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Lionel Davoust nous parle de son Léviathan

Par Izareyael, le lundi 24 mars 2014 à 11:00:46

Léviathan 3Si vous êtes un visiteur régulier de notre site, le nom de Lionel Davoust ne vous est probablement pas inconnu. Outre les billets de son blog que nous relayons parfois sur notre forum, il est également cité ici pour ses divers rôles dans la littérature de l’imaginaire française actuelle : codirecteur de l’anthologie des Imaginales, traducteur (Sean Russell, Terry Pratchett en collaboration avec Patrick Couton…) et bien sûr auteur lui-même de plusieurs romans et nouvelles de fantasy. Il a également écrit la trilogie Léviathan qui quant à elle lorgne plutôt du côté du thriller fantastique…
Bref, c’est un homme habitué à naviguer entre les genres et les expériences littéraires que nous avons rencontré lors des dernières Utopiales de novembre 2013 ! Influences musicales et cinématographiques, références ésotériques, choix littéraires… la conversation que nous vous invitons à présent à lire vous-même a reflété la variété de ces centres d’intérêt.

Discuter de Léviathan, de La Volonté du dragon, de L’Importance de ton regard et des anthologies des Imaginales sur le forum

L'interview exclusive

Léviathan est une œuvre atypique qui emprunte à de nombreux registres. Selon les sources, elle est présentée de bien différentes manières : thriller, fantastique, roman d’initiation, urban fantasy parfois. Verrons-nous d’autres trilogies dans l’univers si riche de Léviathan ?
J’aimerais bien. Alors… Léviathan, comme d’ailleurs mon autre univers, Évanégyre, est globalement conçu comme un ensemble plus vaste. C’est toujours ce que je fais. Je ne sais pas si c’est un tic, mais, généralement, je construis toujours des univers finalement plus vastes que l’histoire qui s’y place. Peut-être, déjà, parce que c’est un plaisir de créer un univers. Cela fait partie des jeux des littératures de l’imaginaire.
En revanche, je veille attentivement à ce que l’univers ne prenne pas le pas sur l’histoire. C’est pour cela que je suis là : raconter une histoire. Pas pour raconter un univers, même si cela relève aussi du plaisir. Donc, les histoires s’insèrent toujours dans un univers plus vaste parce que cela permet – il me semble – de donner de la densité, du contenu, de la substance. C’est le but. Est-ce que le lecteur y croit ? Est-ce que cela respire sur la page ? Est-ce qu’il a la sensation que ce qu’il lit va au-delà de... de ce qu’il lit, justement ? Dans la littérature générale, les événements dépassent toujours l’histoire, parce qu’on parle de notre propre monde ; il est facile d’imaginer ce qui l’entoure. En imaginaire, la création d’un univers doit toucher à la même vraisemblance.
Donc, l’univers de Léviathan effectivement est plus vaste que la trilogie. Toutefois, l’objectif ici a toujours été une histoire contenue avec un début, un milieu et une fin. Et qu’une fois arrivé à la fin du Pouvoir – le troisième volume – le lecteur n’ait pas besoin de lire autre chose pour saisir l’univers ou l’histoire.
Donc, continuer à développer ce monde n’est pas nécessaire, il peut se suffire en soi. Maintenant, j’ai d’autres histoires dans cet univers-là que j’aimerais raconter. Je ne sais pas si cela prendra la forme de séries ou autre chose, mais il existe déjà des nouvelles qui s’y déroulent, publiées ici et là. Par la suite, d’autres récits longs, j’en ai envie et l’intention, c’est clair. Mais il faut voir dans quelles conditions cela se fera, quand cela se fera et si cela se fera. En résumé, si j’en ai l’occasion, alors la réponse est un franc oui.
Vous avez écrit aussi bien des récits courts, souvent, qu’à présent une trilogie. Est-ce qu’un format a votre préférence ? Et si oui, pourquoi ?
Non. Pour moi, l’histoire a la longueur qu’elle doit avoir. Haïku, nouvelle ou trilogie. En revanche, ce qui est certain pour moi, c’est que les formats relèvent de métiers finalement très différents. Je m’en suis rendu compte avec le temps. J’écrivais des nouvelles, et je suis passé par la novella pour arriver au roman, puis à la série. Tout cela ne s’aborde pas de la même manière. Mais je n’ai pas de préférence particulière.
En revanche, j’ai une préférence de format par rapport à l’histoire dont il est question. Il y a des choses qui passeront très bien en nouvelle et que je m’interdirais en roman. Cela dit, il m’arrive aussi de vouloir partir sur ce que j’imagine être une nouvelle ou une novella et je me rends compte que ce sera beaucoup plus long ; essayer alors de comprimer le récit dans un format plus court ou, au contraire, de l’étendre alors qu’il demande à être court, c’est un exercice extrêmement frustrant et un des plus désagréables que je connaisse. Je ne le fais pas. Si l’on m’a imposé une longueur, comme cela arrive parfois, je préfère partir sur autre chose plutôt que de faire entrer le récit au chausse-pied dans un format qui ne lui convient pas.
Donc, je n’ai pas de format de prédilection. Ma philosophie, c’est d’appréhender un maximum de techniques différentes pour avoir ensuite le choix des armes, de la longueur, de l’approche, du traitement qui va servir le mieux l’histoire, car c’est la seule chose qui compte, en définitive. Donc, le format qui va me plaire à un instant donné, c’est celui qui va faire sens pour l’histoire dont il est question.
Si le format n’a pas véritablement d’importance pour vous puisqu’il est imposé par le sujet, et étant donné que dans cette œuvre, vous mêlez tous les registres en quelque sorte, est-ce que le registre est pour vous chose importante ?
Oui, tout à fait. Je trouve que c’est un choix esthétique. Je ne porte pas de jugement ; mais ce que je m’efforce d’atteindre, pour ma part, c’est l’adéquation entre la forme et le fond. Les deux s’influencent mutuellement, comme un jeu de questions-réponses, et la longueur du récit en fait aussi partie. Je m’efforce donc de viser cet idéal – je dis bien m’efforcer, je ne sais pas si j’y arrive, c’est au lecteur de le dire. Mac Luhan disait que le médium, c’est le message. La forme, le style doivent être en adéquation évidemment avec l’action, porter l’histoire, mais aussi servir et porter le discours et les thèmes.
C’est aussi pour cela que j’essaye de varier au maximum les traitements pour élargir toujours davantage ma palette, expérimenter, et coller le plus possible à l’histoire que je veux raconter.
Puisque vous n’hésitez pas à changer de registre, d’univers, peut-on imaginer vous voir explorer un jour, par exemple, la littérature de jeunesse ou éventuellement young adult, pourquoi pas la romance ?
Pourquoi pas ! D’ailleurs, j’ai publié une ou deux nouvelles pour la jeunesse. Après, pourquoi pas la littérature générale un jour, j’ai deux ou trois idées ; le réalisme magique… Ce qui va m’orienter, au fond, c’est d’une part ce que j’ai envie de faire, d’autre part ce qui va m’apprendre quelque chose. La littérature jeunesse m’intéresse aussi, comme beaucoup de choses, beaucoup trop de choses. Mais est-ce que j’en serais capable ? Quand je lis ce qui se fait aujourd’hui dans le domaine, je trouve ça plutôt génial. Le problème, c’est que, quand j’étais ado et donc pile dans l’âge visé, je suis tombé directement dans les bibliothèques de SF et d’imaginaire de mes parents (et j’ai lu des livres un peu trop ardus pour moi, sans trop les comprendre, parfois). Est-ce que je me sentirais aujourd’hui à l’aise pour me remettre dans cet esprit-là ? Il faut voir. Il faut essayer. Je ne veux pas mourir idiot. Je ne m’interdis rien, aucun genre – d’ailleurs, l’idée de genre littéraire en général me met finalement assez mal à l’aise. On met les œuvres dans des cases et, globalement, rien que dans l’imaginaire, les frontières sont extrêmement poreuses et les limites assez artificielles. C’est aussi pour cela que dans Léviathan je mélange la fantasy urbaine, le thriller et des types qui se battent à l’épée médiévale en plein cœur de Los Angeles.
Donc, la littérature jeunesse, pourquoi pas, si l’occasion se présente, là aussi. Je trouve que c’est un beau projet de s’adresser à des adultes en devenir et d’essayer de leur parler de ce qui peut les concerner, de les amener à réfléchir sur certaines questions. J’ai beaucoup aimé les quelques expériences de publication que j’ai eues en la matière. Ce n’est pas tellement à l’ordre du jour pour moi, à l’heure actuelle, mais on ne sait jamais.
Vous venez de le dire, vous voulez tester les limites du genre, de tous les genres, de tous les registres… mais quelle était exactement votre quête en écrivant Léviathan, puisque la trilogie est elle-même l’histoire d’une quête.
C’est marrant que vous parliez d’une quête à travers l’écriture. Parce que c’est vrai, écrire un livre, c’est un peu comme un voyage, c’est-à-dire que l’on façonne le livre, forcément, mais le livre vous façonne en retour et vous influence. Vous n’êtes pas le même à la fin de l’écriture que vous ne l’étiez au début. Léviathan m’a montré, apporté tout un tas de choses. Et il y avait les recherches nécessaires ; la série était nourrie d’intérêts personnels à l’origine, mais elle m’a aussi entraîné dans d’autres domaines que je n’aurais peut-être pas forcément abordés de moi-même. Donc, cela m’a entraîné ailleurs, ce qui était extrêmement intéressant et m’a fait sortir de ma zone de confort… un peu comme Michaël ! Et puis, le seul fait de me confronter à un récit de cette ampleur, sur une durée si longue, m’a appris beaucoup sur moi-même et mon rapport au travail, à mes buts.
La quête principale de Léviathan s’est nourrie de tellement de choses. C’était un projet que j’avais depuis plus de quinze ans et, pendant très longtemps, je ne me suis pas senti la maturité ni la compétence littéraire pour l’aborder (et c’est au lecteur de décider si je l’ai effectivement eue). Il y avait tout un tas d’envies et je ne peux pas vraiment pointer une cause précise. Mais il y a des origines multiples.
En premier lieu, je suis globalement assez frustré par le traitement des thématiques d’initiation et d’ésotérisme dans ce que je lis ; on fait par exemple beaucoup de battage autour des thrillers dits ésotériques. J’ai beaucoup d’admiration et de respect pour la science narrative que ces auteurs déploient souvent, ce sont des page turners, on est tenu en haleine, impossible de reposer le bouquin. Mais j’ai toujours une frustration, c’est qu’on y parle d’ésotérisme comme on parlerait de plans d’arme nucléaire : en fait, peu importe, cela ne changerait strictement rien à l’intrigue. On parle fréquemment d’ésotérisme parce que ça fait cool, ces symboles, ces secrets, c’est glamour, à la fois évocateur et flou, c’est mystérieux donc un peu sexy, mais au bout du compte, fréquemment, c’est juste un joli décorum. Et cela me frustrait, parce que, quand même, il s’agit d’un des terreaux des plus riches de la psyché humaine, on remonte aux légendes, à des traditions parfois millénaires, à des systèmes qui ont été vecteurs de culture à travers l’Histoire, notamment en Occident. Toutes les sociétés secrètes qui s’implantaient, diffusaient des savoir-faire dans leurs réseaux, c’était un vecteur social très fort. Et puis il y a toute la dimension mythique, psychologique, psychanalytique qui remonte à des siècles, à des millénaires. Et je n’ai jamais vraiment rien lu, sauf peut-être un peu chez Roger Zelazny qui me passionnait quand j’étais ado, qui prenne ce terreau non pas au premier degré, mais au sérieux. Avec plus de sérieux en tout cas qu’un décor chic.
Donc, j’avais envie d’écrire des histoires où l’initiation ésotérique, mythique et psychique, est présente, possible, réelle, parfois dans toute sa grandiloquence ou même son absurdité. Immédiatement, cela confronte l’individu à sa place dans l’univers, à sa place dans l’Histoire, à des choix et des conceptions poussées quant à la liberté, à l’identité. Ce sont des questions passionnantes et qu’on traite, sans fin, depuis des millénaires. Et ça, c’est au cœur de la littérature initiatique ; pas du thriller ésotérique. En résumé, pour faire un détour sur le terme ésotérisme qui est devenu un terme très galvaudé – car on imagine l’ésotérisme d’abord de la façon suivante : avec des sociétés secrètes où des types en robes discutent de symboles –, il s’agit avant tout de l’enseignement de ce qui est caché. C’est la connaissance qui est réservée à l’initié, quelle qu’elle soit. À l’origine, si je ne me trompe pas, ça remonte à Aristote ; il y avait l’enseignement exotérique qui était accessible à tout le monde sur la place publique et il y avait l’enseignement ésotérique qui se déroulait derrière portes closes. Donc l’ésotérisme, ce n’est jamais que ça : la connaissance cachée. Quand on dit que la mécanique quantique, c’est un peu ésotérique, ce n’est pas faux, parce qu’il faut un peu être initié en maths et en physique, pour la comprendre. C’est tout.
J’avais donc cette envie de traiter l’initiation à travers des personnages qui la vivent, la maîtrisent, et sont donc confrontés aux grandes questions de l’existence auxquelles l’ésotérisme tente de répondre. (Je vais plutôt parler d’initiation parce que le terme est moins galvaudé.) C’est-à-dire, simplement, la quête de soi dans l’existence à travers la philosophie, la psychologie, etc… et surtout – c’est là qu’est le récit – de voir comment ces personnages, qui tutoient l’univers, le vivent.
Je me rends compte que cela donne à Léviathan l’air d’être un récit extrêmement intellectuel… Mais il y a un autre versant, auquel je tenais beaucoup parce que je suis un enfant de la culture populaire, joueur de jeux vidéo, de jeux de rôle, fan de séries télé et d’animation : je voulais que ce soit fun ! Pas au sens de drôle, mais que ce soit une aventure, épique, que ce soit tout sauf un traité de philosophie aride, justement. Je voulais un roman d’aventures – et c’est pour ça que c’est un thriller. Parce que ça bouge, qu’il y a des personnages hauts en couleur, parce qu’on se tape dessus de temps en temps ; le tout afin que ça fasse vibrer le lecteur autant que possible. Je voulais m’efforcer de construire une rencontre entre la littérature populaire, avec son souffle, son punch, et la littérature initiatique, en ouvrant peut-être sur les questions qu’elle pose. Car je pense que cela nous concerne tous à un niveau ou un autre. Ce que nous faisons de nos vies, de notre liberté en tant qu’être humain, et comment nous nous plaçons dans cet univers qui est quand même bigrement plus grand et froid que nous...
Est-ce que l’on peut dire que dans votre recherche, il y avait également la volonté de déconstruire l’illusion consensuelle selon une de vos formules afin de mieux construire l’illusion de la fiction, de mieux abuser le lecteur tant sont nombreuses les pistes soumises à sa réflexion dans le roman ?
Une des choses auxquelles je tenais vraiment dans Léviathan, c’était d’ouvrir un maximum de portes au lecteur. Mais en gardant à l’esprit une maxime d’Orson Scott Card : Il ne faut surtout jamais mêler le pamphlet avec la fiction, parce qu’on finit à la fois avec un mauvais pamphlet et une mauvaise fiction. Je suis tout à fait d’accord. Il ne s’agissait surtout, surtout pas de faire un discours.
Au contraire, mon but consistait à proposer un maximum de questions et de donner au lecteur un maximum de clés. Et je trouve que c’est beaucoup plus plaisant. Je me suis efforcé de jouer avec le lecteur, qu’il se forme, surtout, sa propre opinion et sa propre idée des personnages et des événements, et surtout de la fin qui est – sans rien dévoiler – moralement très ambiguë. Qu’il décide, en recevant cette histoire, ce qu’il en fait.
Il y a une question amusante qu’on me pose assez fréquemment. C’est D’où vous vient l’idée de la Voie de la Main Gauche et de la Voie de la Main Droite ? Mais là, je n’ai rien créé du tout ! La distinction existe vraiment en ésotérisme, elle remonte au Rig-vêda. Cela a été remis au goût du jour par les théosophes et, maintenant, c’est assez utilisé dans les sphères et les organisations ésotériques modernes (c’est-à-dire qui ont moins de vingt ans). C’est simplement une grille de lecture. Ensuite, évidemment, je rajoute de la fantasy urbaine par-dessus et je réinterprète ça à ma sauce, mais il y a un fond mythique authentique qui sert de socle à la série.
Mais mon but, avant tout, était encore une fois de raconter une bonne histoire. Je n’avais pas, surtout pas, pour but de formuler un discours. Si j’en ai dans Léviathan, c’est seulement de poser tout un tas de questions, de fournir une espèce de grand magasin, de grand jouet au lecteur, à travers cet univers. Un jouet dont il s’empare s’il le désire. On peut parfaitement lire l’histoire au premier degré juste pour en profiter, mais après, il y a aussi ce jouet-là, ces questions, dont on s’empare si l’on veut – et, d’après les retours que j’ai eus, cela a plutôt plu, j’en suis content. Le lecteur est invité, s’il le souhaite, à se faire son opinion sur les personnages, sur leur vision du monde, les choix qu’ils font, et pour cette raison, je tenais aussi à ce qu’ils soient très contradictoires les uns avec les autres. Pour qu’ils se confrontent à travers l’histoire, leur vision du monde. Mais c’est peut-être, finalement, le cœur de toute histoire : un jour, des types se rencontrent, et ils ne sont pas d’accord entre eux !
La mer est extrêmement présente dans votre œuvre. Elle est décor, certes, mais aussi puissance symbolique, au-delà du seul mythe. Dans Léviathan, elle représente la puissance de la Némésis et c’est un ressort important de l’œuvre. Faut-il lire aussi votre roman comme une sorte de parabole où les apprentis sorciers de ce monde se retrouveraient un jour confrontés à la fureur vengeresse de la Nature ?
Je ne suis pas millénariste. C’est vrai qu’on entend parfois ce discours : la nature se vengera de tout ce que l’homme lui fait subir. Je ne crois pas. Pas au premier degré. Hier, on parlait de Fukushima à la table ronde sur les Atlantides et des catastrophes naturelles. Il en arrive tout le temps. Est-ce que la Nature se venge ? Non. La Nature est la Nature. Point.
Par contre, est-ce que nous ne faisons pas preuve d’un léger égocentrisme ou d’un léger aveuglement en nous enferrant dans notre présent ? Est-ce que nous nous fourvoyons en regardant à très court terme nos réalisations technologiques, en croyant quelque part à notre permanence en tant qu’espèce et en tant que réalisation ? Probablement, oui. J’apprécie beaucoup Carl Gustav Jung (ça se voit à travers la série) et il dit une chose avec laquelle je me sens très en accord : il explique qu’une des plus grandes conquêtes de l’esprit humain et dont l’humanité se glorifie, c’est la raison (effectivement, la raison a permis tout un tas de choses, envoyer un type sur la Lune, faire des internets et des lolcats). Mais Jung y oppose ce qu’il appelle les forêts de l’inconscient. Et l’inconscient, tout ce qui émerveille mais qui n’est pas classifiable, rationalisable, relève purement du ressenti. Et cela, c’est lentement dénigré, à l’abandon, alors que l’âme humaine en a aussi besoin.
Souvent, le mot nature est mal connoté : on l’oppose à l’homme moderne, comme une sorte d’état béni originel. Mais l’espèce humaine n’a jamais été naturelle. Il y a des dizaines de milliers d’années, elle était déjà responsable d’extinctions de masse. Il n’y a pas d’état de nature, de loi naturelle, qui s’opposerait à l’état moderne de l’homme. C’est un non-sens.
Cela étant dit, est-ce que notre éloignement de la nature ne représente néanmoins pas une erreur simplement en termes de capacité d’émerveillement, de valeurs symboliques ? Surtout qu’on l’accélère… C’est bien possible. Pour moi, la Nature est effectivement une source d’émerveillement et de beauté (c’est ma raison première pour partir en volontariat écologique), mais c’est un ressenti, une projection, peut-être. Est-ce que cela invalide ce ressenti ? Certainement pas. Je crois que le grand danger, la tragédie, c’est notre tendance à nous couper de notre nature, de notre émerveillement, des forêts de notre inconscient, non pas pour la nature, mais pour nous-mêmes. A l’échelle de l’univers entier, la Terre est juste une planète ; si on la bousille, c’est une tragédie, mais l’univers s’en fichera totalement. Si nous nous bousillons avec, l’univers s’en fichera aussi. En revanche, cette planète, nous n’en avons qu’une. Et si nous la bousillons, et nous avec, peu importe ce qu’en pense l’univers : nous, ça nous dérangera.
C’est là qu’est le cœur du problème. Quand nous blessons la nature, c’est nous que nous blessons, dans notre capacité d’émerveillement, dans notre cœur. Prenons la notion de biodiversité, dont on appuie l’importance, merci de laisser ce milieu écologique dans l’état où vous l’avez trouvé en entrant. J’aime cette notion. Mais il faut garder en vue que c’est une notion purement humaine, arbitraire. On déclare qu’il vaut mieux avoir un milieu riche que pauvre. Pourquoi ? Parce qu’on trouve plus sympa d’avoir une jolie plage plutôt que de l’ensevelir sous des galettes de mazout. Parce que c’est mieux de protéger les tigres. Mais c’est une échelle de valeur humaine. Ultimement, toute tragédie environnementale est avant tout une tragédie pour nous ; veiller sur la Nature, c’est un choix conscient, que nous faisons en tant qu’espèce consciente. Car nous l’investissons de valeurs symboliques, nous l’investissons de cœur, d’affect. Elle parle à notre ressenti quand on se trouve confronté à sa puissance, à sa beauté… et c’est cela qu’il faut prendre en compte. Les catastrophes qu’elle nous colle sur le coin de la figure ne représentent pas des vengeances. Par contre, quand on la pollue, on blesse notre capacité d’émerveillement, notre image de nous-mêmes, le ressenti qu’elle nous procure. On se fait mal tout seul, comme espèce, comme des idiots. S’il y a une vengeance, elle est là : ce sont nos forêts de l’inconscient que nous brûlons et dont nous sentons la cendre.
En matière de combat surtout se fait sentir dans Léviathan l’influence d’une écriture cinématographique… Pourriez-vous nous indiquer quels sont les réalisateurs qui en la matière ont pu vous inspirer ?
Je n’ai pas de réalisateur à proprement parler, en revanche, comme on en parlait tout à l’heure, j’ai une culture populaire, cinéma, jeux vidéo, etc. Une belle image portée par une belle histoire, cela me parle, et je pense qu’il y a une part de cinéaste frustré en moi. Quand j’écris, j’ai parfois la sensation de voir un film que j’essaie de retranscrire.
Je suis toujours bluffé par l’animation japonaise, justement parce qu’elle ne s’interdit rien, et j’adore cette approche. Aucun mélange de genre n’est tabou. C’est de la SF ? C’est de la fantasy ? On s’en fiche. Si c’est cool, c’est bien. J’aime bien cette façon de voir. Si j’ai envie de mettre un élément dans une histoire parce que c’est cool, ça me suffit, tant que l’univers reste cohérent et que cela s’intègre dans l’univers, bien sûr ; tant que cela ne sort pas le lecteur du récit, parce que s’il pense : "Eh, ce n’est pas crédible ton truc^^", alors j’ai manqué à mes obligations. Mais si c’est cool, et que ça tient la route, alors je suis content.
Un autre élément lié à cela, c’est l’esthétique du film de sabre, du cinéma de Hong-Kong, que le cinéma occidental s’est efforcé d’importer. Il y a là-dedans une poésie qui me parle beaucoup. Pour moi, dans les films récents, le summum de ce que j’ai vu dans ce domaine est Hero, qui a une esthétique et une adéquation entre fond et forme (on y revient) absolument magnifiques, avec des scènes d’une poésie absolument phénoménale. Je pense par exemple à ce duel où deux adversaires se battent à mort à la surface d’un lac lisse comme un miroir auprès du corps de celle qu’ils aimaient – et s’interrompent pour éviter seulement qu’une goutte d’eau ne vole sur la joue de la défunte. Je trouve ça superbe.
Donc, non, pas de réalisateur à proprement parler mais cette esthétique-là me parle beaucoup, et j’ai voulu l’importer et l’écrire à ma manière dans Léviathan.
Pourrions-nous alors imaginer Léviathan en version cinématographique ?
J’adorerais cela ! Je vois un film dans ma tête – que je transcris évidemment pour le média littéraire, sinon, ça ne marche pas ; les grammaires narratives sont différentes. Je construis mes univers de façon à ce qu’ils vivent au-delà du livre seul, que le lecteur ait l’impression qu’il y a une vie avant et après ce qu’il a lu, que le récit respire au-delà des pages ; qu’il ne soit pas simplement contenu en lui-même, et qu’il s’inscrive dans un tout solide et substantiel. Je suis déjà ravi quand des illustrateurs réalisent des adaptations (comme Fred Navez l’a fait pour La Volonté du Dragon par exemple) ou qu’il y a des mises en musique. Mais il faudrait un studio de cinéma assez cinglé pour se risquer là-dedans parce que, contrairement au cinéma, je n’ai pas de limites sur le budget des effets spéciaux en littérature…
Justement, pour continuer avec l’univers sonore, est-ce que vous écrivez avec une playlist, des albums fétiches qui passent en boucle ?
Oui et non. Je suis aussi très attaché à la musique de façon générale ; cela m’aide beaucoup à me plonger dans les ambiances, et certains morceaux m’évoquent immédiatement des images, des atmosphères. Il m’arrive de me dire : si le film dans ma tête devait avoir une bande originale, eh bien, ce serait ça à tel moment. En revanche, j’écris rarement en musique parce que cela me parasite fréquemment l’esprit. En général, j’ai besoin d’être dans le silence pour sentir la musique du texte et vraiment m’y plonger.
Pour Léviathan, j’ai pas mal tourné sur les albums d’un groupe de rock alternatif américain quasiment inconnu ici, VAST6, d’ailleurs cité en exergue du volume 2, La Nuit. Donc, du rock alternatif, mais pas mal de trailer music. Ça, c’est un peu particulier : ce sont des studios dont le métier consiste à réaliser des bandes originales de films, mais uniquement pour les bandes-annonces. Théoriquement, ça ressemble à de la musique au kilomètre, sauf qu’on y trouve rassemblés finalement tout le punch et l’émotion d’une musique de film en trois minutes maximum. Il faut être sacrément bon pour y parvenir, et le succès de ces studios dépasse finalement leur métier d’origine ; on les retrouve donc à sortir des albums qui présentent toute la gamme d’émotion d’une BO sur douze pistes… sans les passages un peu barbants. Je dis barbants parce qu’un film présente forcément des passages plus atmosphériques auxquels l’image donne son sens ; mais là, il n’y a que la viande. J’écoute cela très souvent, en particulier Two Steps from Hell et Immediate Music. Et vu que j’écoute de la musique en quasi-permanence quand je n’écris pas, parfois, il y a des morceaux particuliers qui déclenchent quelque chose, qui entrent en résonance avec mon envie du moment, et cela me sert d’illustration mentale, sans que je puisse expliquer pourquoi. Je pense que je suis d’ailleurs le seul à lire ces images sur ces morceaux et que ça ne parlerait à personne d’autre… Mais peu importe. Je me dis : Tiens, ça, c’est exactement l’atmosphère que j’essaie de rendre. Mais cela ne parle certainement qu’à moi.
Vous codirigez également à présent les anthologies des Imaginales, associant deux clichés de la fantasy de façon assez inattendue (Elfes & Assassins en 2013, par exemple). Comment se fait le choix du thème chaque année ainsi que celui des auteurs ?
Pour le thème, c’est une discussion à plusieurs voix ; nous discutons évidemment avec Sylvie Miller avec qui je codirige les anthologies, dans un partage total et égal du travail. Nous communiquons sur tout et c’est une bonne chose, parce que nous avons le juste degré de complémentarité de vision pour bien fonctionner ensemble, et de différences pour que l’échange soit fructueux ; que nous nous apportions mutuellement des idées et proposions chacun une vision différente. Nous discutons donc, avec Sylvie mais aussi les éditions Mnémos qui éditent l’anthologie et le festival Imaginales, puisque c’est l’anthologie du festival. Nous en parlons tous pour arriver à des axes qui plaisent à tout le monde dans le but, nous l’espérons, que cela séduise aussi les lecteurs.
Notre objectif consiste à proposer un thème qui touche vraiment au cœur de la fantasy. Nous y tenons tout particulièrement. Il s’agit de parler du cœur du genre, de faire référence à sa tradition depuis toujours : évidemment, il s’agit du médiéval fantastique, mais aussi du conte. Les anthologies s’inscrivent vraiment dans cette tradition et nous voulons mettre en avant la vivacité du genre aujourd’hui en langue française. Mais aussi, et c’est important, tendre la main à toutes les nouvelles mouvances qui se dessinent ou sont relativement récentes, comme la fantasy urbaine ou certaines incursions aux frontières du réalisme magique, du surréalisme, et puis toutes les hybridations que la fantasy connaît aujourd’hui avec le roman historique, le polar, le fantastique, etc… Nous nous efforçons donc de proposer un thème qui puisse servir toutes ces priorités.
Il s’agit de deux figures, de deux archétypes à prendre au sens noble du terme, c’est-à-dire du symbole plus que du cliché. Un archétype est un ensemble de symboles, de significations, qui s’enracinent justement dans une tradition qui a été réinterprétée, revue au fil des siècles, qui possède quantité de facettes. C’est à la fois très complexe et puissant : si je vous parle d’un elfe, ça vous évoque aussitôt des images ; même chose pour un assassin. Ces images ne seront pas les mêmes pour vous que pour un autre, mais cela vous parlera, cela résonnera avec votre expérience. C’est cela que nous visons. Exploiter ces figures fortes qui résonnent avec l’expérience – on parlait des mythes tout à l’heure – et avec les lectures, qu’il s’agisse de culture et littérature populaires modernes, mais aussi de toute la tradition classique. Il faut des figures à la fois claires et complexes qui s’inscrivent dans la tradition tout en ouvrant la porte à des traitements nouveaux, pour que les auteurs puissent apporter leur approche, leur vision et en même temps de la nouveauté, leur patte. Qu’ils décident de faire hommage à la tradition ou bouleversent les codes, voire les deux à la fois. C’est ce que nous cherchons.
C’est donc pour ça que chaque année vous veillez à avoir un équilibre entre des auteurs plus établis et des auteurs qui n’ont encore publié qu’un premier roman ?
Nous n’imaginons pas que les auteurs avec une certaine stature, par exemple, s’inscriront dans la tradition et que les jeunes proposeront des textes plus fous. En revanche, et c’est une autre de nos priorités, nous tenons effectivement à construire un sommaire panaché, avec des auteurs jouissant d’un certain renom, mais aussi d’autres qui présentent toute la vivacité de la scène fantasy actuelle. Donc à mettre en avant des auteurs peut-être un peu moins connus qui viennent par exemple de publier un premier roman remarquable ou même seulement des nouvelles, mais qui sont déjà les plumes qui comptent. Montrer la vivacité d’un genre, cela passe aussi par les jeunes auteurs, et c’est pourquoi nous nous efforçons d’attirer aussi l’attention sur eux et de leur donner l’occasion de proposer quelque chose. Et c’est un plaisir : par exemple, nous avions proposé à Adrien Tomas de participer à Reines & Dragons bien avant que son roman ne soit couronné de prix ; cela nous fait toujours grand plaisir que les auteurs sur qui nous misons soient reconnus ! Bref, nous voulons montrer toute la diversité de la littérature de fantasy francophone dans ses traitements, avec les grands noms comme avec les auteurs qui arrivent sur le devant de la scène. C’est d’ailleurs aussi une des priorités du festival Imaginales lui-même.
Merci pour vos réponses et à bientôt aux Imaginales donc !

Propos recueillis et mis en forme par Owingketinketink et Izareyael


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