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Mathieu Gaborit nous parle de Chronique du Soupir

Par Merwin Tonnel, le mardi 20 septembre 2011 à 15:50:45

Chronique du SoupirRepoussé plusieurs fois, le retour de Mathieu Gaborit avec Chronique du Soupir a créé une certaine attente du côté des amateurs de l'auteur des Chroniques des Féals. Mais le livre est depuis ce mois-ci enfin en librairie.
Pour accompagner notre critique du roman, l'un des plus personnels de Gaborit, nous vous proposons donc une interview de l'auteur, dans laquelle il parle de ses difficultés à écrire de la fantasy, de ses ambitions avec Chronique du Soupir ou encore de son rapport avec le jeu vidéo.
Bonne lecture !

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L'entretien

Qu’est-ce qui a motivé votre retour au roman ? Cela fait des années que vous ne vous étiez plus illustré en fantasy.
J'ai besoin d'être sincère quand j'écris.
Et je ne l'étais plus. J'ai longtemps affronté la page blanche, la profonde angoisse d'être lu, d'être responsable de ce que j'allais offrir au lecteur. Cette responsabilité vous renvoie à une forme de solitude et de confiance en soi. J'en manquais et je n'osais plus écrire. C'est une sensation étrange. Les romans existaient sur le papier sous la forme de synopsis et de notes mais dès lors qu'il s'agissait du passage à l'acte, j'étais tétanisé.
Je me souviens avoir pleuré en lisant une interview (dans le Monde 2) de Coppola qui avouait faire du mieux qu'il pouvait.
C'est ce qui me motive aujourd'hui. Ne pas chercher une forme aboutie mais rester au plus près d'un instinct.
Chronique du Soupir était attendu depuis longtemps. Avez-vous eu des difficultés à arriver au terme d’un tel projet ? Sentiez-vous peut-être une attente particulière ?
Oui.
J'ai longtemps cherché des moyens détournés de ne pas m'exposer aux coups. J'étais dans la dérobade, la fuite. Au fond, c'est une histoire de sensibilité et de foi. Croire en soi et accepter le regard, bienveillant ou cruel, de ceux qui vous lisent.
Il faut des convictions et des certitudes pour créer.
A la lecture du roman (car son univers n’est pas « générique », passe-partout), et dans le prolongement de vos romans précédents, peut-on vous qualifier avant tout de « créateur d’univers » ?
Je mesure à quel point cette expression peut être réductrice. Pour autant, je l'assume dans la mesure où l'idée d'une alternative constitue, pour moi, l'axe majeure de mon imaginaire. Alternative crédible dans les replis du monde. Pas forcément celle qui motive la puissance panoramique d'un Seigneur des Anneaux mais celle qui transpire dans les détails et dans les chairs.
Avec Chronique du Soupir, c'est la première fois que j'ai pris mes distances avec cette notion d'alternative. J'ai consciemment omis des schémas programmés qui, d'ordinaire, fondent la crédibilité d'un univers. L'absence d'une carte et, précisément, d'un regard panoramique, sont des preuves symptomatiques. A bien des égards, j'ai pu découvrir, enfin, que mes personnages étaient des univers plus essentiels que celui qu'ils habitent.
Vous vous êtes fendu d’une « lettre ouverte » aux lecteurs, dans laquelle vous revenez justement sur votre évolution en tant qu’auteur. Était-il nécessaire pour vous de vous ouvrir ainsi, aussi bien dans ce petit texte que dans le roman lui-même ?
J'ai piétiné ma pudeur, pour une fois. Cette perméabilité entre le roman et soi n'a jamais été naturelle pour moi. Bien au contraire, elle me semblait vitale pour préserver une distanciation crédible. Comment proposer une alternative fantastique dès lors que vous vous impliquiez personnellement ? La notion est fragile. Écrire, dans le fantastique ou ailleurs, est un acte intime par essence.
La différence tient à une inspiration directe façonnée par le roman.
Si je vous dis qu’il y a comme une « naïveté adolescente » dans certaines considérations sur l’amour malgré les épreuves traversées par les personnages, le revendiquez-vous ?
Cette naïveté me semble fondamentale. Entre Brune et ce père adoptif devenu amant, il y a une émotion brute et abrasive. Une manière de les fragiliser aux frontières de leur propre monde. On revient à cette notion d'alternative : Brune et Saule fonde la leur sans filtrer leurs émotions. Leurs trajectoires sont exclusives et déconnectées de leur propre réalité.
Votre but avec ce roman a-t-il toujours été de marier un univers d’heroïc fantasy à des considérations plus intimistes à l’échelle des personnages ?
Le but était avant tout de parler de certaines émotions et ne pas les filtrer pour qu'elles conservent leur candeur.
Peut-on s’attendre à une véritable suite ?
Non. Surtout pas. Ce roman est un soupir pour de bonnes raisons.
Quel est votre regard sur le panorama actuel de la fantasy, vous, l’un des auteurs français les plus en vogue des années 90 ? Vous sentez-vous toujours à l’aise avec ce genre ?
A l'aise ? Plus du tout. Chronique du Soupir est un testament de l'innocence et d'une écriture contrainte par un genre, l'heroic fantasy, que je ne lis plus depuis longtemps (mon dernier coup de cœur en fantasy est la Horde du Contrevent d’Alain Damasio). Adolescent ou jeune adulte, je me suis nourri chez Moorcock, Leiber et les autres. Pour mes lectures liées à l'imaginaire, je préfère relire Richard Canal, G.A. Effinger, Joël Houssin, K.W. Jeter ou Pierre Bordage. De l'anticipation, du cyberpunk ou de la SF proprement dite.
Pensez-vous que son « âge d’or » (de la fantasy donc), suite à l’explosion du Seigneur des Anneaux ou Harry Potter au cinéma est déjà derrière elle ?
Les éditeurs sont sans doute à même de répondre à cette question. L'enchantement de la fantasy reste un vecteur puissant de l'imaginaire mais j'ai le sentiment qu'elle a perdu de sa superbe à force d'être labourée.
Ces dernières années, vous vous êtes notamment illustré dans le domaine du jeu vidéo. Comment comparer ce média à la littérature ou même au jeu de rôle ?
C'est un vaste sujet. Pour ces trois médias, les processus de création sont très différents même si, en amont, l'imaginaire demeure la principale force motrice. Dans le jeu vidéo, les contraintes peuvent enrichir le propos mais elles peuvent aussi le dissoudre. Comparé au jeu vidéo, le roman et même le jeu de rôle ont une liberté de parole incomparable.
Le jeu vidéo est un média excessivement complexe qui s'adresse à un marché de masse. Même si les jeux indépendants ont aujourd'hui de meilleures chances d'exister, le métier évolue à toute vitesse avec l'apparition de nouveaux comportements autour du jeu dit "social", le "casual gaming" ou la pratique des MMORPG (et de toutes ces déclinaisons).
A mon sens, la proposition "imaginaire" d'un jeu vidéo est encore balbutiante. Dans bien des cas, l'interactivité est un leurre. L'aspect communautaire a ses vertus mais, d'un point de vue strictement "pédagogique" (au sens où une proposition imaginaire est en mesure de muscler vos songes), la temporalité du livre (spatiale et mentale) et du jeu de rôle sont infiniment plus précieuses dans notre quotidien.
J’ai appris que vous aviez par exemple travaillé sur Might & Magic Heroes VI. En quoi a consisté votre apport ? Dans quelle mesure étiez-vous libre de faire ce que vous vouliez ?
J'ai travaillé dans un petit groupe de scénaristes. Parfois au plus près du jeu (un scénario impacte les graphismes, le "level design", etc.), parfois à un niveau plus conceptuel pour concevoir le propos et l'intention du jeu.
En amont, nous avons travaillé avec une franche liberté. Par la suite, évidemment, en dépit de tous vos efforts, l'imaginaire doit composer avec un média qui pense à une échelle "industrielle". Il y a nécessairement déperdition.
A quoi peut-on s’attendre de votre part dans les mois à venir ou même déjà à moyen terme, dans le domaine de l’Imaginaire ?
Désormais, je me consacre exclusivement, ou presque, à l'écriture. A court terme, le jeu de rôle inspiré des Chroniques des Féals doit sortir en novembre aux éditions Sans Détour. Réalisé par une équipe formidable, c'est un projet auquel je tiens beaucoup.
Je travaille actuellement sur deux romans dont un sera interactif et numérique. Tous deux seront du domaine de l'anticipation.

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