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Imaginales 2012 : un entretien avec Naomi Novik

Par Ramaloce, le mercredi 4 juillet 2012 à 15:15:35

NNNaomi Novik était présente cette année aux Imaginales pour la sortie du tome 7 des aventures de Téméraire, Le trésor des Incas (traduit par Guillaume Fournier).
L'occasion était belle de ne pas laisser passer l'auteur sans l'interviewer, car les questions ne manquent pas !
L'entretien ci-dessous a été réalisé avec l’aide de Siriane et enregistré dans le parc d’Epinal.

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L'entretien en français

Vous avez choisi de raconter une histoire avec des évènements de notre histoire, pourquoi ne pas avoir choisi un monde complètement imaginaire pour vos personnages ?
J’aime beaucoup placer mes histoires dans le monde réel, j’ai le sentiment que les baser dans des détails réels permet plus au lecteur d’y croire, et pour moi, mettre en place une histoire dans le monde réel, à une époque donnée, rend les choses plus faciles dans un sens pour faire dire aux lecteurs « Ok, je crois que ça s’est passé, bien sûr qu’il y avait des dragons pendant les guerres napoléoniennes », et leur faire croire cela le temps qu’ils passent entre la couverture du début et celle de la fin.
Pourquoi avez vous choisi les guerres napoléoniennes ?
Je suis une énorme fan de Napoléon. J’ai lu une première biographie sur lui quand j’avais environ 10 ans, et j’ai trouvé son histoire réellement excitante et fascinante. Et j’ai conservé cet intérêt pendant très longtemps. Je suis également une grande fan du langage de cette période, avec Jane Austen, mais également des romans de Patrick O’Brian, je pense qu’il a fait un travail merveilleux en saisissant la voix de cette période et je pense que c’est un tel plaisir d’écrire avec ce langage que c’est aussi pour cela que j’ai choisi cette période.
Est-ce également un choix pour transporter le lecteur dans cette période ?
Oui, exactement. C’est pour essayer de vous faire sentir, lorsque vous êtes en train de lire, que vous êtes transporté à cette époque, que vous êtes presque en train de lire une histoire vraie. C’est ce que j’aime, faire ressentir aux lecteurs qu’ils pourraient lire une histoire de l’Histoire actuelle de cette période.
Est ce que vous allez écrire un livre sur une période différente de l’Histoire ?
Oui, très probablement. J’ai déjà écrit quelques histoires courtes qui ont lieu à des époques différentes. J’ai écrit une histoire avec Téméraire dans la Rome antique, et je suis en train de travailler sur une autre série qui va se dérouler dans différentes périodes de temps, c’est une histoire de voyage dans le temps, et une autre série va se dérouler à l’époque moderne avec de la magie, une sorte d’histoire « fantasy urbaine ».
Pourquoi avez vous choisi d’ajouter des dragons, et non pas des nains ou des elfes ?
J’ai pensé que les dragons, spécifiquement pendant les guerres napoléoniennes, étaient très intéressants parce qu’il n’y avait pas de force aérienne pendant cette période et j’ai pensé que les dragons étaient un moyen naturel d’apporter une complète nouvelle dimension aux guerres de cette époque. Ainsi pour le moment, les dragons de mes livres ont des équipages dans le même sens que les navires ont des équipages, et ils sont utilisés comme eux, et j’essaye de les utiliser de manière qui ait du sens avec les guerres de l’époque, avec les tactiques que Napoléon utilisait, que la marine britannique utilisait, j’essaye que ce soit cohérent, et cela fonctionne, je pense, assez bien. C’est assez naturel d’utiliser les dragons ainsi.
Quel a été le principal challenge d'ajouter les dragons à une force aérienne ? Où était la difficulté ?
Le truc c’est que je n’ai pas conservé les évènements à l’identique, je les ai changés quelque peu, mais c’est difficile, mais amusant. Ce que je pense, ce qui est amusant et pas seulement difficile, c’est d’essayer vraiment de… Avoir un équipage a du sens sur un dragon, essayer de comprendre où vous mettez tout le monde sur le dragon, combien de personnes peuvent tenir sur un dragon. Tu sais quelles sont les différentes races de dragons, comme les différentes classes de navires, les navires de premier ordre comme le HMS Victory qui était énorme et les navires de sixième classe, les frégates, petites et rapides. Similairement, j’ai différentes catégories de dragons, j’essaye de créer différents types de dragons, différents croisements et de leur donner à tous des caractéristiques différentes. C’est à la fois un challenge et amusant.
Vos dragons pensent, comme des êtres humains. Pourquoi avez-vous choisi des dragons comme cela plutôt que des dragons plus primitifs, ou des dragons qui ne parlent pas ?
Parce que c’est plus amusant, cela crée plus d’opportunités pour des conflits. Si on a des dragons et des humains qui ont des priorités différentes, et des désirs différents, c’est une énorme part des conflits entre mes deux personnages principaux Téméraire et Lawrence, très souvent leurs désirs, leurs intuitions sur le monde s’opposent. Ils ont à résoudre cela et j’ai le sentiment que dans toute relation… vous savez, il y a des livres comme ceux de la Ballade de Pern, que j’adore, où les dragons et leurs cavaliers sont liés par une sorte de lien permanent, qui ne peut pas être brisé de façon basique… et ce que je voulais faire avec Téméraire, c’est que ce lien soit quelque chose plus comme un mariage humain, où deux personnages choisissent en permanence de rester ensemble, un mariage de vraies âmes mais ce n’est pas facile. Les vraies relations sont fréquemment très difficiles, tu n’as pas tout le temps des gens qui pensent tout le temps la même chose, et j’ai l’impression que faire de mes dragons des gens réels plutôt que de simples armes me permet de créer beaucoup plus d’opportunités pour les conflits, l’humour et la tension.
Vos dragons ont de nombreuses caractéristiques humaines, quelle est pour vous la principale chose qui les différencie ?
Spécialement pour les dragons les plus grands, j'ai tendance à écrire plus sur le combat des dragons, la grosse différence est qu’ils ne ressentent pas la peur de la même manière que les gens la ressentent. C’est une sorte de fondation de mes pensées à propos du fonctionnement de l’esprit draconique, un dragon ne peut pas être effrayé parce que Téméraire pèse 10 ou 20 tonnes, rien ne peut le blesser, un autre dragon peut le faire, de sa taille, mais sinon rien. Ils sont au sommet de la chaîne alimentaire, pas comme nous qui étions effrayés de notre environnement naturel, quand on y pense. En terme d'évolution, c’est un point clef. Aussi, il y a beaucoup plus de conflits entre eux, ils ont des lois et des statuts, ils ont une sorte de hiérarchie, basée sur la force mais aussi sur d’autres accomplissements, basée sur combien de trésors ils possèdent, trésors qui peuvent être composés de différentes choses, pour certains c’est de l’or et des bijoux et pour d’autres, comme par exemple dans mon dernier livre, les dragons des Incas accordent plus de valeurs au nombre de personnes qu’ils ont dans leur clan, et les gens sont devenus leurs trésors partiellement parce qu’ils ont été décimés par des maladies, les dragons sont devenus extrêmement jaloux et étreignant, et surprotecteurs dans un sens intéressant, et je peux m’amuser à jouer sur comment cela affecte leur société.
Vos personnages voyagent tout autour du globe, pourquoi ne pas les avoir garder au même endroit, en Angleterre par exemple ?
Parce que je voulais commencer dans la culture de l’Europe occidentale où j’avais décidé que l’histoire allait être très proche de la réalité, les dragons seraient une sorte de partie isolée, où la majorité de la population ne verrait pas de dragons quotidiennement, ils verraient un dragon loin au dessus de leur tête comme un avion, mais ne les pratiqueraient pas tous les jours. Je voulais commencer là parce que c’est la partie la plus proche de notre monde, et ça signifiait que je pouvais avoir Lawrence qui explique au lecteur par sa propre expérience quand enfin il bouge dans le monde des dragons, le monde des aviateurs ce qui laisse le lecteur venir dans ce monde en douceur. Je ne pensais pas que ce serait la seule façon pour les humains et les dragons de vivre ensemble, et une partie de l’objectif de les faire voyager autour du monde est de faire découvrir des sociétés différentes, ils vont en Chine où les humains et les dragons coexistent sur le même pied d’égalité, où les cités sont construites pour que les dragons puissent marcher dans la rue et aller au marché, et les gens ne nient pas leur existence et c’est bien évidemment complètement différent pour l’expérience de lecture, donc je ne voulais pas que ce soit la première chose que l’on découvre dans cet univers, je voulais cela pour la suite, et à partir de là, c’est surtout à propos du plaisir de montrer une nouvelle culture draconique et d’explorer différentes sortes de relations que les gens ont, mais également de suivre les guerres napoléoniennes avec les modifications qu’apportent la présence des dragons dans ces guerres, et déjà dans l’Histoire, ce conflit a été la première guerre mondiale, il y a eu des batailles en Égypte, dans l’océan indien, il y a eu des luttes politiques dans les colonies, et en ajoutant des dragons à ce mélange, dans un sens, j’ai été capable de briser le monde, de la toute petite partie qui cause le conflit puis de vraiment englober le reste du monde. Et je pense que c’est quelque chose qui est sur le point de se passer dans les livres 8 et 9 sur lesquels je travaille maintenant, nous allons enfin voir les guerres napoléoniennes centrales devenir une guerre mondiale et c’est quelque chose que je suis vraiment contente d’écrire.
Voyagez-vous autant que Téméraire et Lawrence ?
Plus maintenant ! J’ai essayé beaucoup. J’essaie quand je peux d’aller et de visiter les principaux lieux où je place mes romans mais j’ai eu un bébé l’année dernière qui est encore tout petit, donc je ne la quitte pas pour très longtemps.
Félicitations !
Merci !

ATTENTION SPOILERS livres 6, 7 et 9

Le 6 en Australie, le 7 en Amérique du Sud, je pense que le tome 8 va commencer en Russie ?
Oui ! Je pense que je peux dire sans risque qu’ils sont sur le point de visiter plusieurs endroits… certains délibérément, et d’autres pas si délibérément. Mais la Russie, bien sur, 1812 est l’année du livre, et l’année où Napoléon est allé là-bas donc…
Les 4 premiers livres sont écrits du point de vue de Lawrence, le 5eme des points de vue de Lawrence et de Téméraire, pourquoi n’avez vous pas ajouté le point de vue de Téméraire avant ?
En partie, j’avais l’impression que Lawrence traversait beaucoup de changements, je pense que, au 5eme livre, j’ai réalisé que j’avais besoin du point de vue de Téméraire, qu‘il était en train de se transformer en une sorte de pouvoir par lui-même. Dans le 5eme livre, Téméraire commence vraiment à travailler avec d’autres dragons et à les affronter sur un différent niveau, il devient plus vieux, le premier livre n’est que sa naissance essentiellement. Pour le 5eme livre, j’avais besoin du point de vue de Téméraire, surtout parce que Lawrence et lui commence à être séparé, et je voulais montrer ce qui arrivait à Téméraire, pour montrer la différence entre les expériences du dragon et celles de l’humain.
Dans le 6, pourquoi le point de vue de Téméraire est à ce point majoritaire ?
Je pense que le tome 6 est centré sur les dragons, la quête principale est dirigée par Téméraire, dans les livres précédent, les quêtes ont largement été conduites par la cause que défend Lawrence, la cause britannique dans la guerre. Dans le tome 6, ils ont été transportés en Australie pour trahison, et à ce point, Lawrence doit gérer le contrecoup de cela, la trahison et l’envahissement de l’Angleterre mais Téméraire, sans trop spoiler sur ce livre, un œuf de dragon est volé alors que Téméraire en est son gardien, et le caractère de Téméraire fait qu’il part après cet œuf et c’est ce qui conduit l’intrigue, c’est pourquoi il y a beaucoup son point de vue.
Dans le livre 6, les personnages traversent un désert, littéralement et figurativement, est ce que le tome 6 est un tome de transition pour un nouveau départ avec le tome 7 ?
Je dirais plus que le tome 6 est une sorte d’interlude, dans un sens c’est une transition parce que la série complète est un groupe de trilogie… j’écris chaque livre en 3 parties, et la série complète aura 9 livres. J’ai le sentiment que les 3 premiers livres racontent une histoire, les trois tomes suivants racontent une autre histoire et le tome 6 est l’aboutissement de l’intrigue sur Lawrence qui choisit de commettre une trahison pour sauver les dragons, c’est donc vraiment une conclusion qui enveloppe cette partie, et à la fin du tome 6, Lawrence est arrivé à un point où il réalise qu’il doit évoluer en un agent indépendant, que lui et Téméraire ont leurs propres pouvoirs, qu’ils ne fonctionnent plus comme membres d’une société plus grande, ils ont une certaine obligation de monter d’une marche, et d’opérer indépendamment. Donc j’ai le sentiment que le tome 6 est une profonde respiration avant les tomes 7/8/9 qui sont des montagnes russes ! Nous arrivons à la fin, à l’apogée du grand final de la série.
Dans le tome 7, l’action est plus dense, beaucoup de choses se passent, le rythme est plus rapide, avez-vous travaillé différemment pour celui-ci que pour les autres livres ?
Je ne sais pas ! Pas de manière consciente, pas délibérément. A chaque fois que je m’assieds pour écrire un livre, je me demande qu’est-ce qui va être amusant, qu’est-ce qui va être l’excitante pièce à raconter. Dans le tome 7, je savais certaines choses, je connaissais les points clefs de l’intrigue importants pour moi qui allaient se dérouler, et j’étais très excitée à propos de la culture Inca à laquelle je pensais depuis le premier livre. J’ai jeté une ligne à propos des Incas dans le premier livre et j’ai attendu jusqu’à ce que je puisse y retourner. Ce n’était pas délibéré, mais cela a fonctionné parce que nous sommes sur le point d’arriver à une explosion géante, l’apogée des guerres, et il y a beaucoup de choses qui doivent se dérouler avant que nous arrivions là.
Toujours dans le tome 7, l’histoire n’est pas à propos de Téméraire uniquement, mais aussi à propos d’Iskierka, un personnage secondaire, le monde devient plus riche… Était-ce prévu ?
J’ai l’impression qu’il y a de nombreux personnages secondaires que les lecteurs connaissent maintenant, et je me sens proche d’eux, même s’ils ne sont pas des personnages « point de vue », ils sont des personnages importants et me donnent plus d’outils pour jouer avec eux en tant qu’écrivain. Je pense que c’est quelque chose qui survient naturellement, parce qu’avec l’intrigue qui avance, je connais mieux le personnage, ils ont tous leur propre vie et Iskierka est très forte pour demander une place plus importante dans l’histoire.
Dans le livre 7, les mêmes évènements sont décrits par les points de vue de Lawrence et de Téméraire. Etait-ce un moyen d’ajouter plus de détails à l’histoire ?
Pas délibérément encore une fois ! J’écris un peu comme je le sens et j’aime beaucoup décrire les mêmes scènes des points de vue de Lawrence et de Téméraire parce que cela met en valeur les différences entre les dragons et les gens, et permet de rappeler aux lecteurs qu’aucun des deux n’est un narrateur complètement fiable, aucun des deux n’est omniscient, lorsque l’un parle, l’autre comprend quelque chose d’autre de son point de vue à lui.
Vous remerciez N.K. Jemisin à la fin de votre livre, est ce qu’elle vous a donné des conseils pour ce septième livre ?
C'est une auteur géniale, je lis en beta pour elle, et elle a lu en beta mon dernier livre et elle m’a donné de très bons retours. J’ai une équipe merveilleuse de lecteurs beta, qui vont sortir des livres quand le temps le permettra. J’aime beaucoup ses livres, et nous avons commencé à discuter sur internet, c’est vraiment cool. J’adore sa dernière trilogie, je la recommande totalement !
Une dernière question, avez-vous des nouvelles fraîches de Peter Jackson ?
Non, non, quand il y aura des nouvelles, elles vont être diffusées assez largement !
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