça, c'est un paradoxe que je trouve fascinant. Comme, de façon plus proche de nous, le paradoxe de la guerre d'Algérie, militairement gagnée par la France et politiquement perdue.
C'est sur ce paradoxe que j'ai voulu construire le roman. Au début, oui, la guerre est gagnée. Militairement, la République de Ciudalia a écrasé son adversaire. Mais comment cette victoire va-t-elle être exploitée par les vainqueurs ? En fait, elle met en danger non pas les vaincus, mais les vainqueurs.
Au niveau des références littéraires, mon autre grande référence était Nicolas Machiavel. Mon objectif était de donner une illustration fantasyste et fictionnelle à la pensée du Prince. Machiavel avait rêvé que la République de Florence ait la capacité militaire de devenir une grande puissance, mais son rêve a été brisé, puisque Florence était empêtrée dans des querelles intestines et n'avait pas une armée suffisamment puissante. Je me suis dit qu'avec Ciudalia j'allais donner à Machiavel une république italienne qui dispose d'une armée puissante, et en plus une élite qui a une pensée machiavélique. À partir de là, qu'est-ce qu'il se passe, une fois que cette république machiavélique a gagné la guerre ? Qu'est-ce qu'il se passe avec cette élite qui va mettre en application les principes politiques de Machiavel ? Et je me suis beaucoup amusé.

Machiavel qui est d'ailleurs en exergue de votre livre... Sans faire de rapprochements ou d'amalgames trop imprudents, je disais que c'était aussi une vision politique très pessimiste, avec la corruption...

Stéphane Beauverger : Pas pessimiste, réaliste !

Il y a donc aussi dans votre travail cette dimension de regard sur l'histoire, sur le passé, mais aussi un travail littéraire qui offre un regard sur quelque chose de plus contemporain.

Jean-Philippe Jaworski : Oui... Enfin, ce roman est un apologue extrêmement modeste – le but premier est quand même de divertir le public – mais un apologue tout de même sur les dangers de l'oligarchie. J'ai en tête un essai d'Emmanuel Todd, Après la démocratie, où il expose comment dans les grandes démocraties actuelles, les États-Unis comme celles d'Europe, il y a un affaiblissement des classes moyennes et une confiscation progressive des pouvoirs décisionnaires par des grands corps technocratiques, économiques, politiques, médiatiques... ainsi qu'une opacité de plus en plus grande de la prise de décisions, notamment en Europe. Qui est capable de dire précisément où une décision est prise entre les différentes institutions européennes ? Il faut savoir que ce phénomène de dissolution des classes moyennes, d'opacification des prises de décisions politiques et de confiscation des rênes du pouvoir par des grands corps, c'est exactement la situation de Florence au cours de la Renaissance, qui passe tout doucement d'une république déjà oligarchique à un système que les Florentins appelleront la tyrannie, c'est-à-dire la confiscation du pouvoir par la famille des Médicis.
Donc oui, je voyais dans Gagner la guerre une sorte de conte philosophique qui met en scène dans un univers pseudo-italien ce phénomène de détournement de la république. Cela a existé aussi au moment de la Rome antique, mais je trouve que dans la Florence des XVème et XVIème siècle il y a énormément de points communs avec la situation que nous sommes en train de vivre. Bien sûr, en ce moment c'est beaucoup moins violent que dans les grandes républiques italiennes, mais il y a quelque chose de très semblable, en particulier dans l'opacification des prises de décisions.

Chez vous également, Stéphane Beauverger, il y a des collisions entre le passé et le présent, ou plutôt le passé et l'avenir, avec ces merveilles que recherche le capitaine Villon, des objets sortis de nulle part qui sont en fait sortis du futur... Comment avez-vous réussi à articuler cela, qui donne aussi d'une certaine manière sa fantaisie (NDLR : choisissez vous-même l'orthographe) au livre, son audace et l'étonnement que peut ressentir le lecteur ?

Stéphane Beauverger : Puisque l'idée est qu'il y a des éléments venus d'autres époques qui se glissent dans le tissu temporel du XVIIème siècle caraïbe, je voulais remplacer la quête classique des cités d'or et des mines d'or du Nouveau Monde par quelque chose d'autre qui soit de l'ordre du merveilleux. Il y a donc ces fameux objets qui viennent du futur, qui remplacent dans l'esprit de mon héros la recherche de la richesse ou la soif de l'or, et pour bien faire comprendre que sa quête puisse être aussi désespérée et aussi intense, j'avais besoin de lui donner des motivations profondes. J'ai donc décidé d'en faire un des rares survivants du siège de La Rochelle, lorsque la cité a été assiégée par les troupes de Richelieu puis rasée. Pendant le siège, les assiégés protestants vont prendre une décision terrible : pour résister un peu plus longtemps, il vont mettre dehors les vieillards, les femmes et les enfants pour permettre aux seuls combattants de tenir quelques jours ou quelques semaines de plus. L'horreur de cette situation, c'est que les troupes de Richelieu vont refuser de laisser passer cette population, qui va se retrouver coincée entre les murailles et les troupes royalistes et qui va crever sur place.
Mon héros a participé a cette prise de décision, et il en a nourri une telle honte et une telle infamie qu'il va d'abord partir vers le Nouveau Monde pour essayer de chercher l'oubli. Surtout, il va voir apparaître ces choses bizarres venues du futur, mais il ne le sait pas encore, il appelle juste ça des merveilles, et au début il pense que c'est vraiment quelque chose qui serait caché au cœur du Nouveau Monde : ces conservas – puisque ce sont les Espagnols qui les ont découvertes avant eux –, cette nourriture en boîte qui peut se conserver éternellement ou presque, des médicaments qui n'existent pas à son époque et sont capables de soigner les fièvres les plus difficiles à guérir, ou même celles qui ne se guérissent pas du tout... Pour lui, sa quête de l'or, sa quête de rédemption va donc passer par ces objets qu'il estime être merveilleux.
Je ne vais pas tout dévoiler, bien sûr, mais lorsqu'une quête dévore à ce point un personnage, on peut être à peu près sûr que ça va très très mal finir. D'ailleurs, le livre commence par la fin, puisque c'est son journal intime, et la première phrase est justement : Je suis le capitaine Henri Villon et je mourrai bientôt. Il raconte ensuite comment il en est arrivé là et l'échec de sa quête. Mais, pour moi, toutes les quêtes de cette nature, dans un tissu romanesque, sont destinées à être un échec flagrant, et c'est la grande fresque qu'il va traverser qui fait le tissu romanesque et aventurier de l'histoire.

Nous n'avons pas encore parlé de ce choix – ou peut-être s'est-il imposé à vous en cours d'écriture – d'un héros narrateur, un regard porté pour ainsi dire la caméra sur l'épaule. Était-ce un choix ou quelque chose qui s'est révélé pendant l'écriture, parce que vous vous êtes rendu compte que ça ne fonctionnerait pas autrement ? Chez vous, Stéphane, il s'agit d'un journal intime, il y a donc deux choix narratifs, la première personne et le journal ; pouvez-vous nous expliquer comment cela s'est mis en place ?

Stéphane Beauverger : Sur ma trilogie précédente, j'avais écrit à la troisième personne et je racontais une aventure chorale qui mettait en scène une dizaine de personnages à qui il arrivait différentes aventures. Lorsque j'ai commencé à travailler sur le scénario du Déchronologue, deux raisons m'ont amené à parler à la première personne : d'abord, le personnage d'Henri Villon est un observateur de phénomènes étranges dont il va être le témoin, puis le complice et enfin la victime, donc il était important que ce soit lui qui relate cette information ; ensuite, c'est une forme classique de narration, surtout dans les récits maritimes, avec le journal du commandant qui relate ses aventures. On l'a un petit peu oublié mais si je me souviens bien, le Frankenstein de Shelley commence avec le capitaine du navire qui raconte qu'ils sont coincés quelque part en Arctique et qu'il y a une créature qui est en train de gémir sur la glace – et c'est le monstre. Bref, la figure du capitaine est souvent le narrateur qui parle à la première personne de ce qu'il vit, c'est celui qui relate les faits.
La chance que j'avais aussi en choisissant cette période historique est qu'à cette époque-là, contrairement encore une fois à l'image classique du pirate, les flibustiers – ce ne sont donc pas encore des pirates, mais des libres butineurs – sont souvent des gens lettrés, des officiers, voire des gens de petite noblesse, la plupart protestants, qui prennent un navire et partent porter le fer contre les catholiques espagnols. Ils sont donc lettrés, ils savent écrire, ce qui me permettait de me dégager des contraintes de style et de donner des lettres à mon héros et à mon narrateur.

Jean-Philippe Jaworski : C'est un peu différent pour moi, puisque le choix de la première personne pour ce roman a été un peu accidentel. Il a été déterminé par ce que j'avais écrit avant, Janua Vera, un recueil de nouvelles. Parmi les jeux auxquels je m'étais livré dans ce recueil, il y avait un jeu sur les archétypes, mais aussi sur les registres – je m'étais efforcé de composer chaque nouvelle dans un registre différent – et sur les genres. Lorsque j'avais choisi de traiter le personnage du truand, je m'étais dit qu'il fallait que j'adopte la voix narrative qui est efficace dans le roman noir : la première personne. Donc, de façon un peu exceptionnelle, puisque la plupart des nouvelles de Janua Vera sont écrites à la troisième personne, pour celle où apparaissait pour la première fois mon truand, Mauvaise donne, je lui avais donné la parole pour lui prêter le langage du roman noir. Dans la mesure où, dans Gagner la guerre, je reprenais ce personnage de truand, j'étais forcé de reprendre aussi la première personne.
Là-dessus s'était ajouté autre chose : ce truand fait partie d'une guilde d'affreux, la Guilde des Chuchoteurs, qui sont des professionnels et qui ne laissent aucune trace écrite de leurs contrats. Un de mes lecteurs m'avait dit : Mais c'est étrange, il écrit, ce type, alors qu'il était bien spécifié dès la nouvelle qu'un Chuchoteur pris à balancer d'une manière ou d'une autre les membres de sa guilde n'est pas tué, mais subit un supplice affreux, le supplice des trois traits, qui consiste à lui arracher les yeux, à lui coudre les paupières, à lui trancher la langue et lui coudre la bouche, pour servir d'exemple. Et j'ai mon truand qui écrit. Ça a été un autre point de départ du roman, car j'ai trouvé cette question extrêmement pertinente : pourquoi ce type, qui a toutes les raisons de ne pas écrire, va-t-il écrire ? Cela m'a stimulé aussi d'écrire à la première personne.

Stéphane Beauverger : D'ailleurs il le dit plusieurs fois dans le livre, je ne devrais pas écrire ça, et il s'adresse au lecteur : Rien que pour le fait de lire ceci, tu pourrais passer à la casserole aussi !

Jean-Philippe Jaworski : Du coup, la voix du narrateur, Benvenuto, est extrêmement différente de ma propre voix, et par certains aspects il m'a un peu bousculé : je pense que cela se voit, je suis quelqu'un de calme, de convenu, de pas iconoclaste... et lui c'est tout l'inverse. Et j'ai pris énormément de plaisir, même si au début ça a été difficile, à lui prêter une voix qui est radicalement différente de la mienne. Et quand je dis qu'il m'a bousculé, il m'a poussé à écrire des horreurs que, spontanément, je n'aurais pas écrites, des choses obscènes ou indécentes, qui ne correspondent pas du tout à ce que j'aurais écrit au départ.

Justement, ce qui est aussi intéressant par rapport à cette verve, cette gouaille, c'est l'attachement que peut avoir le lecteur pour ce personnage qui est tout de même relativement détestable, et qui reflète ainsi l'ambiguïté des personnages et des rapports qu'un lecteur peut avoir avec eux.

Jean-Philippe Jaworski : J'ai conçu ce personnage et ce roman de façon extrêmement intéressée : c'est un personnage qui tapine auprès du public, et c'est jouer sur les mauvais instincts du public que de prendre ce personnage. Mais il n'est sauvé aux yeux du public – ou en tout cas des lecteurs qui ont eu l'extrême bienveillance d'apprécier le roman – que par son bagou. Pour tout le reste, c'est la pire des raclures. Il n'y a pas d'autre mot ! Il n'a quasiment pas de morale, même sa loyauté est intéressée, et il a absolument tous les défauts, ou plus que des défauts ce sont des vices ! Il est traître, voleur, assassin, violeur, raciste, j'en passe et des meilleurs ! Et pourtant, énormément de personnes qui ont eu l'amabilité de m'envoyer des retours sur ce roman précisent que c'est étrange parce qu'ils n'apprécieraient pas de prendre un verre avec lui ou de le rencontrer, mais qu'ils se sont attachés à ce personnage.

Stéphane Beauverger : J'ai eu un peu les mêmes réactions, beaucoup de lecteurs m'ont dit : J'aime beaucoup ce capitaine, mais je ne suis pas certain que je supporterais de vivre cinq minutes à bord de son navire ! Effectivement, entre lui et son équipage et le fait que Henri Villon est tout de même ivre du matin au soir et prend des décisions parfois sous l'emprise de l'alcool – à un moment, il écrit : J'avais décidé de me refréner sur l'alcool, je ne buvais plus que deux ou trois litres par jour... Cela donne une idée de son état ! En plus, il boit du tafia, l'ancêtre du rhum, une eau de vie mal dégrossie qui doit arracher plusieurs kilos de neurones à chaque verre !

Jean-Philippe Jaworski : Il y a des scènes de poivrade fabuleuses dans Le Déchronologue !

(rires) Stéphane Beauverger : J'ai vécu longtemps à Brest, donc je suis allé voir ce qui se passe dans les bars...

Ça c'est de la documentation !

Stéphane Beauverger : Voilà, une documentation in vivo ! Je suis allé voir les bars de marins du côté de Recouvrance, et sans tout raconter, je suis en-dessous de la vérité...
J'ai donc eu la même réaction ; le capitaine Villon peut quand même être touchant, parce qu'il a des accès d'humanisme ou de romantisme, contrairement à Benvenuto qui est vraiment une crapule, voire un chien galeux ! Je crois que mon capitaine méprise à peu près tout le monde, mais il se méprise aussi : c'est peut-être pour cela qu'il boit tant, il a honte de ce qu'il a fait dans son passé et n'arrive pas à trouver la rédemption.

Jean-Philippe Jaworski : On sent qu'il a des remords sincères, qu'il cherche à l'oublier mais pas forcément à l'étouffer. Alors que Benvenuto a lui aussi un passé qui le travaille, mais lui cherche vraiment à se justifier et à l'étouffer.

Stéphane Beauverger : Ce serait amusant de les faire se rencontrer autour d'une table... Tel que je vois ça, à mon avis Villon remporte la première partie, parce que Benvenuto roule sous la table et ne tient pas la distance sur la bouteille ! Mais je pense qu'avant de sortir de la taverne mon personnage risque de finir avec un couteau entre les omoplates ! (rires)

Parlons un peu d'un autre personnage, là aussi très travaillé dans son langage, évidemment Fèfè de Dieppe ! Pouvez-vous nous dire un mot de la création de ce personnage, qui utilise une sorte de patois ? Nous parlions de l'écriture au début de cette rencontre, nous sommes là aussi au cœur de la voix du personnage, qui permet de le caractériser.

Stéphane Beauverger : C'est un personnage secondaire du livre, qui s'appelle donc Fèfè de Dieppe – il tient à ce qu'on mette les accents graves ! C'est une autre figure très classique de ce monde interlope des Caraïbes : un boucanier. Souvent, on croit que les boucaniers sont une autre catégorie de pirates, mais les boucaniers étaient des terriens. Ils boucanaient la viande et vivaient de manière clandestine dans les terres intérieures appartenant souvent aux Espagnols : Hispaniola, par exemple, était truffée de boucaniers. Lors des événements dont je parlais tout à l'heure, la prise de l'Île de la Tortue par les Français, ces derniers se sont d'abord arrêtés à Hispaniola, ont engagé des boucaniers sur place, les ont payés et ont pris l'Île de la Tortue avec l'aide de ces chasseurs. Si vous avez vu ou lu L'Île au trésor, le personnage de Ben Gunn ressemble assez à ce qu'on pouvait imaginer des boucaniers : des individus brûlés par le soleil ou les fièvres, vivant presque comme des bêtes, habillés avec des peaux, et qui faisaient commerce avec les navires qui s'arrêtaient sur les côtes en échangeant des fruits et de la nourriture contre des balles, de la poudre, etc. Le personnage de Fèfè de Dieppe est assez strictement opposé à Villon, c'est un personnage purement terrien, il n'aime pas la mer ni monter à bord des navires : quand Villon réalise que c'est la personne qu'il connaît depuis le plus longtemps et qui soit encore vivante, il lui demande de venir vivre avec lui à bord et d'entrer dans son équipage, mais ça n'intéresse pas Fèfè. Surtout, alors que Villon parle très, très bien le français et aime également manier le verbe pour arriver à ses fins, Fèfè parle un galimatias incompréhensible. C'est vraiment une langue que j'ai inventée.
Ma première idée était de lui faire parler un mélange des différentes langues qui se parlaient dans les Caraïbes à l'époque ; j'ai donc fait quelques premiers essais avec un petit peu de français, d'anglais, de hollandais... Ça ressemblait un peu à ce que peut parler le personnage de Salvatore dans Le Nom de la rose d'Eco. En fait, ça ne fonctionnait pas bien parce que ça forçait le lecteur, s'il voulait comprendre ce que disait le personnage, à parler au moins deux voire trois des langues utilisées. Donc, quitte à ce que ça n'ait aucun sens, je lui ai inventé un langage, qui a quelques consonances argotiques – ça ressemble un petit peu à l'argot que Jean-Philippe a utilisé dans certains passages de son roman – mais c'est un langage totalement inventé : on ne peut pas comprendre ce que dit ce personnage. À chaque fois qu'il parle, je triche au niveau narratif : soit un autre personnage lui répond, et reprend dans une périphrase ce que vient de dire Fèfè, soit je fais comprendre par la réponse qu'il vient de demander l'heure, ou qu'il vient de dire qu'il a faim et aimerait bien manger... Donc ça donne quelque chose comme : Ça bouille mon palot, mais faudra chauliper, ça n'a aucun sens, mais le personnage qui répond lui dit : Mais bien sûr, d'ici une demi-heure. On comprend qu'a priori il a faim et qu'il serait temps d'aller grailler.

Évoquons pour finir la structure du livre. D'abord vous, Jean-Philippe, si tant est qu'il soit possible d'entrer un peu dans votre cuisine de romancier, car on voit que votre livre est un pavé extrêmement fouillé, dense, foisonnant... Comment conçoit-on un livre comme celui-ci ? Est-ce qu'on travaille de manière linéaire, est-ce qu'on met en chantier différentes scènes, différents moments ?

Jean-Philippe Jaworski : Au niveau de la narration, ça n'a pas été compliqué pour moi. D'abord, j'ai voulu écrire un roman en réaction contre quelque chose qui est très fréquent : le système de l'entrelacs narratif, issu à l'origine de la littérature médiévale et repris par des auteurs de fantasy, qui est devenu une sorte de marque de fabrique de la fantasy. Je me suis donc dit que j'allais écrire un gros pavé à peu près rigoureusement chronologique. Ensuite, au niveau de la structure, j'avais un sujet. La seule chose que j'ai écrite au départ, c'est le premier jet d'un discours qui se trouve dans le dernier chapitre et apporte un éclairage sur toute la dimension politique de l'action. Et ensuite j'ai commencé par le début, j'ai continué par le milieu et j'ai terminé par la fin. Je n'ai pas vraiment fait de plan, même si je savais où j'allais : à partir du moment où j'avais mon sujet, je n'avais pas besoin de plan.
Je rebondis sur ce que Stéphane a dit tout à l'heure, quand il a parlé de la façon dont il avait commencé son roman à partir d'une phrase. Cela me fait penser à ce que dit Julien Gracq dans En lisant en écrivant : un bon sujet est une sorte d'illumination qui se suffit à lui-même, parce qu'un bon sujet a une pente qui amène automatiquement le récit là où il doit aller. Toute la difficulté pour l'écrivain est donc de trouver son sujet, et après cela tout vient tout seul. C'est confirmé par d'autres auteurs, par exemple Aragon disait : Je ne suis pas l'auteur mais le lecteur de mes livres, c'est-à-dire qu'à partir du moment où il avait son sujet, l'histoire venait d'elle-même au fur et à mesure qu'il l'écrivait. C'est aussi le sentiment que Stéphane m'a donné tout à l'heure en parlant d'un point de départ avec une phrase. J'avais en tête, en gros, les éléments dont j'ai parlé tout l'heure : mettre en scène une république de type italien, illustrer la pensée de Machiavel, reprendre le personnage de Benvenuto. J'avais mon sujet, et c'est parti.

Vous, Stéphane, vous nous disiez tout à l'heure être parti d’une seule phrase, c’est cela ?

Stéphane Beauverger : C'est tellement vrai que je vais faire fi de toute humilité pendant quelques secondes : quand j'ai écrit cette fameuse phrase, je savais que je tenais quelque chose de très intéressant. Un navire pirate dont les canons tirent du temps. Je savais que j'avais mis le doigt sur quelque chose qui fonctionnait. Il y avait cette mise en perspective de deux thématiques qui m'étaient chères, le paradoxe temporel et le romantisme caraïbe des pirates, et je savais que j'allais pouvoir en tirer une histoire. Après, par contre, lorsque j'ai dû penser le scénario et la structure de l'histoire, j'ai dû y réfléchir de plus près. Tirer du temps, qu'est-ce que ça voulait dire ? Pas des heures, c'était trop compliqué, cela allait faire des boucles temporelles beaucoup trop longues. Il n'allait tirer que des choses très courtes, on ne pouvait pas faire mieux que tirer des rafales de secondes et de minutes. Mes flibustiers ont donc ce que j'appelle des canons minutieux et des batteries secondaires qu'ils utilisent dans leur technique de chasse : en tant que navire pirate, ils tirent des rafales de temps sur une cible, qui se retrouve prise dans une nasse de temps conflictuels durant lesquels les conséquences peuvent arriver avant les causes. Je me suis donc aussi un peu intéressé à la théorie M et aux supercordes, aux théories des paradoxes temporels tels qu'ils sont observés actuellement par les plus grands penseurs. Stephen Hawking a eu cette réflexion extraordinaire : la meilleure preuve qu'on ne pourra jamais voyager dans le temps, c'est qu'on n'a pas encore été envahis par les gens du futur, sinon cela fait très longtemps qu'on aurait dû avoir des touristes venus d'autres époques. Le débat est donc clos, ça n'est pas possible !
Pour ma part, en revanche, une fois que j'avais trouvé l'effet que provoquait cette canonnade de temps – le temps se déréglait, la cible avait l'impression que les conséquences étaient antérieures aux causes – je voulais que mon lecteur ressente cela également. J'ai donc déstructuré mon roman, et j'ai voulu que par moments certains chapitres soient mélangés, afin que le lecteur voie les conséquences avant les causes, ou le contraire, et qu'il doive refaire le puzzle des différents chapitres dans sa tête pour finir par voir la trame globale et ce qu'il s'est vraiment passé dans cette aventure.
Une fois que j'étais là, je me suis dit : Bon, c'est très bien ! ... Maintenant il va falloir que je réussisse à vendre ça à mon éditeur. ... Ça va pas être facile. Ça s'est fait en trois temps. Je lui ai dit : Je vais écrire une histoire de pirates. Ah, bon, pourquoi pas. Une histoire de pirates... qui tirent du temps. Oui, euh... Et puis en plus, tout va être mélangé. Euh... je crois pas que ça va être possible... Ça m'a forcé aussi à travailler l'intégralité de mon manuscrit et lui donner une fois qu'il était terminé. Si j'avais le malheur de lui rendre mon travail à demi terminé, il allait se retrouver avec un chantier qui n'avait ni queue ni tête, avec des explications qui n'étaient pas là, avec des événements qui vu mon plan de narration allaient être expliqués seulement dans le chapitre XIX... Pour moi, c'était un énorme risque, j'ai écrit l'ensemble de mon projet, et je lui ai dit : Voilà, à mon avis c'est la meilleure forme possible pour ce que j'avais à raconter avec cette idée. Maintenant c'est toi qui décides si tu le publies ou pas.
Je pense que j'étais arrivé à quelque chose qui fonctionne, puisque sur certains points il m'a dit de déplacer des chapitres s'il était important que l'information arrive avant ; je l'ai fait en sachant que c'était une mauvaise idée, puisque pour moi ça faisait deux ans que je retournais le truc dans ma tête, et j'ai repassé deux mois à réécrire une nouvelle version du projet. Je lui ai fait lire, et il s'est bien rendu compte qu'effectivement ça fonctionnait moins bien. Finalement, mais c'est parce que je suis scénariste, que c'est mon métier, je crois que je suis arrivé à une forme qui sert le fond de mon propos.

Justement, précisons un peu ce qui est très intéressant et très particulier dans ce livre : les chapitres sont numérotés, et on se rend donc compte qu'ils sont dans le désordre. En effet, certains livres peuvent être construits sur des alternances temporelles, des flashbacks, sur différentes époques... mais là on est aussi dans une dimension de lecture où le désordre est palpable.

Stéphane Beauverger : Oui, c'était nécessaire parce que je ne voulais pas non plus noyer le lecteur dans un tissu complètement décousu, donc en tête de chaque chapitre il y a un chiffre romain qui indique le numéro du chapitre – et j'ai été gentil, je commence par le chapitre I. J'ai été honnête : chapitre I, puis chapitre XVI, puis chapitre XVII, puis chapitre II, puis chapitre VI, etc. Au fur et à mesure, tout va se mélanger. À chaque fois, je mets aussi la date : le premier chapitre commence à l'automne 1640, lors la prise imminente de l'Île de la Tortue, et l'histoire va courir jusqu'en 1653, donc treize ans. Et j'ai été encore plus gentil à la fin du livre, où il y a une liste. On peut donc essayer de lire le livre dans le bon sens si on le désire, mais comme je suis un petit malin je le déconseille fortement, parce qu'il a été ensuite écrit pour qu'on le lise de manière désordonnée. Un exemple très simple : dans le chapitre XVII, le lecteur est confronté pour la première fois à un personnage, alors qu'en fait le héros, lui, le connaît depuis très longtemps, depuis le chapitre II. Mais comme le chapitre XVII arrive avant le chapitre II, je dois faire la description physique de ce personnage dans le chapitre XVII, puisqu'il arrive en deuxième dans la structure du livre. Si vous le lisez dans l'ordre chronologique, vous ne saurez pas à quoi ressemble ce personnage avant d'arriver au chapitre XVII, c'est une petite astuce d'écriture. J'ai verrouillé après, c'est triplement cadenassé, normalement, pour un vrai confort de lecture, vous ne pouvez le lire que de manière déchronologique.

Et c'est là seulement qu'il a sa cohérence par rapport aux éléments de science-fiction et de faille temporelle.

Un auditeur : J'hésitais à me lancer dans la lecture, je trouvais le concept vraiment osé.

Stéphane Beauverger : La meilleure preuve que c'était effrayant, c'est que même mon éditeur, qui avait pourtant publié mes trois livres précédents, quand je lui ai parlé du concept... il a été un petit peu rafraîchi ! Il se demandait vraiment si je n'avais pas tiré le concept un peu trop loin. Et puis il faut être honnête, il a des lecteurs, sur internet ou dans des revues, qui ont été malmenés par cette déconstruction narrative et qui ont dit que j'avais poussé le bouchon trop loin et ne s'étaient pas sentis à l'aise. Je comprends parfaitement cette décision. Il semble qu'une majorité de lecteurs aient accroché et que mon principe fonctionnait, mais il y a des gens qui n'ont pas réussi à adhérer à cette mécanique de narration, et je le comprends très bien.

Un auditeur : Comment avez-vous réfléchi à la position des personnages secondaires par rapport au narrateur ? Est-ce qu'ils devaient être pas trop envahissants, à quel moment devaient-ils intervenir... Est-ce que c'est réfléchi, ou c'est venu au fil de l'écriture ?

Stéphane Beauverger : Encore une fois, c'est une petite astuce d'écrivain, un des guides que j'utilise pour ne pas perdre le lecteur. Le capitaine Villon va être à la tête de trois navires, et dès les premières pages, à chaque fois, il dit s'il est à bord du Chronos, du Toujours debout ou du Déchronologue. Ça permet au lecteur de savoir à quel moment de son destin on en est, et c'est la même chose pour les personnages secondaires. Les boscos – les chefs d'équipage, dans l'univers de la flibusterie – sont des personnages qui ont quasiment autant de pouvoir que le capitaine à bord. Je ne parle pas de la marine marchande ou militaire, mais de la piraterie : le bosco pouvait s'opposer à un capitaine, voire le débarquer.
Ce sont donc des personnages très importants, et cela fait partie de ma petite technique de prise en main du lecteur : par rapport à l'identité du lecteur qui est à bord de ce navire, ça aide le lecteur à savoir où on en est. Et ça me forçait à créer des maîtres d'équipage forts en gueule, avec beaucoup de caractère, qui étaient très différenciés les uns des autres pour aider le lecteur, encore une fois, à s'y retrouver.

Jean-Philippe Jaworski : Pour ma part, je devais travailler les personnages secondaires, parce que Benvenuto est un sociopathe qui a besoin de la société. Il ne peut assouvir ses vices et ses mauvais instincts que dans la mesure où il baigne dans un milieu social riche. Quand il finit par être chassé de Ciudalia dans des circonstances terribles pour lui, il n'a qu'une seule idée : c'est d'y retourner, alors qu'il sait pertinemment que sur place l'attend au mieux la mort, au pire des choses abominables. Il fallait donc que je crée toute une galerie de personnages, relativement haut en couleurs si possible, parce que Benvenuto joue beaucoup des coudes.
J'avais également un autre élément en tête : pour moi, Benvenuto est un personnage élisabéthain, à la Richard III ou à la Iago, qui vient cabotiner sur scène en disant : Voilà, je suis la pire des ordures, et j'en suis fier. Et je vous explique pourquoi je suis la pire des ordures. Or les personnages secondaires des drames élisabéthains sont des personnages approfondis. Comme dans le théâtre élisabéthain, il y a une majorité d'hommes ; comme dans le théâtre élisabéthain, il y a pas mal de classes sociales mais il y a quand même des classes sociales élevées ; il y a le mélange entre les gens du peuple comme Benvenuto et les aristocrates... C'étaient donc mes deux clefs : le besoin d'une société pour développer le personnage du narrateur, qui n'est qu'un parasite, et cette référence.

Un auditeur : Pourriez-vous nous parler du personnage de Sassanos ?

Jean-Philippe Jaworski : Je vais essayer de ne pas trop le dévoiler pour ceux qui n'ont pas lu le roman. Sassanos est l'astrologue du premier magistrat de la République. Derrière la couverture de l'astrologue, il faut imaginer quelque chose de très sombre. C'est quelqu'un qui vient du territoire ennemi, il est ressinien. Benvenuto, qui est raciste, le traite de tous les noms : moricaud, métèque, et cætera. Sassanos est quelqu'un d'extrêmement raffiné, et on découvre graduellement, à mesure qu'on avance dans le roman, que c'est un sorcier qui poursuit ses propres buts, et que c'est un personnage extrêmement inquiétant. Je ne vais pas plus en dévoiler. Le nom de Sassanos m'a été inspiré par l'ancêtre légendaire des Sassanides, la dynastie d'empereurs parthes qui ont précédé la conversion à l'islam de la Perse, Sassan. Ce qui m'intéressait dans ce nom, c'était d'une part une paronymie, un jeu sur les sonorités – Sassan est très proche de Satan – et d'autre part Sassan était un prêtre de la déesse qui était la mère de Mithra, et ses enfants sont devenus des empereurs. Par conséquent, il y avait la connexion dans ce personnage entre le sacré, quelque chose de très inquiétant dans le sacré, l'ambition, et le pouvoir politique. Je fais de Sassanos l'éminence grise du magistrat principal de la République, et il y a donc cette connexion entre sacré et pouvoir.
Une chose que je me suis beaucoup amusé à faire avec Sassanos, puisque c'était un sorcier, est que c'est un aspect fantasy, mais toute sa magie – qui est abominable – est documentée. Ses rituels, ses principes magiques, sont tirés d'un certain nombre de rituels attestés historiquement : il pratique l'hépatoscopie, c'est-à-dire l'examen du foie des morts, l'oculomancie, c'est-à-dire l'examen des rétines des morts... des pratiques nécromantiques qui ont duré, pour l'oculomancie, jusqu'au XIXème siècle, puisqu'on a trouvé par exemple dans des nouvelles de Villiers de L'Isle-Adam des allusions à ces pratiques. Il pratique ce que l'on appelle des tablettes de defixio, c'est-à-dire des tablettes de malédiction, que l'archéologie retrouve en abondance en France, puisque c'était très à la mode à l'époque gallo-romaine ; la catoptromancie, c'est-à-dire la magie des miroirs... Pour donner un effet de réel à un personnage de fantasy, je me suis donc amusé à documenter au maximum ses pratiques ésotériques.

Stéphane Beauverger : C'est une des choses que j'ai adorées dans ton travail sur ce roman : pour un livre de fantasy, on ne sent jamais la boule de feu qui part et le magicien niveau 5. On voit que la magie est documentée, on a vraiment l'impression que c'est le fruit d'un apprentissage et d'une philosophie, et non pas de Ding ! T'as passé le level ! Désormais, tu peux lancer des pluies de grenouilles !, toute cette technologie de l'apprentissage issue du jeu de rôle. C'est une grande force de ce livre.

Un auditeur : Il y a un personnage extrêmement important dans Le Déchronologue, c'est le personnage féminin. Pourriez-vous nous parler d'elle ? Et pour Jean-Philippe Jaworski : Pourquoi les elfes ? (rire de Stéphane Beauverger)

Stéphane Beauverger : Elle est le seul personnage féminin important du livre, elle s'appelle Sévère. C'était ma façon de me dégager d'un problème : si je faisais un authentique récit de pirates, je n'avais pas de personnage féminin, puisque les femmes étaient pratiquement interdites à bord des navires. Il y a bien deux figures féminines de la piraterie, Mary Read et Ann Bonny, la maîtresse de Rackham le Rouge. Ce sont deux cas de femmes pirates reconnues, elles ont d'ailleurs été condamnées pour piraterie, mais elles s'habillaient comme des hommes et vivaient à bord comme des hommes. La présence des femmes était interdite. Mon héros s'énerve d'ailleurs contre ça à un moment, en disant que selon lui ça ne porte pas malheur et qu'il est à peu près certain que, chaque fois qu'il y a eu un malheur sur un navire à cause d'une femme, c'est parce qu'elle était un peu trop jolie et que les marins avaient un peu trop le sang chaud. Je voulais donc créer un personnage féminin, qu'il soit important, et surtout je voulais rendre la place qui lui était due à cette figure.
Quitte à n'avoir qu'une seule femme, je voulais qu'elle soit la seule qui puisse en remontrer au personnage du capitaine. Il est éperdument amoureux d'elle ; elle est plus fautive que lui, mais a l'air plus sereine. Elle peut représenter un des états auxquels le capitaine Villon pourrait prétendre s'il parvenait à s'apaiser un peu, mais il n'y arrive pas. La raison pour laquelle il en est aussi amoureux, c'est certainement qu'elle lui ressemble beaucoup, mais qu'elle a l'air d'avoir trouvé une certaine forme de sérénité qu'il n'a pas.

Jean-Philippe Jaworski maintenant... Pourquoi les elfes ?

Jean-Philippe Jaworski : Je pourrais faire une réponse très longue... Il y a plusieurs raisons à cela. Je vois bien que la vraie question qui se pose est : est-ce que ça ne favorise pas un décrochement narratif au milieu du roman ? Il y a d'une part une mauvaise raison. C'est, en particulier la transposition de l'univers ludique à l'univers romanesque : ils sont présents dans l'univers ludique et je les ai gardés. Il y a d'ailleurs d'autres choses assez terribles à traiter, comme les noms de Ciudalia, qui sont venus de l'univers ludique et se sont greffés sur l'univers romanesque. Ça c'est la mauvaise raison. Maintenant j'ai de bonnes raisons. Mes bonnes raisons, c'est que j'ai voulu, vraiment, écrire de la fantasy canonique. C'est un signal envoyé au public, qu'il soit de fantasy ou qu'il vienne d'autres genres : on est dans de la fantasy, et la fantasy est une littérature du syncrétisme, du mélange. Quand cela paraît documenté historiquement, en particulier tout ce qui se passe à Ciudalia, qui semble très proche de l'histoire de l'Italie du XVIème siècle, je pratique aussi le syncrétisme, mais c'est moins visible. C'est le cas par exemple avec les trois peintres qui exposent des projets de fresques : ils semblent tous de type italien, mais l'un est plutôt flamand et un autre plutôt germanique. De la même façon, j'ai voulu intégrer les elfes pour signifier qu'on était bien dans de la littérature syncrétique.
L'autre volet, c'est que je m'inscris sans doute dans un projet sériel, c'est-à-dire que j'envisage sans doute d'y revenir avec d'autres contrées, différentes, inspirées par des sociétés ou des mythes plus nordiques, d'où la présence des elfes qui sont à l'origine issus de mythologies nordiques.
Un troisième point sur les elfes : ils m'ont demandé énormément de travail, car j'ai voulu rendre hommage à Tolkien, mais sans reprendre son message christianisé, puisqu'il a christianisé des figures païennes, et en même temps je me suis demandé comment les traiter, parce que ce ne sont pas des hommes. J'ai caché quelque chose dans le roman, présent chez les elfes. Je n'en dis pas plus ; à ma connaissance, il y a un seul lecteur, sur internet, qui a trouvé ce que j'avais caché – j'étais assez épaté parce qu'il l'a assez bien trouvé. Ce que je peux dire, simplement, c'est que j'ai essayé de leur prêter un point de vue différent en amont : comment essayer de leur prêter un point de vue différent sur une société dans laquelle ils sont immergés et qui est une société humaine ? J'ai réfléchi sur le temps : dans la mesure où j'ai pris l'elfe canonique qui vieillit très lentement – aux yeux des humains, ils sont presque immortels – ils n'ont pas le même regard sur le temps et la société, ce qui m'a permis de mettre en place une sorte de philosophie, fondée la quête de sur ce qu'on appelle le ravissement, une forme d'extase, de mysticisme, à laquelle on peut accéder soit par ce qu'ils appellent la sagesse, la contemplation, soit par ce qu'ils appellent la fugue, le jeu sous toutes ses formes. Je résume à très grands traits... Je n'ai pas mis cela dans le roman, j'ai en quelque sorte construit un autre système moral et les ai fait ensuite agir en fonction de ce système moral, même s'ils n'en livrent quasiment aucune clef : il n'y a qu'un des personnages, Annoeth Veiddawc, qui en livre parfois quelques-unes. D'ailleurs, je les ai piégés aussi : s'il y a des gens très, très, très courageux, je les invite à essayer de découvrir le sens exact du nom d'Annoeth Veiddawc , puisque je ne l'ai pas inventé mais suis allé le chercher quelque part. Les Elfes sont donc des créatures ludiques, et ils ont été l'objet d'un jeu pour moi puisque j'ai caché un certain nombre de choses chez eux, soit de ma création, soit inspirées de différentes littératures.

Une auditrice : Je voulais faire une allusion, par rapport à la déstructuration temporelle : j'ai lu un livre qui fonctionne sur le même genre de principe, mais plus en tourbillon, La Femme qui lisait trop, de Bahiyyih Nakhjavan. J'ai un peu retrouvé le même principe de couches qui se révèlent au fur et à mesure qu'on avance dans la lecture, même si le reste est différent.

Stéphane Beauverger : En fait, autant j'ai inventé le nom de ce navire, autant ce qu'on appelle la déchronologie est un terme reconnu des techniques d'écriture, de nombreux auteurs s'en sont servi, de même que les lecteurs qui ont pratiqué cette chose très étrange qu'on appelait les Livres dont vous êtes le héros dans les années 80, des histoires à fragments dans lesquelles on choisissait le destin de son personnage, en choisissant de faire tel ou tel choix plutôt qu'un autre. Sur le même thème, Le Dictionnaire Khazar (de Milorad Pavić, NDLR) leur serait très familier : c'est un roman qui propose un destin pour ses personnages, et le lecteur en permanence a ce choix ludique d'aller plutôt vers tel ou tel paragraphe ou tel ou tel chapitre. C'est encore plus qu'un mécanisme de déchronologie : chaque fois qu'on prend Le Dictionnaire Khazar, on peut lire une nouvelle histoire, différente de la précédente.
De nombreux auteurs se sont amusés à faire ce genre d'exercice. associé à une thématique de science-fiction et de décrochage temporel, on croirait que c'est l'apanage de ce genre littéraire, mais pas du tout : c'est un jeu de construction narrative qui doit être à peu près aussi ancien que le fait d'avoir envie de raconter des histoires.

Une auditrice : Je me suis fait la réflexion, en vous écoutant tous deux, que dans Le Déchronologue les choses qui arrivent de leur avenir ne sont pas vraiment très belles, et dans Gagner la guerre il y a donc cette problématique de ce qui vient après la victoire... Cela m'a évoqué le collectif Wu-Ming, qui participe aussi au Printemps du Livre, et dont le travail est de réécrire l'histoire du point de vue des vaincus, ce qui m'a rappelé l'arrière-plan de vos propres ouvrages.
D'autre part, je me demandais s'il était selon vous possible de transposer tous les critères narratifs de la fantasy dans un récit qui se passerait à notre époque, avec tous les enjeux actuels mais seulement les types de personnages et les clichés de la fantasy...

Stéphane Beauverger : Cela existe déjà, c'est un sous-courant actuel appelé fantasy urbaine, qui utilise souvent la fantasy pour se moquer ou pour représenter de façon un peu grotesque notre société actuelle. C'est de la fantasy, adaptée aux problématiques de la société actuelle.

Messieurs, nous allons devoir nous quitter... Merci à vous deux !

Nos remerciements à Yann Nicol qui a aimablement autorisé Elbakin.net à enregistrer la discussion, ainsi qu'à Stéphane Beauverger et Jean-Philippe Jaworski.

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  2. Le surin
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