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Un entretien avec Estelle Faye

Par Gillossen, le lundi 22 avril 2013 à 16:00:00

PorcelaineL'auteur de Porcelaine a bien voulu répondre à nos questions.
Disponible aux Moutons électriques, dans la collection Bibliothèque voltaïque, le roman nous entraîne en Chine et Estelle Faye partage avec nous sa passion pour ce pays et son histoire, mais revient aussi pour l'occasion sur son parcours, sur ses goûts littéraires, sur les parallèles entre cinéma et écriture... et bien d'autres choses encore !
Encore merci à Estelle Faye.

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Questions et réponses

Vous avez fait une entrée remarquée en fin d’année avec deux romans publiés à quelques semaines d’intervalle. Appréhendiez-vous l’accueil qui vous serait fait ?
Bien sûr j'avais un peu de trac avant la sortie de chaque roman. J'espérais que mes livres recevraient un bon accueil, pas tant pour moi que pour ne pas décevoir les éditeurs, et toutes les équipes qui m'ont fait confiance.
Mais en même temps, j'étais très consciente de la "glorieuse incertitude du sport". Il n'y a pas de règles qui font qu'un roman va marcher ou pas. Donc de mon côté, j'assure de mon mieux mon travail d'auteur, et je ne mets pas de pression exacerbée une fois que le livre est sorti. Je reste pragmatique. Ça ne sert à rien de se mettre martel en tête pour des choses qu'on ne maîtrise pas.
Comment est né le roman Porcelaine ?
Porcelaine est né de discussions avec Xavier Mauméjean sur ma passion pour la Chine et mon passé dans le théâtre. Très vite, l'idée de travailler les deux ensemble s'est imposée comme une évidence. Le troisième élément du roman, la porcelaine, c'est un petit clin d’œil à ma famille paternelle, du côté de Limoges. Et c'est une matière qui me parle pour de nombreuses raisons, sa beauté, sa fragilité et sa dureté à la fois... Quelque chose de paradoxal, de très terrien et d'extrêmement civilisé...
Avez-vous eu besoin de beaucoup vous documenter pour conserver un cadre historique crédible ? Mais surtout comment gérer ses connaissances pour qu’elle ne prenne pas le pas sur l’intrigue ?
Je connaissais déjà assez bien l'Histoire et les mythes de la Chine, sinon je ne me serais pas lancée dans cette aventure. Mais quand on veut recréer tout un cadre historique, le connaître "assez bien", ce n'est pas suffisant. Donc oui, j'ai englouti des masses de documentation, des livres français, chinois (traduits), j'ai rôdé dans des expos et au Musée Guimet (le musée des arts d'Asie sur Paris), je me suis mise à la cuisine chinoise et j'ai testé le combat avec un sabre de bois... Tout cela, pour m'immerger vraiment dans ce monde chinois. Pour avoir l'impression d'y marcher, d'y manger, d'y vivre.
En fait, la documentation, c'est un peu comme la danse classique : plus on fournit d'efforts et de travail en amont, moins cela se voit, et plus le lecteur/spectateur entre avec facilité dans l'histoire.
Cela permet, par exemple, de privilégier le petit détail signifiant par rapport aux longues descriptions didactiques. De poser l'atmosphère par touches plutôt que d'assommer le lecteur, de jouer sur le dévoilement progressif de l'univers...
Et surtout, je fais exister le monde au travers de l'histoire, le lecteur découvre l'univers au travers des personnages, en partageant leurs sensations, leurs découvertes, en voyant par leurs yeux et en marchant à côté d'eux.
Voilà, pour résumer, je cherche à faire vivre le monde plutôt qu'à l'expliciter.
La Chine vous fascine-t-elle depuis longtemps ?
La Chine me fascine depuis mon enfance. J'ai lu et relu je ne sais combien de fois Paris-Pékin par le Transsibérien, L'Histoire de Chine en bandes dessinées, des versions jeunesse des aventures du Roi des Singes et des bandits du Bord de l'Eau... A midi, j'adorais quand je pouvais manger avec ma mère dans un petit restaurant chinois près du lycée Charlemagne, où elle enseignait à l'époque.
Cet univers me passionne parce qu'il est radicalement différent, c'est une civilisation qui était déjà vieille quand la nôtre était à peine balbutiante.
C'est un monde qui nous pousse à sortir de notre carcasse, à envisager les choses sous un angle nouveau.
Le théâtre occupe une large partie du roman. L'idée d'utiliser une troupe de théâtre comme fil conducteur est-elle venue de votre expérience personnelle ?
Complètement. Je savais que ce que j'avais à dire sur le sujet serait nourri de mon vécu, de tout ce que j'avais traversé, des rencontres que j'avais faites dans le milieu du théâtre. Je me sentais valide pour parler de cela, en quelque sorte.
Et puis cela me donnait un angle d'attaque, un prisme par lequel regarder les quinze siècles d'Histoire sur lesquels s'étend Porcelaine.
L'évolution du théâtre en Chine peut être vue comme un miroir de l'évolution du pays tout entier.
On part du troisième siècle avec une petite troupe itinérante, quasi vagabonde, qui survit avec des tours d'horreur et de la magie, et on arrive au dix-huitième siècle au grand rassemblement des théâtres à Pékin, à cette grande centralisation voulue par le pouvoir politique.
Le théâtre et l'Empire se modèlent ensemble.
Enfin, une troupe de théâtre, c'est un concentré d'humanité. Lors des répétitions, des tournées, des spectacles, les sentiments sont exacerbés, tout se développe et se défait plus rapidement, avec plus d'intensité que dans la vie de tous les jours. Au fur et à mesure que les comédiens créent leur personnage, ceux-ci influent parfois sur leur vie hors de scène, les frontières entre le masque et la personne se brouillent. Un groupe de comédiens, c'est un milieu idéal pour construire une histoire.
Pour que le lecteur croie à votre histoire, était-il important de créer une atmosphère particulière ? Le style de l'écriture a-t-il un rôle important quand on veut créer une ambiance spécifique ?
Le style est essentiel pour créer l'atmosphère. Je passe beaucoup de temps sur les premiers chapitres, sur les premières lignes de chacun de mes textes, pour trouver le style exact qui correspondra à l'histoire particulière que je veux raconter. Pour Porcelaine, il fallait quelque chose de très simple, d'intemporel, de proche du conte mais avec une vraie économie de mots. Quelque chose qui se rapproche des dessins chinois au pinceau et à l'encre. Quelques traits précis et évocateurs pour évoquer toute une atmosphère, créer tout un univers.
Il fallait quelque chose de très humain, aussi. Que le lien avec le lecteur soit vraiment immédiat, facile. Porcelaine joue sur un charme très ténu, et tout au long de l'écriture j'étais consciente que la moindre emphase, le moindre excès pourrait briser cela.
Le roman se déroule sur 2 époques. Pourquoi ce saut temporel ? Comment définiriez-vous ces 2 époques ? Quelles sont les différences en particulier au niveau de l'atmosphère ?
J'ai choisi deux époques extrêmes de l'Histoire de Chine. En quinze siècles, on passe d'un monde éclaté à un Empire unifié, de l'artisanat à l'industrialisation, mais aussi d'un monde relativement barbare mais clair à un entrelacs d'intrigues et de jeux de pouvoir. D'un monde jeune à un vieux pays, chargé de mémoire et d'histoire.
Dans la première époque, le parcours de Xiao et sa troupe ressemble à un conte, une légende classique : une initiation, une série d'épreuves, une longue route sauvage, un secret dévoilé et des trophées à conquérir.
La seconde époque tient plus du roman d'aventures, du roman fantastique et historique. Nous avons quitté le monde des contes pour celui des hommes. Les intrigues sont plus troubles, les sentiments plus ambivalents, les évolutions moins simples. Les personnages portent un passé, ne se comprennent pas toujours. Tout en restant dans une écriture simple et économe, on introduit des flash-backs, des jeux sur les points de vue...
Le vrai danger, désormais, ne se situe plus dans les pouvoirs des Dieux et des Démons, mais dans le cœur et l'âme des personnages, rongés par la jalousie, la mélancolie, le désir de vengeance...
J’ai trouvé le final du roman un tantinet précipité. Était-ce volontaire, de laisser le lecteur ainsi ?
Je me suis posé plusieurs questions sur ce final, durant l'écriture. Au fil de mes réflexions, il a pris plusieurs formes. J'avais même imaginé un épilogue !
Ce qui a guidé mon choix de fin, parmi tous ces possibles, c'est la nature spécifique de Porcelaine. C'est un roman où, avant tout, il ne fallait pas en faire trop. Plutôt laisser l'imagination du lecteur se déployer dans les ellipses, que risquer de trop en faire sur un des épisodes de l'histoire, et tout déséquilibrer.
Je ne suis pas sûre que la solution adoptée soit la meilleure. Tant mieux, en un sens. J'ai une marge de progression, et je continue à travailler ! Et les retours de lecteurs, de critiques, m'aident beaucoup pour avancer.
Pour être un peu plus spécifique, qu'apporte selon vous le personnage de Bastien, en particulier le fait qu'il soit européen ?
Bastien incarne l'ouverture de la Chine sur le monde.
Et surtout, il incarne le point d'orgue de l'évolution des regards à l'œuvre dans le roman. Pris de manière isolée, Bastien serait le personnage avec lequel le lecteur européen s'identifierait le plus facilement.
Tout le jeu, dans Porcelaine, c'était de faire qu'au moment où Bastien arrive, le lecteur soit déjà plongé jusqu'au cou dans le monde Chinois, dans la pensée de Xiao Chen et Li Mei. Au point que ce soit Bastien, compatriote du lecteur français, qui apparaisse à ce même lecteur comme un étranger.
Quelle différence feriez-vous entre l’écriture d’un roman et celle d’un script ?
Dans un roman, le souffle de vie, le vent qui parcourt le monde, l'étincelle qui anime les personnages, la chair sur leurs os et la matière du sol sous leurs pieds... tout ça ne vient que des mots. La langue doit devenir matière pour que le charme fonctionne.
Formulé ainsi, ça sonne un peu comme de la mystique, mais c'est quelque chose que j'ai compris, et expérimenté de manière très concrète, pour la première fois pendant l'écriture de la Suriedad, ma nouvelle dans Dragons.
Le script, lui, n'est qu'un relais, un canevas pour diriger l'équipe, les comédiens...
Ceci étant dit, on pourrait disserter pendant des heures sur les petites différences : le roman vous plonge davantage à l'intérieur d'un personnage, le cinéma permet plus de mouvements d'un élément à l'autre…etc. Mais tout ça reste secondaire.
L'essentiel se joue au niveau du langage.
En terme de mise en scène, là aussi, existe-t-il aussi des parallèles entre l’écriture d’un roman et un tournage ?
Vaste question. Sur la globalité d'un tournage, je ne sais pas, je cernerai sans doute mieux les enjeux quand j'aurai plus d'expérience, et ce, dans les deux domaines.
Ce que je constate pour l'instant, c'est que mon expérience de comédienne et de direction d'acteur m'aide beaucoup pour construire mes personnages de roman.
J'ai aussi appris qu'on ne crée pas une bonne histoire tout seul, et qu'en même temps un auteur, autant qu'un réalisateur, doit donner une direction assez forte et assez claire pour que toute l'équipe sache où il va.
C'est une question d'équilibre, d'écoute, de savoir absorber, intégrer des avis, et rendre tout cohérent au final. Rien de bien transcendant !
Êtes-vous vous-même une grande lectrice de fantasy ou d’Imaginaire ? Quels sont vos coups de cœur dans ce domaine ?
Je suis une lectrice vorace de tous les genres, et bien sûr de fantasy et d'Imaginaire. Mes tous premiers coups de cœur en fantasy, il y a déjà pas mal d'années, ont été Abyme et les Crépusculaires de Mathieu Gaborit, suivis peu après par le cycle Arcadia de Fabrice Colin. Puis j'ai découvert David Calvo, Laurent Kloetzer...
Dans les univers anglo-saxons, j'ai une vraie tendresse pour Légende de Gemmell, et pour tout son cycle sur Alexandre le Grand - je fonds devant la fantasy à grosses lames et grandes batailles.
Chez Howard, je préfère Solomon Kane à Conan. Kane est plus épuré et plus complexe à la fois, paradoxalement plus froid et plus humain, tout en zones de gris avec quelques traînées rouge sang. C'est un héros d'une incroyable modernité, quand on le relit aujourd'hui ça n'a pas pris une ride, le style n'a pas une once de gras, et à chaque lecture on découvre de nouvelles couches de sens. Et les combats restent d'une évidence, d'une fluidité et d'une cruauté à couper le souffle !
Je garde un joli souvenir du premier cycle des Princes d'Ambre, mais je ne l'ai pas relu depuis des années.
Plus récemment, j'ai dévoré Wastburg de Cédric Ferrand - j'aime la fantasy les pieds dans la boue.
Je suis tombée sous le charme de Notre Dame des Algues, de Nathalie Dau, d'Eliott du Néant, de David Calvo, de Féérie pour les Ténèbres de Jérôme Noirez...
En anglais, je citerais au moins The Dovekeepers, d’Alice Hoffman, une auteur mainstream à la base mais qui réussit là un beau roman de fantastique historique, dans un cadre peu exploité – le siège de Masada, en 70 après JC. C’est un livre à quatre voix, quatre points de vue pour quatre personnages féminins bien dessinés et complémentaires. Et c’est un vrai récit épique, ce qui ne gâte rien.
En jeunesse, parmi plein de bonnes séries, je retiendrais le Tempestaire, de Johan Heliot.
Je lis aussi beaucoup de post-apo, de plus en plus d'urban fantasy...
Et j'en oublie, la liste complète serait trop longue...
Pour conclure, je suis une fan hardcore de Francis Berthelot. Il y a quelques mois, j'ai trouvé en occasion sa Ville au fond de l'oeil. J'ai commencé à le lire sur un quai de RER et je ne me suis pas arrêtée, je n'ai pas vu les trains passer. Ce sont les employés de la RATP qui m'ont poussée dehors juste avant de fermer la gare. Ça ne me m'était jamais arrivé avant, d'oublier le temps et les transports à ce point. D'habitude, j'ai toujours un vieux fond d'instinct banlieusard qui me réveille.
Voilà, je ne saurais pas comment présenter mieux Francis Berthelot. Ses livres vous ouvrent un univers comme vous n'en avez jamais lu, et qui en même temps parlera forcément à votre expérience, à votre vécu. Son style porte en lui une sorte de sortilège, un charme qui le rend à la fois unique et complètement abordable. Je n'arriverai pas à l'expliquer. Je ne peux que vous conseiller de le lire, si ce n'est pas déjà fait !
Cette année 2013 semble très « chargée » en terme d’auteurs français arrivant/revenant avec un premier/nouveau roman. Comment vous situez-vous dans ce paysage ?
Je me situe pas vraiment dans un paysage, je ne me sens pas en concurrence directe avec tel ou tel auteur. J'écris, je défends mes romans et mes univers de mon mieux, j'essaye d'apprendre, de progresser, de rester cohérente et de toujours croire à ce que je fais.
Pour le reste, tant que les lecteurs sont contents, et les éditeurs aussi, ça me convient !
Un petit mot sur la Suriedad, votre première nouvelle ?
La Suriedad, je l'ai écrite très vite, pour des questions de deadline. En deux jours et demi, quasiment sans dormir, quasiment dans un état second. Quelques jours avant, ma cousine Léna, qui connaissait mon goût pour Stevenson et les romans maritimes, m'avait offert la BD Long John Silver. Et pour tenir malgré le manque de sommeil, tout ce que j'avais trouvé, en plus du café, c'était de me repasser en boucle le Rocky Horror Picture Show, l'un de mes films de chevet depuis mes années de théâtre. Je crois que ces deux références un peu involontaires se retrouvent dans la nouvelle.
C'était involontaire, et en même temps cela me représente assez bien, Stevenson et le Rocky, ce sont deux piliers de ma culture. C'était une bonne entrée en matière, pourtant à l'époque j'ignorais jusqu'où cette nouvelle allait m'amener.
Sans doute à cause de cet état second dans lequel je travaillais, mon écriture a commencé à changer.
Enfin, que peut-on vous souhaiter en cette année 2013 ?
De continuer. Tracer mon sillon. Progresser et rester cohérente à la fois, comme je le disais plus haut.

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