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La Confrérie des bossus

ISBN : 978-235408353-3
Catégorie : Aucune
Auteur : Mathieu Gaborit
Auteur : Raphaël Granier de Cassagnac (Proposer une Biographie)

Les grandes cités de l’Harmonde ont une âme, une âme puissante qui se cache dans la bosse de jeunes êtres apparemment insignifiants. Jad est l’un d’eux. À la recherche de ses semblables, il va parcourir Sombreçonge, la ville des mages, risquer sa vie à Kofre, le territoire des voleurs et descendre dans les Abysses, royaume des démons.
Mais lorsque l’on abrite un trésor aussi convoité que l’âme d’une cité, il faut savoir reconnaître ses alliés de ses ennemis et parfois arracher son destin des griffes de ceux qui veulent en décider seuls.
Cette histoire truculente prend place dans l’Harmonde, où se déroulent les célèbres romans Les Chroniques des Crépusculaires et Abyme, grands classiques de la fantasy. Mathieu Gaborit et Raphaël Granier de Cassagnac nous emmènent encore, pour notre plus grand plaisir, à la rencontre des monstres sacrés que sont Maspalio et Agone, sur les routes d’un univers d’une richesse et d’une poésie inégalées.

Critique

Par Tybalt, le 16/07/2016

Selon les points de vue, La Confrérie des bossus est la première parution à proposer aux lecteurs de revenir explorer l’univers des Chroniques des Crépusculaires et d’Abyme de Mathieu Gaborit depuis la parution de ces deux romans, le second remontant tout de même à 1997… ou, au contraire, ce n’est que la dernière d’une longue série enrichissant cet univers, le rendant disponible à plusieurs générations de lecteurs depuis la parution des Chroniques en 1995-1996. L’histoire éditoriale de cet univers est en effet particulièrement complexe, à l’image de sa postérité. Pour comprendre exactement ce qu’est cette Confrérie des bossus, un petit retour en arrière s’impose.

L’Harmonde, chronique d’un foisonnement créatif

Même si vous ne vous intéressez qu’aux romans, vous avez probablement vu passer plusieurs rééditions des Chroniques et d’Abyme, d’abord parus respectivement en trois et deux volumes, puis réunis chacun en un tome, puis réédités en poche dans des versions réécrites et corrigées par l’auteur, puis réunis en intégrales ordinaires ou luxueuses… Il faut dire que le succès de ces romans dès leur première parution encourage Mnémos à en faire un classique de son catalogue. Mathieu Gaborit, quant à lui, est revenu sur ses romans pour en améliorer les dénouements souvent jugés hâtifs… mais aussi pour tenir compte des changements apportés à son univers, qui avait dépassé les romans dans l’intervalle.
En effet, le succès des Chroniques des Crépusculaires leur a valu d’être adaptées en un jeu de rôle sur table paru en 1999 aux éditions Multisim (déjà connues pour avoir lancé des univers comme Nephilim, Guildes ou Dark Earth). Le jeu, auquel Gaborit a participé aux côtés de Sébastien Célerin, Stéphane Marsan et Frédéric Weil, respectait l’univers du roman, déjà foisonnant de nombreux peuples (farfadets des villes et lutins des champs, fées noires accouchant de l’âme des pierres, géants, ogres, minotaures, méduses…), de lieux pittoresques (les arbres torturés du Souffre-Jour, les Mille Tours de Lorgol) et de formes de magie originales (ah, les Danseurs, ces petites créatures dont les bonds guidés par les mages tracent les sorts dans les airs !). Mais pour changer un univers de roman en univers de jeu, il faut encore plus de mystères, de conflits, de factions en présence. L’univers en question reçut un nom : l’Harmonde. Il reçut une histoire : celle de quatre Muses en quête de perfection dont l’ultime création, le Masque (surnommé le Maître du Semblant), s’avère perfide et manipulateur. Et voici le principal « grand méchant », celui à cause de qui les Royaumes, après l’âge de la Flamboyance propice aux arts et à la magie, sont devenus Crépusculaires. Les joueurs incarnent alors des Inspirés, gardiens des dernières flammes de l’Inspiration, voués à combattre le Masque pour l’empêcher de changer les peuples des Royaumes en pantins sans âmes. Au fil des suppléments, l’Harmonde s’agrandit et s’approfondit encore, en incluant notamment la ville éponyme du roman Abyme qui eut droit à son propre supplément. Le jeu et plusieurs de ses suppléments bénéficièrent même d’une traduction anglaise.
Tout cela prit fin en 2003 à la disparition de Multisim. Il y eut des tractations en vue d’une réédition, qu’un conflit légal entre les créateurs du jeu empêche encore à ce jour : chose déplorable pour tous les rôlistes, car tout comme les romans avaient acquis le statut de classiques de la fantasy française, Agone, avec ses suppléments superbes au contenu riche et à la présentation soignée, était devenu un classique du jeu de rôle français.
Était-ce la fin de l’Harmonde ? Heureusement non. Le jeu avait rassemblé une communauté de joueurs dont une partie continue vaillamment à faire vivre l’univers, en particulier le fanzine du Souffre-Jour qui a proposé énormément de contenu, grâce notamment à la collaboration d’une partie des créateurs de la gamme officielle. Et ses créateurs eux-mêmes n’y renonçaient pas si facilement : en témoignent la parution du livre-univers Abyme, le guide de la cité des ombres chez Mnémos, rédigé par Raphaël Granier de Cassagnac (déjà contributeur de longue date de la gamme Agone), puis d’un jeu de rôle assorti à ce guide publié par les XII Singes, Abyme, aventures dans la cité des Ombres.
En tout, depuis 1995, l’Harmonde a donc été exploré par l’intermédiaire d’une bonne vingtaine de publications, nettement plus en comptant le fanzine Souffre-Jour et les scénarios ou aides de jeu variées parues dans des magazines. Pour un univers de fantasy français, ce n’est pas si fréquent ! Et c’est une belle réussite, car, dans l’ensemble, la quantité n’a jamais primé sur la qualité.

Des nouvelles introductives du jeu de rôle à un volume… autonome ?

Où intervient La Confrérie des Bossus dans cette longue histoire ? J’y viens : chacun des premiers suppléments de la gamme Agone contenait un épisode d’un récit courant sur neuf suppléments (pour mémoire et dans l’ordre : Les Cahiers gris, Le Bestiaire, L’Art de la magie, Abyme, La Sentence de l’aube, L’Art de la conjuration, Les Cahiers gris II : Les Organisations, Les Automnins et Le Violon de l’Automne). Il relatait les aventures de Jad, des bossus et d’un groupe d’Inspirés voués à les protéger de l’influence du Masque. Le rôle de ces textes consistait à la fois à proposer une plongée agréable dans l’univers du jeu et à illustrer par la fiction les grands thèmes de chaque supplément concerné (la magie, Abyme et les Abysses, la conjuration, etc.). Ces récits ont été écrits en partie par Mathieu Gaborit et en partie par Raphaël Granier de Cassagnac. Le tout avec, cerise sur le gâteau, l’apparition de certaines grandes figures des romans, dont Agone et Pénombre, héros des Chroniques des Crépusculaires, mais aussi Maspalio, narrateur d’Abyme. Les rôlistes avaient ainsi droit, d’une certaine façon, à une « suite » révélant ce qui arrivait à ces personnages après l’intrigue des romans.
Ce sont ces textes que Mnémos publie maintenant dans sa collection « Ourobores », sous une couverture illustrée par Nicolas Fructus et avec des illustrations intérieures dessinées par un des plus anciens illustrateurs ayant prêté son crayon à l’Harmonde, Julien Delval. Il est temps de poser la question : que vaut le résultat ?
C’est ici que je reste songeur sur le but poursuivi par Mnémos en publiant ces textes, et c’est ici aussi que les avis peuvent diverger largement suivant que vous ne connaissez l’Harmonde que par les romans ou le livre-univers, ou bien que vous l’avez découvert ou approfondi par le jeu Agone.
Les textes, nous dit l’éditeur dans une note ouvrant le volume, ont été corrigés. Ils sont surtout encadrés par un Avant-propos et une Postface rédigés par Coralie David et dont les titres sont bien mal choisis puisque ces textes font pleinement partie de la fiction : tenant bien plutôt du prologue et de l’épilogue, ils forment un récit-cadre dont le début en tête du volume est visiblement destiné à exposer aux lecteurs les principales notions qu’ils ne peuvent pas connaître s’ils n’ont pas eu accès au jeu. Et cela fait beaucoup ! La genèse de l’Harmonde, la Flamboyance, le Masque, les Saisonins, le Conseil des Décans… Étant moi-même un lecteur de longue date du jeu de rôle Agone, j’ai du mal à évaluer dans quelle mesure ce travail didactique en tête de volume est réussi et permet bel et bien aux lecteurs de plonger sans problème dans la suite de l’histoire. Le prologue est aussi clair et immersif que possible eu égard à sa fonction, mais je ne peux m’empêcher de le trouver bien dense. Il ne fait en réalité que porter sur ses épaules le lourd poids des incertitudes qui pèsent sur ce projet éditorial.
Car la question qui se pose est : un récit à épisodes conçu et écrit pour servir d’introductions immersives à des suppléments de jeu de rôle peut-il former un récit autonome et réussi une fois republié seul en volume ? Et la réponse est… que ça n’a rien d’évident.
Disons tout de suite que La Confrérie des bossus a ses qualités, héritées de son contexte d’origine : un univers foisonnant et haut en couleurs (jamais l’Harmonde n’aura aussi bien mérité son étiquette de « fantasy baroque »), une intrigue rythmée et pleine de rebondissements (logique puisqu’elle est issue d’un quasi-feuilleton), et une foule de bonnes idées comme les romans et le jeu de rôle en regorgeaient.
Mais… ces textes montrent aussi leurs limites, inhérentes au contexte pour lequel ils avaient été écrits à l’origine. Tout est (trop) court, sans que cette brièveté soit aussi travaillée que chez les nouvellistes aguerris. Tout est (trop) rapide, et les scènes et les péripéties se succèdent à un rythme effréné, semblables à un frêle paquet d’apéritifs à qui on tenterait de faire tenir le rôle d’un plat principal. Les scènes brutalement terminées et les changements de personnages multiples, qui n’avaient rien de gênant quand les textes étaient parus à des mois d’intervalles dans des ouvrages distincts, n’ont plus vraiment de justification dans un récit présenté tout d’une pièce et donnent une impression de saucissonnage, pour ne pas dire de tronçonnage. À peine a-t-on le temps de découvrir un nouveau lieu et une situation que la scène se termine avant que l’ambiance ait vraiment eu le temps de se poser. De même, la destination originelle de ces textes était telle qu’ils ne pouvaient pas et ne devaient pas se concentrer sur la profondeur psychologique des personnages ou sur la subtilité de leur évolution, toutes choses dont le manque se fait beaucoup plus sentir dans un livre.
Ces textes n’étaient pas faits pour tenir debout tout seuls, mais pour ébaucher des silhouettes, pour former le seuil de chacun des suppléments. Leur demander de satisfaire un lecteur à eux seuls, c’est leur demander de faire quelque chose pour quoi ils n’ont pas été écrits : c’est beaucoup leur demander, c’est même trop leur demander, au risque de laisser sur leur faim les lecteurs les moins indulgents. Et pourquoi seraient-ils indulgents, puisque l’éditeur, loin de réclamer l’indulgence, met au contraire en avant le fait qu’ils ont été réécrits ?

Un problème d’équilibrage

Pour prendre une comparaison empruntée à cet univers, ces textes sont comme des tableaux-mondes auxquels on demanderait brutalement de fusionner pour former une réalité continue et sans coutures. N’importe quel rôliste se douterait qu’il faut une bonne dose de magie pour réaliser cette fusion. Bref, il aurait fallu une réécriture plus ample, qui aurait pris le temps de développer certaines scènes, peut-être d’en ajouter, pour permettre au récit rassemblé de trouver son propre rythme d’ensemble, son propre souffle. Ce travail n’a pas été fait. Si l’on est gentil, on considèrera que le résultat est à l’image de Jad le bossu : biscornu et peinant à respirer pour accoucher de son histoire. Si l’on est sévère, on jugera que le résultat n’est ni fait ni à faire, on s’étonnera que l’éditeur ait voulu publier le tout tel quel et on le soupçonnera de vouloir exploiter le filon dans la foulée de la dernière réédition de l’intégrale des Crépusculaires.
Personnellement, je pense plutôt que Mnémos, qui n’a cessé d’expérimenter toutes sortes de formes livresques hybrides entre le roman et le livre-univers, a voulu tenter une expérience risquée à la faveur de la collection Ourobores. Ce qui sauve en partie ce volume est qu’il ne se contente heureusement pas de reprendre des textes trop peu remaniés : il y inclut des illustrations de Julien Delval, qui est sans doute l’illustrateur dont le style se marie le mieux avec l’ambiance de Renaissance baroque et merveilleuse de l’Harmonde. Sauf que… là aussi, je reste un peu sur ma faim, car ces illustrations, bien que tout à fait réussies, n’atteignent pas l’ampleur et le niveau de détail de celles d’autres volumes comparables des Ourobores, par exemple le Dit de Sargas. Ce sont des portraits en pleine page ou des demi-pages, mais sans décor, fond ou cadre qui leur donnerait un air vraiment fouillé et achevé, comme on pourrait l’attendre d’un beau livre illustré (même en noir et blanc). Les illustrations sont pleines de blanc, tout comme le texte lui-même, extrêmement aéré… Tout cela laisse une impression de vide qui ne met pas en valeur le contenu et fait râler devant les 18 euros à payer pour le volume.
Bref, je pense que ce livre a un problème d’équilibrage. Il aurait fallu, soit remanier et étoffer le récit pour fournir réellement aux lecteurs des seuls romans un troisième volume des Crépusculaires à part entière (fût-il plus court), soit accompagner le texte d’illustrations encore plus fouillées, soit ne pas publier ces textes sous la forme d’un volume grand format qui semble fatalement un peu cher pour ce qu’il est et les proposer plutôt en poche sans illustrations ou, encore mieux, à titre de bonus directement intégré à une future intégrale.
Il reste un lectorat qui peut apprécier sans problème ce livre : celui des rôlistes ayant apprécié le jeu Agone et ayant envie de compléter le récit (s’ils ne possédaient pas tous les suppléments contenant les épisodes) ou de le posséder sous une forme pratique et assortie d’illustrations de Delval (s’ils avaient déjà tous les suppléments). Si vous faites partie de ce public, je peux vous conseiller La Confrérie des Bossus sans hésitation : c’est un récit haletant, plutôt bien ficelé, qui vous fera retrouver une bonne partie des peuples et des forces en présence de l’Harmonde, sans parler des lieux pittoresques comme la ville nomade de Sombreçonge, avançant sur les fleuves arrimée au dos d’une gigantesque lamantine, ou bien sûr Abyme et les Abysses. Mais ce public reste un public de niche, et il aurait été plus prudent de mieux remanier le volume pour l’adresser franchement à un lectorat plus large.

6.5/10

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