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Steven Erikson et la fin des Malazéens

Par Lisbei, le vendredi 11 juillet 2008 à 11:01:19

Steven EriksonAlors que l'actualité du monde malazéen se réchauffe considérablement en langue anglaise avec la sortie de Return of the Crimson Guard et la parution prochaine de Toll the Hounds, les interviews avec Steven Erikson ou Ian Cameron Esslemont se multiplient. Nous allons tâcher de vous proposer les plus importantes.

Voici donc la première, réalisée par le site Fantasy Book Critic. L'occasion d'en découvrir davantage sur ce que nous réservent les derniers volumes de la série et sur la collaboration avec Esslemont.

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L'interview traduite

Le 04 mars 2008, la version américaine de Reaper’s Gale était publiée par Tor dix mois après la sortie anglaise (par Transworld). Entre les deux marchés, le marché américain est évidemment le plus gros, mais il semble que la série ait plus de succès outre-Atlantique. A votre avis, cela vient-il d’une différence entre les stratégies commerciales des éditeurs, du goût des publics et des tendances du marché ou y a-t-il une autre explication ? A ce propos, que pensez-vous de l’actualité de la SF/fantasy au Royaume-Uni et aux Etats-Unis ?
Steven : J’ai bien peur de ne pas avoir de réponse simple, et si je me mets à réfléchir à ce genre de chose, cela me déprime. Le genre est dans une drôle de passe en ce moment. J’ai déclaré ailleurs mon sentiment que le genre est en décomposition, ou alors, c’est moi qui le suis. De nouveaux venus arrivent par vagues étranges, et ces nouvelles vagues se vantent quasiment de ne pas lire d’autres auteurs de ce genre, pour aussitôt se mettre à le juger, plutôt bizarre, non ? Cela me saute aux yeux comme une forme particulière d’élitisme, qui consiste essentiellement à rejeter le genre en lui-même, ce que je ne parviens pas à comprendre, honnêtement, à moins bien sûr qu’il ne s’agisse là que d’un truc pour sortir du lot, d’une tête ébouriffée qui émerge à la recherche de reconnaissance.
Je me souviens de mes premières années, surtout avec le premier roman,Les jardins de la lune, quand je jacassais à propos de "tordre le cou des lieux communs" du genre, mais bon dieu, cela venait au moins d’une véritable familiarité avec ces lieux communs. Et même en faisant cela, je me délectais aussi dans le genre, ce qui est encore plus important, étant donné qu’il y a beaucoup de choses en lui que je trouve intéressant et divertissant, et si ce n’était pas le cas, je n’en écrirais pas, non ? Par contre, certains de ces nihilistes à la manque du genre Je ne connais rien à rien et j’en suis fier ! deviennent un peu fatiguants. De plus en plus, je sens que je m’éloigne du bourdonnement actuel de qui est dans le vent, et de ce qui est dans le vent, et tout ça. Même si pour ma part je lis moins d’auteurs de fantasy ces derniers temps, c’est dû au fait que j’explore d’autres sujets et que je dois gérer mon temps, et pas à un jugement particulier sur ce que mes collègues auteurs de fantasy écrivent.
C’est tout ce que j’ai à dire sur la scène littéraire anglaise et outre-atlantique.
Pas de problème. C’est un sujet qui semble être l’actualité brûlante en ce moment, alors c’était un biais approprié.
Certains auteurs, qui voient passer un certain temps entre l’édition UK et l’édition US, se voient offrir la possibilité de faire des ajouts ou des corrections à leurs œuvres. Avez-vous fait de même avec l’édition US d’un de vos livres Malazéens, et si c’est le cas, pouvez-vous nous parler de ces changements ?
Il y a toujours des erreurs, les plus flagrantes se trouvaient dans Les Jardins de la Lune, et je les ai corrigées dans l’édition US. Mais pour le reste, non. J’ai l’opportunité de le faire, mais je ne la prend pas. Lire mes propres textes, surtout des années après, me donne souvent le frisson, et reste toujours très perturbant, étant donné qu’à ce moment-là je suis habituellement au beau milieu de l’écriture du dernier de la série.
Reaper’s Gale était dédicacé à Glen Cook, qui a une grande influence sur votre travail. Pourquoi lui avoir dédicacé ce titre en particulier , et qu’est-ce qui vous inspire dans l’écriture de Glen Cook ?
En général, les dédicaces que je fais n’ont pas de rapport direct avec le livre en question (vous trouvez ça bizarre ?), les deux exceptions notables à cette règle étant House of Chains et mon dernier Toll the hounds. En fait, j’ai dans la tête une liste de gens que je tiens à remercier. Glen était le suivant sur la liste. Et avant que vous me posiez la question, les dédicaces des deux derniers romans sont déjà décidées.
J’ai toujours aimé lire les fictions de Glenn Cook, que ce soit la fantasy ou la SF. Il est tout simplement un excellent auteur, ce qui en soit suffit à m’inspirer, et j’ai toujours apprécié l’aisance avec laquelle il attire le lecteur dans le monde qu’il a créé, même quand notre vision se retrouve au ras d’un sol couvert de boue sanguinolente.
Je trouve qu’il y a dans Reaper’s Gale à la fois plus d’humour et plus de tragique que dans tous les autres livres de la série jusqu’à présent, et que c’est quelque chose vers laquelle vous tendiez depuis que vus avez commencé à écrire Les jardins de la Lune. Shakespeare a prouvé que le tragique et l’humour peuvent aller de concert, mais que pensez-vous de ces deux sujets et de leurs relations ?
La tragédie peut être constante, mais cela devient souvent contre-productif, surtout quand on se trouve dans une longue chaîne d’histoires. Le lecteur a besoin de faire une pause, d’un temps-mort, à moins bien sûr que l’auteur décide de le priver de ce soulagement, pour on ne sait quelle raison cruelle et malfaisante. Je ne conçois pas ces deux sujets comme étant enfermés dans une opposition symétrique. Si je devais faire un schéma de tout ça, ce serait un schéma en 3 dimensions plutôt qu’en 2. La tragédie trouve une réponse en l’humanité, dans un geste d’espoir ou de rédemption. La comédie est plus une affaire de relâchement de la pression au niveau de la structure, ou elle peut être étroitement liée à un groupe particulier de personnages. Elle est reliée à la tragédie, mais pas directement (en tous les cas, pas pour moi). Parfois le rire est la seule réponse à une situation tragique insoutenable. Comme par exemple quand je me tiens à une intersection et que je regarde des centaines de voitures et de camions se ruer devant moi. Et cela me fait penser que personne n’en a rien à foutre de cette planète : l’addiction à la fumée de nos jours n’est pas la cigarette, c’est le pétrole, et y a-t-il une seule personne qui ne jette pas sa fumée à notre figure à tous ? Tragédie, comédie, ha, ha.
Toll the Hounds, le huitième volume de votre série Le Livre Malazéen des Glorieux Défunts doit sortir le premier juillet 2008 en Angleterre, et l’impatience croît avec le dévoilement de la couverture, du résumé et du prologue. Je sais bien que vous n’aimez pas faire d’annonces, mais y a-t-il une petite chose ou deux que vous pourriez divulguer aux lecteurs sur ce qui les attend dans le roman ? Par exemple, peut-être en développant une information donnée dans le prologue, ou nous citer un nouveau personnage, ou un personnage secondaire qui va jouer un rôle important dans Toll the Hounds, comme Beak l’a fait dans Reaper’s Gale, ou quelqu’un qui sera important plus tard, comme Nimander Golit ?
Oh, je n’aime pas les annonces. Vous mentionnez Nimander : oui, il joue un rôle important dans Toll the Hounds. Qu’en dites-vous ?
Je suppose que nous devrons nous en contenter. Parlant des personnages, vous écrivez littéralement avec des centaines de point de vue différents, parmi lesquels on compte des personnages principaux et secondaires, des personnages humains ou non-humains, et ce faisant je pense que vous capturez vraiment la diversité du monde et la façon dont les points de vue individuels peuvent varier. Pourtant, tout le monde n’accroche pas à ce genre de mise en scène. Quelles sont vos raisons pour cette façon d’écrire vos personnages, et qu’essayez-vous de faire à travers ces points de vue si nombreux et si différents ?
La multiplication des points de vue est pour moi une façon de m’assurer qu’il n’y a pas une seule façon d’envisager le monde, une seule philosophie ou une seule attitude qui va dominer l’histoire. A l’inverse, je me contente d’un seul point de vue quand le sujet que j’explore est précisément l’affaire d’un seul point de vue étriqué (comme par exemple avec un narrateur naïf), et que je me fais un plaisir d’envoyer ce personnage la tête la première dans le mur de la réalité (ce monde extérieur qui n’en a strictement rien à faire de vos croyances ou de vos affirmations). Avec cette série, j’ai choisi de prendre d’innombrable points de vue pour mieux démontrer que l’Histoire n’est pas quelque chose qui n’arrive qu’aux rares élus mais à tout le monde. Je trouve aussi intéressant de tisser les voix de personnages modestes (que se passe-t-il dans la tête de cette personne ?) pour pouvoir jouer avec les perspectives, les voix et les tonalités. Ce dernier effort, avec de la chance, empêche la narration de devenir uniforme, et dans des livres aussi longs que ceux que j’écris, c’est essentiel.
On peut trouver des romans employant un seul narrateur dans lesquels l’auteur ne met que ses propres attitudes, ses propres opinions politiques et ses propres préjugés, ce qui donne à chaque scène une odeur de renfermé, dans la mesure ou ces opinions sont fourrées dans ce personnage, contaminant tous les autres personnages au passage. C’est de l’écriture nulle. De l’écriture malhonnête. Pouah.
Libérer les personnages pour mieux tester ses propres certitudes, mettre à mal ses propres croyances, l’auteur qui agit ainsi est un auteur que je vais lire et respecter. C’est pour moi la différence entre la lâcheté intellectuelle et l’intrépidité.
Vous avez déclaré que la construction de ce monde a été l’un des aspects les plus agréables de l’écriture de votre série Malazéenne, mais aussi celui qui a posé le plus de défis, en partie parce que vous avez essayé d’éviter tout lien culturel fort avec le monde réel mais également avec d’autres romans de fantasy. Personnellement, je pense que vous avez accompli cette prouesse, mais que ressentez-vous par rapport au monde que vous avez créé avec Ian Cameron Esslemont, et y a-t-il dans cette série une culture ou une race dont vous êtes particulièrement fier ?
Nous voulions créer quelque chose d’unique et d’original, qui soit aussi peut dérivé d’autres choses que nous pouvions. Mais ce n’est pas aussi étranger à notre monde qu’il le semble. Bafouer les stéréotypes est inséparable de l’existence même de ces stéréotypes, sans eux, rien de ce qui serait créé dans un monde imaginaire ne pourrait surprendre les lecteurs. Il semble que cela ait été le cas dans la série Malazéenne, en particulier au niveau de la répartition des rôles en fonction du sexe, les soldats féminins, les hiérarchies du pouvoir non basées sur une séparation des genres, etc. Même le fait que le monde Malazéen soit essentiellement non-raciste, cela ne fait en définitive que marquer la différence. Mais cette différence est perçue à travers non pas une présence mais une absence de similitude.
Je pense que si je devais être fier d’une création (dans la série), ce serait celle des T’lan Imass, qui se révèle être une variation originale sur le thème des « morts-vivants » de la fantasy ou des fictions d’horreur.
Un problème récurrent avec les livres Malazéens a été leur couverture, ce qui a même conduit Transworld a réédité spécialement une version poche des romans avec de nouvelles couvertures dessinées par Steve Stone. A votre avis, pourquoi cela a-t-il été si difficile de trouver des couvertures que les fans apprécient ?
Pour être honnête, j’ai du mal à imaginer un monde où les fans seraient d’accord sur quoi que ce soit, les couvertures ou autre chose. C’est ce qui rend les choses intéressantes pour moi, et ce qui en fait un coup de dés hasardeux et très stressant pour les départements chargés du marketing. Je n’aimerais pas être à leur place.
La meilleure peinture qui a peut-être été produite jusqu’à présent est celle de Michael Komarck pour l’édition limitée des Jardins de la Lune de Subterranean Press. Que pouvez-vous nous dire à propos de cette nouvelle version des Jardins de la Lune, et verrons-nous un jour les livres réédités avec un artiste de votre choix ou même avec vos propres peintures, étant donné que la peinture est un de vos loisirs ?
J’adore les deux extraits que j’ai vu jusqu’à présent du travail de Michael pour Les Jardins de la Lune. C’était un réel bonheur de se voir présenter une liste d’artistes parmi lesquels choisir, ce qui n’arrive quasiment jamais. Félicitations et merci à Subterranean Press d’avoir eu le cran de le faire.
D’après mes informations, cette édition sera vraiment très limitée (seulement 125 exemplaires, et je crois qu’ils sont déjà vendus).
Même si je suis en train de peindre une série de « Portraits Malazéens », je doute qu’aucun département artistique de publication les verra jamais comme de possibles produits pour de futures couvertures de livres.
Tournons-nous vers les neuvième (Dust of Dream) et le dixième (The Crippled God) volumes de la série Malazéenne, où en êtes-vous, et qu’en pensez-vous finir au moins les premières épreuves ? Y a-t-il une date de prévue pour la sortie anglaise de Dust of Dream ?
Pas de dates pour l’instant. J’en suis au neuvième chapitre de Dust of Dream, et les choses avancent bien. Je pense avoir fini le manuscrit à l’automne de cette année. Normalement, je me jette directement dans le roman suivant sans prendre le temps de respirer entre les deux, puis je lève le pied quand je dois retoucher la version éditée (du précédent) qui revient de chez mon éditeur. Avec entre temps un ou deux courts romans.
J’ai entendu dire que les deux derniers volumes de la série allaient s’enchaîner différemment des huit autres livres. Pouvez-vous nous en dire un peu plus, comment toutes les intrigues font se rencontrer, et comment les romans de Ian Cameron Esslemont vont cadrer avec le reste ?
Pour la première fois de mon côté de la série, le neuvième roman va se terminer par un suspens (c’est mon côté vicieux). Deux raisons à cela. D’abord, le neuvième et le dixième volume sont en réalité un seul et même roman coupé en deux. Deuxièmement, je n’ai rien trouvé de mieux pour faire monter la pression pour le dixième et dernier roman. Même si cela peut sembler vraiment manipulateur, il faut prendre en compte le fait que je clos ainsi une série de dix livres. J’avais le choix entre faire un dixième roman de 2000 pages (et laisser tout de même les lecteurs avec le sentiment d’être à l’étroit), ou faire une sortie en fanfare, en donnant au final la place qu’il méritait. J’ai choisi la deuxième option.
En ce qui concerne les écrits de Cam, bien sûr ils font partie intégrante de cette grande narration. Ce n’est même pas une question de cadrer avec le reste, on n’a pas besoin de chausse-pied dans un monde aussi grand, et la notion même d’intrigue principale ou de cycles est contradictoire avec la volonté de reconstituer une histoire fictive. La « grande narration » a de multiples facettes, et une infinité de fils vont continuer de se dérouler sans qu’il y ait de fin ostensible.
A côté des romans, vous avez également écrit trois courts romans pour PS Publishing qui se passent dans l’univers Malazéen et mettent en scène Korbal Broach, Bauchelain et Emancipator Reese. Par le passé, vous avez mentionné que Peter Crowther était intéressé par une nouvelle mettant en scène les mêmes personnages, et que vous aviez plusieurs autres idées de courts romans. Y a-t-il eu des développements dont vous pouvez nous parler de ce côté-là ?
Eh bien, Cam et moi sommes en train d’écrire un petit roman qui nous a été commandé par PS Publishing et Subterranean Press. Les personnages de ce texte pourraient bien revenir dans d’autres travaux. Il y aura également d’autres textes sur Bauchelain et Korbal Broach ; mais je ne suis pas sûr qu’il y aura d’autres nouvelles dans le futur ; c’est la dynamique d’écriture dans son ensemble qui est différente lorsqu’on écrit une nouvelle, par rapport à l’écriture de quelque chose de plus long. Et pour l’instant, je ne suis pas attiré par ça. (NdT : l’anglais distingue novel / novella / short story, ce qui est donc traduit ici par roman / court roman / nouvelle).
Puisque nous parlons de Korbal Broach, Bauchelain et Emancipator Reese, il semble que vous aimiez vraiment écrire à propos de ces trois personnages. Qu’est-ce qui vous plaît chez eux, et allons-nous les revoir dans les romans principaux ?
Ils ne feront pas de nouvelle apparition dans la série principale, mais leur dernier court roman pourrait bien atteindre la longueur d’un roman, ou si proche que cela ne fera pas de différence. Bien sûr que j’aime écrire sur eux. Alors que la série Malazéenne prend le contre-pied des poncifs de la fantasy, les courts romans des nécromanciens ont tendance à faire de même avec la morale de nos présumées sensibilités modernes ; ce qui est juste une jolie façon de dire qu’il s’agit de satires. Nous sommes tous les jours inondés d’affirmations mythologiques sur ce qui est bien et ce qui est mal. Et même lorsque les moyens utilisés par chaque camp deviennent quasiment identiques, cette similitude ne semble pas du tout nous inquiéter. Le shérif fanatique et le tueur fou ont la même arme à la main. Mais nous applaudissons le shérif. Terroristes, combattants de la liberté, révolutionnaires, résistants : la désignation n’est qu’une question de point de vue et un bourbier de définitions contradictoires (qui est l’ennemi ? quel est l’ennemi ?). Avec Bauchelain et Korbal Broach, vous avez deux sociopathes qui sont répréhensibles quelle que soit la façon dont vous les regardiez. Et pourtant, ils se trouvent régulièrement associés à d’autres, mais ces autres ne sont pas prêts à admettre cela : en définitive, ils ne sont pas si différents. Ou peut-être que si ? Maintenant, avant que quiconque ne dégaine en pensant que je remets en question toutes les sources de violences et de guerres dans le monde : ce n’est pas ce que je fais. Je parle uniquement de notre perception des choses.
Deux exemples qui pourraient éclairer un peu ce que j’essaie de vous expliquer me viennent à l’esprit, deux exemples de films, l’un des deux étant un vétéran, l’autre un nouveau phénomène (dans sa diffusion actuelle plus large).
Le premier est un thème qui vient d’être revisité dans le dernier Rambo. L’histoire de Rambo est vraiment fascinante. First Blood (NdT : en français le film s’intitule Le dévastateur), qu’il s’agisse du livre ou du film, évoquait un travail de révision de la forme du Western classique, une forme essentiellement américaine. Le héros solitaire, doté d’un sens de la justice ne souffrant aucun compromis, luttant contre la corruption dans sa forme la plus visible (le tyran ou les tyrans) ainsi que dans une forme plus subtile (la soumission spirituelle à la tyrannie, cf High Noon), voilà le motif standard. First Blood s’applique à une sensibilité post-Vietnam, en mettant en scène ce genre de héros, créé par une société qui le rejette ensuite. (Au passage, First Blood est un film vraiment méconnu). En mettant de côté la relation mélodramatique avec son officier, Rambo est un orphelin, prisonnier d’une vision de la justice maintenant dépassée, trahi et voué au crime. A la base, il est fichu.
Le dernier Rambo tente de revenir, cahin-caha, vers cette notion originelle de justice de western, dans une sorte de confrontation pressentie avec la tyrannie d’une Birmanie dirigée par une junte, avec son cortège de génocides (contre les Chrétiens, ce que j’ai trouvé vraiment superflu). Les nouveaux éléments offerts au public se trouvent du côté de la précision visuelle de corps déchiquetés par les coups de feu et les explosions, et une scène où des bébés sont jetés aux flammes (quelqu’un se souvient-il de ce vieux truc que les Russes avaient emprunté aux chevaliers Teutons ?). Du coup, les deux premiers temps du film mettent en scène le crime, et le dernier offre la punition, dans le style Rambo.
A mon avis le film n’a pas été aussi populaire que ce à quoi s’attendaient les producteurs, et son thème principal, à savoir la violence comme unique réponse à la violence (un gentil docteur pacifiste finissant par écraser la tête d’un méchant avec un rocher) a probablement laissé un goût amer aux spectateurs.
Peut-être que nous avons plus de mal à présent à accepter le mythe clairement tranché entre le bon et le méchant (portons tout de même au crédit du film la scène où des soldats locaux font une excursion dans un village pour recruter sans ménagement de jeunes garçons qui deviendront la prochaine génération de tueurs sanguinaires et endoctrinés). Nos perceptions, en d’autres termes, ont changé depuis le premier film de la série.
Le deuxième exemple est la crudité des films d’horreur, de torture et de rôdeurs qui atterrissent tous les mois dans le cinéma du coin. C’est assez ironique de voir que les censeurs deviennent toujours enragés au moindre sein à l’air, mais restent littéralement muets devant les images totalement vides de sens de corps humains agressés par des maniaques aveugles mais qui se révèlent quasiment omniscients. Ces navets sont de la pornographie de la pire sorte. Le bien et le mal ne veulent plus rien dire. Le monde est là pour vous tuer, mais pas sans vous avoir fait terriblement souffrir d’abord. Le monde détruit les innocents. Ils sont là, dehors, à vous guetter pour vous attraper … waouh, quel message ! Si je croyais que l’enfer n’était pas déjà sur terre, je me démènerais pour y obtenir une place réservée pour tous les auteurs, réalisateurs et distributeurs de ce genre de films.
Bon, qu’est-ce que tout cela a à voir avec quelques courts romans à propos de deux nécromanciens et de leur malheureux serviteur ? Eh bien, les héros ne sont plus ce qu’ils étaient. Les éléments satiriques viennent en partie du point jusqu’où je peux suivre ces personnages dans leurs desseins diaboliques. C’est également une vieille variation sur le thème « la route de l’enfer est pavée de bonnes intentions ». Ce que vous n’y trouverez pas, en tous cas, ce sont des descriptions complaisantes de tortures. Je suis resté résolument bouche close sur ce genre de choses, en dépit, ou peut-être en raison de sa gravité sous-jacente (dont la satire doit être faite). Que se passe-t-il quand les gentils sont aussi mauvais que les méchants ?
C’est l’un des thèmes avec lesquels jouent ces petits romans. Et sinon, je les fais juste pour rire.
Voilà.
Comme vous l’avez dit, écrire des formes courtes est un processus différent de l’écriture de longs romans. Quels défis avez-vous relevés en écrivant ces petits romans, et quels sont pour vous les avantages et les inconvénients de ces deux formats ?
Je n’en sais rien. Les courts romans sont juste des nouvelles qui font craquer les coutures, en fait. Merde aux épiphanies et aux dénouements. Il suffit de défoncer les limites struturelles et de délirer sur toute la page.
En fait, je suis moins mesuré dans mes courts romans, en comparaison avec les romans. C’est la seule différence dans mon approche. J’ai tendance à prendre plus facilement des chemins détournés et des éclairages absurdes. Je me lâche.
En novembre dernier, Solaris Books a fait paraître The Solaris Book of New Fantasy, une anthologie où apparaît votre nouvelle Quashie Trapp Blacklight. Je sais bien que l’éditeur Mark Newton est un grand admirateur de vos écrits, mais comment Solaris vous a approché pour faire partie de cette anthologie, et pouvez-vous nous en dire plus à propos de Quashie Trapp Blacklight dans lequel vous quittez votre univers Malazéen ?
Mark regrette probablement l’inclusion de cette histoire dans le livre, c’est la seule qui n’est même pas mentionnée dans la présentation du livre par Locus. On m’a demandé d’écrire une nouvelle, c’est aussi simple que ça. J’ai répondu : Je n’en ai pas écrit depuis des années, et celles que j’avais écrites me revenaient étiquetées fiction contemporaine ou contes magiques et réalistes. Du coup, Solaris en a eu une de ce genre. Les pauvres.
(En réplique à cette réponse de Steven, l’éditeur Mark Newton a déclaré : J’ai adoré cette histoire ! Je l’ai trouvée complètement folle, délirante et une des meilleurs de l’anthologie.)
Au moment où vous aurez totalement fini The Crippled God, vous aurez passé un temps très long sur votre Livre Malazéen des Glorieux Défunts. Quels sont vos projets pour ce moment ? Par exemple, avez-vous l’intention de prendre une bonne pause par rapport à l’écriture, ou allez-vous plonger tête la première dans votre prochain projet, quel qu’il soit ?
Je pense que ce n’est plus un secret que j’ai signé avec Bantam UK pour six autres romans de fantasy. Deux trilogies, en fait. Mais pas un par an, ce rythme (avec en plus les petits romans au milieu) est éreintant. Je ne vais pas entrer dans les détails sur ces livres, ni sur les one-shots qui pourraient se glisser ici ou là. Pas encore. C’est trop tôt.
En parlant de projets, où en est le potentiel jeu de rôle Malazéen, le film de Chain of Dogs, le roman graphique proposé par les Dabel Brothers, l’encyclopédie Malazéenne, et toutes les autres adaptations possibles de l’univers malazéen ?
Rien à propos du jeu de rôle, ni à propos du film. Le roman graphique des Dabel Brothers semble être sur la bonne voie. L’encyclopédie ne sera probablement entamée que lorsque la série sera finie. Ce sera sympa de voir une version jeu vidéo du monde malazéen…
Fantasmons un peu. Quelle serait l’adaptation de vos rêves pour Le Livre Malazéen des Glorieux Défunts ?
Mes notions de ce que serait la parfaite adaptation en film devront attendre le moment où je serais assis en face d’un producteur qui m’aura convaincu qu’il ou elle a de sérieuses intentions sur un projet aussi gigantesque.
Quant au jeu vidéo, eh bien, je ne suis pas fan de consoles. Je préfère les ordinateurs. J’ai bien aimé jouer à Age of Conan ; mais par contre, j’ai des idées ambitieuses sur la façon dont un jeu de rôle Malazéen fonctionnerait le mieux.
Avec votre expérience dans d’autres formats comme les films et les jeux de rôles, que pensez-vous des croisements actuels entre les différents média, comme les livres et les films, les comics et les jeux vidéos, la télé et les films d’animations, etc ?
Cam et moi avons toujours aimé écrire des scripts, mais cela ne nous a jamais mené nulle part. Et même si j’aimerais beaucoup m’y remettre, je n’ai pas le temps pour l’instant.
Considérant le temps que vous avez passé sur cette série, il est inévitable que vous ayez évolué en tant que personne et en tant qu’auteur. En fait, et je m’excuse d’amener ce sujet parce que je suis sûr que la douleur est toujours vive, votre père est décédé l’an dernier (toutes mes condoléances). Comment cet événement et d’autres ont-ils influencé votre façon d’écrire et votre point de vue sur les sujets qui sont présents dans vos livres ?
C’était l’un de ces avertissements cruels qui vous rappellent que plus vous vieillissez et plus vous devez affronter de pertes. Le prix à payer pour survivre. En même temps, cela augmente la valeur de la conscience, du fait d’apprécier et d’exister ici et maintenant.
Vous et Ian Cameron Esslemont avez toujours exprimé avec véhémence votre désir de faire du Livre Malazéen des Glorieux Défunts une série de fantasy qui resterait imprévisible et qui irait à l’encontre des lieux communs classiques de la fantasy. Récemment, j’ai noté qu’un certain nombre des titres de fantasy les plus récents essaient d’être plus sombres et plus grinçants, et même que certains comme The blade itself de Joe Abercrombie et le prochain livre de Richar K. Morgan The Steel Remains tentent explicitement de démolir les conventions établies de la fantasy. Que pensez-vous de ce mouvement en gestation et de l’influence qu’a pu avoir Le Livre Malazéen des Glorieux Défunts sur ces sorties, et sûrement sur d’autres à venir ?
Je ne suis pas sûr que ce que nous avons écrit ai influencé qui que ce soit. Abercrombie proclame qu’il ne lit pas de fantasy. Dans mes rares échanges de mails avec Richard, il n’avait pas lu non plus la série Malazéenne. Il m’avait dit qu’il emmenait Deadhouse Gates avec lui en vacances, mais je n’ai pas eu de ses nouvelles depuis. Cett tendance vers une fantasy plus sombre et moins lisse reflète plus sûrement la présence d’un lectorat plus exigeant (et peut-être un peu plus âgé) ; plus exigeant dans le sens de désireux de plus de réalisme dans le monde dévoilé par les auteurs de fantasy.
Vous semblez être un lecteur difficile au niveau d’autres romans de fantasy, mais vous avez exprimé votre respect pour des auteurs comme Ian Cameron Esslemont, Paul Kearney, R. Scott Bakker, Tim Lebbon, David Keck, James Barclay et Glen Cook, dont nous avons déjà parlé. Y a-t-il d’autres auteurs, nouveaux venus ou non, qui vous ont impressionné ces derniers temps ?
J’adore les livres de SF de Richard Morgan, et j’ai hâte de lire sa première incursion dans la fantasy. Mais j’ai surtout lu des documentaires, du livre de Michael Wood sur l’Inde aux explorations d’Elaine Dewar dans la préhistoire et la génétique du nouveau monde. Je suis aussi tombé sur cette série admirablement écrite d’un auteur australien sur le thème du voyage dans le temps, au cours duquel une unité de bataille navale d’un futur proche se retrouve projeté dans la Seconde Guerre Mondiale. J’aime être agréablement surpris.
Pour conclure, y a-t-il autre chose que vous aimeriez partagez avec vos lecteurs ?
Eh bien, je suis heureux de lire le chaleureux accueil qui a été réservé sur le site Malazéen au Return of the Crimson Guard de Cam. C’est ironique, mais même si je connais la teneur de l’histoire, je ne l’ai toujours pas lu. Cela devra attendre ma visite en Angleterre.
Le dialogue entamé entre Cam et moi, qui est le Livre Malazéen des Glorieux Défunts, a bel et bien commencé. Nous espérons tous les deux que ceux qui vont choisissent de l’écouter trouveront que le jeu en vaut la chandelle.
Merci !

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