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Interview de R. Scott Bakker - The White-Luck Warrior

Par Nak, le samedi 6 août 2011 à 16:15:04

La couvertureIl y a peu de temps avait été mise en ligne sur le site une critique de The Judging Eye.
Nous vous proposons aujourd’hui de découvrir une interview en deux parties de l’auteur. Processus d’écriture – et notamment explication des incursions dans la tête de ses personnages, qui rendent les romans de cet auteur si distinctifs –, controverse autour des débats culturels, création de son blog… Autant de thèmes passionnants qui enrichissent une interview pas toujours facile à lire, qui s’adresse avant tout aux fans de Bakker.
En ce qui concerne la deuxième partie de l’interview, elle traite de questions plus métaphysiques comme la damnation, la magie, les Inchoroi, etc. Que du bonheur pour les fans, encore une fois ! Notez toutefois que certaines réponses contiennent des informations qui peuvent être interprétées comme des spoilers.
Bonne lecture !

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Partie 1 de l'interview

Vous avez l’air plutôt satisfait de la manière dont The White-Luck Warrior a été reçu jusqu’ici. Est-ce qu’Overlook et Orbit ont commercialisé ce roman différemment des précédents, ou est-ce qu’il a juste suivi la vague créée par The Judging Eye ?
Il y a autant de réponse à cette question que de lecteurs de la série. L’un des paramètres, à mon avis, est lié à la difficulté de Thousandfold Thought. Si vous ajoutez à ça le délai, plein de lecteurs ont pris leur temps pour lire The Judging Eye, il n'y a donc pas eu un pic de ventes comme on le voit souvent avec les séries de Fantasy. Après ça il y a bien sûr eu la crise économique … La fiction noire ne se porte généralement pas très bien durant les jours sombres.
La vérité, c’est que je marche sur la corde raide avec cette série, mettant dans la balance à la fois ce que je considère comme une célébration du genre de la Fantasy épique et les bases de la littérature de fiction, d’une façon qui est à mon sens nouvelle et intéressante. C’est une mixture riche et capiteuse, et ça va prendre du temps, je pense, pour qu’elle se fraye un chemin à travers l’intestin culturel. Mon agent s’inquiète. Ma femme s’inquiète. J’ai effectivement reçu des offres de sommes conséquentes pour arrêter la série !
Et je dis toujours : Attendez … attendez jusqu’à ce que ce soit fini. Là vous verrez.. La croyance de l’Optimiste, peut-être.
Peut-être que la réponse à The White-Luck Warrior en est la première lueur … qui sait ? Heureusement, les gens continuent à en parler.
The Judging Eye est votre livre le plus accessible pour l’instant, et pourtant de nombreux fans ont déploré le manque de de temps passé dans la tête de vos personnages. De ce point de vue, The White-Luck Warrior semble être en retrait par rapport à ce qui a rendu The Prince of Nothing si distinctif. Est-ce que ça a été une décision consciente, ou est-ce que c’est simplement la narration qui a demandé un tel retour en arrière ?
Ca me contrarie toujours, bien sûr, surtout quand je travaille sur les révisions, mais je pense que c’est surtout dû à la fonction de l’histoire. Je continue de penser qu’il y a trop d’intériorités non motivées dans The Prince of Nothing, des moments où j’ai balloté entre l’une ou l’autre perspective dans le but d’explorer telle ou telle nuance d’un personnage, ce qui, franchement, est considéré par tout le monde comme une répétition brute. Donc dans The Thousandfold Thought, j’étais penché sur les empreintes digitales, dans les creux et les spirales, à examiner la soumission religieuse de l’un à l’autre. Je le vois comme une méditation sur des faits très curieux touchant au pouvoir et à la passion, et je me suis fait plaisir en me disant Bon, s’ils m’ont suivi si loin…
Mais je me dis maintenant que si loin était trop loin. Depuis le début je voulais écrire une Fantasy épique qui récompense une lecture attentive, le genre d’examen approfondi que l’on réserve généralement aux textes littéraires. Une Fantasy qui ne serait pas gâchée par un doctorat en littérature, encore moins un Master. En même temps je voulais écrire une Fantasy épique qui récompense la lecture occasionnelle – littéralement de faire les deux à la fois. C’est la corde raide. La tentation pour moi était de ne pas me préoccuper des lecteurs occasionnels, leur reprocher de ne pas être assez attentifs. Mais j’ai échoué : c’est moi qui me suis fixé la tâche d’écrire quelque chose qui fonctionne à de multiples niveaux de résolution, donc ça serait malhonnête de jongler simplement avec l’un ou l’autre argument selon ce dont on m’accuse. Je dois avoir les deux pour satisfaire mes propres repères.
C’est pour ça que j’aime à penser que j’ai été beaucoup plus prudent dans The White-Luck Warrior, plongeant dans les âmes de mes personnages, oui, mais en gardant à l’esprit l’avancement de l’histoire. Les nuances sont toujours là, et je suis sûr que de nombreuses personnes vont pester contre ce sentiment de je l’avais déjà compris la première fois, mais pas tant que ça, et je prendrai ça comme une mesure de progrès.
Sinon je pense que le livre a bien assez de psychodrames hystériques pour plaire à des junkies porno nombrilistes.
Pourquoi le titre original, The Shortest Path, a été abandonné à la dernière minute et changé en The White-Luck Warrior ?
The Shortest Path ne m’a jamais vraiment plu, et j’ai toujours été attiré par The White-Luck Warrior, d’autant plus quand les parallèles structurels avec The Warrior-Prophet sont devenus de plus en plus évidents. J’aime les flous, la façon dont les répétitions, embrouillées dans contextes changeants, créent des résonnances et des ambiguïtés.
Quel est le calendrier que l’on peut espérer pour la sortie de vos prochains livres ? Il me semble qu’il y a un roman Can-Lit qui sera publié dans un futur proche ? Que pouvez-vous nous dire sur ce roman ?
On travaillait sur un arrangement qui aurait permis de publier Light, Time and Gravity à l’automne, mais malheureusement, ça n’a pas pu se faire. Il y a quelques années j’ai pris cette recette que j’avais utilisée pour parodier CanLit (là-haut à la lisière boréale des États-Unis, on est forcés de financer la culture pour nous convaincre nous-mêmes que nous sommes plus que de simples Américains qui pensent être meilleurs que les Américains) et je l’ai utilisée pour lancer un projet auprès du Canada Council, une institution connue pour sa bigoterie. Et voilà, j’ai reçu un chèque de 20 000 dollars par la poste quelques mois plus tard. Détestant me défaire de l’argent, j’ai décidé d’écrire le livre.
L’idée est la même : s’engager dans un genre, puis le remplir de toute la folie possible. Quand vous écrivez un roman littéraire, vous entrez dans une sorte d’espace de jugement (un espace où la plupart des choses que vous et moi adorons sont considérées comme ridicules à différents degrés). Je sais qu’il y a beaucoup de gens comme moi là dehors, des gens qui se retrouvent coincés dans entre des espaces de jugement pour une raison ou pour une autre. (Comme le dit l’adage, on peut quitter son pays, mais le pays ne nous quitte jamais !) J’essaie, dans Light, Time and Gravity, de mettre ces pièces conflictuelles dans un mouvement narratif et théorique. L’idée était de raconter une sorte d’histoire inversée du Bildungsroman (NdT : un roman d’apprentissage). Je voulais montrer que tant des soi-disant histoires intellectuelles que l’on entend dans les cercles académiques et littéraires sont au fond complètement pourries, combien les origines primitives ne sont qu’un simple mouvement à partir d’un tas de vanités vulgaires vers un tas d’autres plus sophistiquées.
Les valeurs sont des jugements, donc quand on en abandonne certaines pour en adopter d’autres, comme ça arrive à tant de gens à l’université, vous êtes en fait en train d’apprendre comment jouer à un autre jeu de jugement. Le postulat, bien sûr, c’est que le nouveau jeu est meilleur que l’ancien, que les sciences humaines, comme le disent des gens comme Nussbaum, enseignent aux gens comment penser de façon critique, fabriquent des citoyens, d’une certaine façon élèvent les individus au-dessus de la fange populaire, et donc préservent des graines essentielles à la vraie culture.
Conneries. Ca apprend aux gens à justifier les conclusions (c’est typiquement canonique), pas à penser de façon critique. Enseigner aux gens comment écrire des essais revient à leur apprendre comment cuisiner des raisons suite aux faits. Ceci, compte-tenu du monde dans lequel on vit, est une compétence absolument essentielle, mais elle n’implique rien de critique. La rationalisation est le premier obstacle à la naissance d’un esprit critique. Mon affirmation (complètement hypothétique) est que si vous faites passer un IRM à un professeur d’anglais tout en commençant un débat culturel, vous atteindrez le centre de la zone du cerveau dédiée à la résolution des problèmes, tout comme pour un chrétien évangélique. (Il me semble en être une sorte de preuve : Si le monde littéraire était ne serait qu’un peu auto-critique, alors on pourrait penser qu’il discuterait des critiques telles que celles-ci, plutôt que de s’attacher des œillères comme les masses dont il se moque.)
Pire encore, cela stigmatise l’intellectualisme, le fait devenir la marque d’une identité sociale adverse. Être intellectuel signifie appartenir à un groupe externe particulier à l’idéologie bien arrêtée, un groupe qui en général suppose que des gens normaux comme vous sont ce qu’il y a de pire en termes de culture. On leur lave le cerveau. Ils sont oppressés. Ils lèchent les bottes de ceux qui les frappent.
Comme s’il n’y avait rien de plus qu’une autre botte. La première fonction sociale des études littéraires de troisième cycle, pour autant que je sache, est de faire le tri dans la masse, d’identifier ceux qui ont un esprit critique et créatif, et ensuite de les convaincre de se détourner de leur communauté. De se moquer de la culture populaire plutôt que de la transformer. Ce qui est triste c’est que les sciences humaines ont évolué dans une ignorance quasi-totale des problèmes sociaux et pédagogiques qu’elles cherchaient à aborder. Aujourd’hui, avec leurs prodigieuses compétences de rationalisation, elles se cramponnent au modèle qui sécurise leurs moyens d’existence et leur prestige.
Et je ne suis qu’un autre aliéné dans cette étendue sauvage.

;Dans The White-Luck Warrior on touche du doigt quelques indices sur les enjeux qui vont se jouer, et la notion que la Consulte veut réduire la population d’Eärwa à un nombre décimal précis a une signification biblique. Est-ce qu’il était dans votre intention ici de tirer une parallèle directe entre l’histoire de Kellhus et cette source biblique ?

De nombreux lecteurs au début de The White-Luck Warrior ont spéculé sur la signification de 144 000. Considérant qu’il y a une référence à cela dans le livre biblique de la Révélation, ça pousse à la curiosité. Toutefois, je suis plus curieux de sa symbolique dans la série. Est-ce que vous connectez consciemment des vérités révélées et des prophéties avec ce qui se déroule dans votre narration ?
D’une manière détournée, oui. La Fantasy c’est créer du flou, prendre une palette sémantique commune et peindre des nouvelles choses – des nouveaux mondes. Tolkien a pris les mythes de l’Europe du Nord pour sa palette d’origine. Je rends les écritures floues, poursuivant l’idée que la Fantasy épique est une sorte d’écriture autrement. Donc j’emploie une variété de stratégies pour utiliser tour à tour un ton scriptural, une certaine diction, un certain type de répétitions, une certain attitude moralisatrice, etc. Pour ce qui est de l’histoire, je cherche souvent du contenu dans la Bible, utilisant de vieilles associations religieuses pour créer quelque chose de nouveau.
Peu de choses sont plus épiques que la Bible.
Après quelques mois d’un relatif silence internet, vous avez décidé de créer votre propre blog. Qu’est-ce qui est à l’origine de cette décision ?
On m’a dit que c’est ce que les auteurs contemporains doivent faire de nos jours pour que leurs éditeurs soient contents. Mais pour une raison que j’ignore, je ne pense pas que mon blog rende heureux aucun de ceux qui ont un intérêt commercial dans mon travail.
Avoir quelque chose à vendre – comme moi – rend toute communication honnête extrêmement difficile. Et ça me hante tout le temps. Et pourtant j’ai fait une bourde. Je sais que pour la plupart des lecteurs, peu importe le nombre de fois où je me parodie, peu importe les références que je fais à mes petites manies pour condamner telle ou telle idiotie sociale, je donne l’impression d’être un fanfaron prétentieux et arrogant. Comment pourrait-il en être autrement alors que je passe tout mon temps à dire aux gens qu’ils sont bien moins intelligents, bien moins rationnels, qu’ils ont bien moins raison que ce qu’ils croient eux-mêmes ? Le nombre de diplômes n’a pas d’importance. L’incroyable quantité de recherches n’a pas d’importance. L’idée immédiate et automatique, c’est que je dois – à un certain niveau – me considérer comme une exception magique. Rien ne met les gens plus sur la défensive que d’attaquer leur intelligence.
Titillez la fierté de quelqu’un et votre trait d’esprit devient un sarcasme, votre perspicacité devient prétention – le ton de tout ce que vous dites est transformé. A partir du moment où un cerveau est préparé à trouver la faute, il n’y a vraiment pas moyen de l’arrêter, quand on considère l’ambiguïté du langage et le monde. Je pense parfois que la prémisse de Three Pound Brain rend cette position intenable.
C’est pour ça que je pense que mon blog fait vraiment du tort à mes ventes de livres. Mais qu’est-ce que je peux faire ? Le transformer en gentilles inepties mercantiles ? Je ne peux pas faire ça. L’abandonner ? Je commence à penser que c’est la meilleure solution.
Je suis un critique. Je suis un je-sais-tout. Je suis un chasseur d’histoires. Je ne peux jamais vraiment jouer jusqu’au bout – quel que soit le jeu ! Tout ça fait de moi quelqu’un de difficile à vendre auprès des audiences grand public. Le fait est que certains auteurs portent atteinte à leur travail – ils n’en ont même pas conscience. Avant que ma fille (et la perspective de devoir payer une éducation en troisième cycle) n’arrive, j’aurais foncé à toute allure, au diable les torpilles. Mais rien ne pousse tant à la lâcheté que la paternité.
Comment l’interaction avec vos fans et les critiques a-t-elle influé sur vos choix de personnages et d’intrigue? Est-ce qu’il y a des choses que vous avez changées suite à cette interaction ?
La plupart des critiques sont ce que vous pourriez appeler des lecteurs extrêmes : ils lisent beaucoup plus qu’un fan de Fantasy typique. Le paradoxe de la critique c’est qu’ils sont obligés de donner des appréciations les plus typiques possibles, alors que leur formation et leur pure exposition à un genre garantissent presque toujours une lecture assez idiosyncratique. Donc, intéressé comme je le suis par ce que les critiques disent, je ne prends pas ce qu’ils disent trop à cœur d’un point de vue créatif. Ce sont les lecteurs normaux et leurs réactions qui m’intéressent en premier lieu.
En fait, j’ai écrit un papier sur ce sujet à l’université d’Aarhus il y a quelques mois, donc c’est quelque chose à laquelle j’ai réfléchi assez sérieusement. La position que je soutiens depuis des années maintenant, c’est que la Littérature, quoi qu’elle soit exactement, n’est rien d’essentiel. La littérature est ce que la littérature fait. Changez les circonstances de façon suffisamment radicale, et ce que l’on considérait à une époque comme de la Littérature cessera de raconter des choses littéraires. Et durant les deux dernières décennies, je pense que l’on a assisté à un certain nombre d’importants changements de règles. Tout d’abord, il y a la segmentation du marché, le lien de plus en plus spécifique et robuste entre les lecteurs pour présenter différents types de fictions. Cette transformation, comme je le soutenais, a fait de la fiction littéraire d’aujourd’hui juste un autre genre, avec des audiences assez fixes demandant de satisfaire des attentes assez fixes.
Le second grand changement de règles est bien sûr Internet.
Je passe en revue les espaces de polémiques sur le web, en regardant les réponses faites à mon travail sur des forum. Je trouve ça assez pénible par moment, simplement parce que les réactions que suscitent mes livres semblent être à l’un ou l’autre pôle, mais au fil des années je pense que j’ai commencé à comprendre ce qui, dans mon écriture, influe sur mes lecteurs, en écartant certains, en distrayant d’autres. Puisque je considère la fiction comme une forme de communication, une tentative pour conjurer des mondes dans l’esprit d’autres personnes, je pense que ce feedback presque instantané est aussi inestimable que révolutionnaire.
C’est comme regarder les ondulations que font les pierres que vous jetez dans une mare. Si vous considérez que la littérature réside dans la forme de la pierre (la ressemblance de votre travail à des formes passées), alors ça ne fait aucune différence que vous les lanciez les yeux ouverts ou fermés. Si vous considérez que la littérature réside dans les ondulations (l’impact que votre travail a sur les lecteurs), alors vous devez garder les yeux grands ouverts, et vous préparer à être rabaissé de temps en temps.
Dans une interview il y a cinq ans, vous aviez abordé le sujet du sexisme en cherchant à l’étudier comme si ce que disent les textes religieux sur l’infériorité des femmes était correct. Malgré cela, vous avez fait l’objet de critiques pour le manque de personnages féminins qui ne soient pas une variation de la vieille bique, la catin ou la sainte. Est-ce que cela a eu un impact sur votre représentation de certains personnages féminins ?
Quand on en vient à parler d’accusations de misogynie, je crois que ma réponse a toujours été la même. Premièrement, je suis un sexiste, dans la mesure où je pense que les hommes sont d’une manière générale moins compétents que les femmes dans la plupart des contextes sociaux modernes. Je trouve que les femmes sont souvent plus fiables et dignes de confiance. Si j’ai un problème, c’est la misandrie, pas la misogynie. Deuxièmement, les gens ont tendance à confondre une représentation pour une approbation. Troisièmement, ceux qui décident que mes livres sont misogynes ne peuvent pas s’empêcher de chercher des preuves pour confirmer leur opinion (tout comme les gens qui considèrent que mes livres sont féministes (ce qui est mon intention) ne peuvent pas s’empêcher de chercher des preuves pour confirmer cette opinion). Quatrièmement, je reconnais que le Archie Bunker Effect (NdT : personnage d’une série qui était si puant de bigoterie que ses discours contre les Noirs, les Juifs et les femmes suffisaient à le décrédibiliser) a un problème, à savoir que pour la plupart des lecteurs, les sous-entendus féministes sont trop opaques pour contrebalancer de fausses interprétations misogynes.
Et cinquièmement, l’histoire est loin d’être finie, les critiques fondent leurs jugements sur des fractions de l’ensemble.
Ce serait très injuste de ma part de dire que je n’ai pas été influencé par le débat, mais il est néanmoins vrai que l’histoire, les personnages et, plus important, l’arc thématique, étaient présents bien avant que je réalise combien le recul et les partis pris pouvaient obscurcir mes intentions. L’un des thèmes récurrents de la série est l’inconstance contextuelle de la force. J’ai toujours pensé qu’Esmenet était extraordinairement forte, quand on considère les circonstances. Mais sa force est différente de celle de Mimara, dont la force est à son tour complètement différente de celle de Serwa.
Le problème c’est que tant de gens pensent que la force consiste en de l’action et rien d’autre – que la force est simple. Pire, la plupart pensent qu’ils sont capables de bien plus d’actions qu’ils ne le sont en réalité. Tout le monde pense qu’il ferait mieux que les autres, qui faiblissent ou abandonnent face à certaines situations morales. C’est pourquoi, par exemple, ils surestiment la valeur des aveux lors des jugements : personne ne croit pouvoir être amené à confesser un crime qu’il n’a pas commis par la cajolerie ou la menace (mais peut-être par un appel intimidant). Par exemple ces managers de fast-food qui, convaincus qu’un appel d’un farceur était en fait de la brigade des stup’, se retrouvent à faire une fouille au corps, voire à agresser sexuellement leurs employés.
La perception de l’autorité peut nous faire faire des choses folles. Ce n’est pas qu’on veuille être aussi faible, c’est qu’il est profondément ancré en nous de croire qu’il en est autrement à différents niveaux (encore un autre fait humain déplaisant pour lequel on pourrait s’en prendre à la société). Au final, de nombreuses personnes ont du mal à s’identifier à des personnages faibles. Pourquoi ? Parce qu’ils n’arrêtent pas de faire des choses qu’eux pensent ne jamais être amenés à faire. Ils considèrent alors un excès de personnage féminin faible pour un étendard de misogynie. Ajoutez à cela un cadre patriarcal brutal et vous avez des charges assez solides contre Bakker le misogyne.
Tout ce qu’ils ont à faire c’est de continuer à lire dans ce sens : un personnage a une centaine de pensées différentes, mais ils vont se jeter sur celle qui implique du sexe. Cette pensée aura une centaine d’interprétations possibles, mais ils vont rester sur celle qui confirme leur critique. La densité sémantique de mon travail elle-même commence à se retourner contre moi. Les interprétations concurrentes sont rejetées, surtout si elles me sont généreuses. Pour préempter la possibilité que je fasse quelque chose de plus compliqué, je me fais rouler dans la boue de toutes les façons. Je deviens banal, sans originalité, prêcheur, et la liste continue…
Une fois que les gens s’engagent socialement dans cette idée, alors c’est Game over. D’autres vont contester (parce que les livres sont bien sûr plus compliqués que ça) et, d’un coup, tenir leur position devient une question de prestige au sein d’un groupe. Ils commencent à s’investir, au point de répéter les mêmes arguments au fil des années. C’est vraiment remarquable. Ils finissent par ressembler à… et bien… des conservateurs gays. Ce sont des gens qui se conduisent comme des fans de bien des façons, qui dévorent les livres, qui en parlent, et pourtant qui passent tout leur temps à s’en foutre. C’est ce à quoi mène le besoin d’être cru !
Mais ce qui est regrettable c’est qu’ils influent sur les attentes des autres lecteurs, ils déforment la maison aux miroirs d’une façon qui tend à fermer les possibilités de lectures ouvertes et charitables – une façon de voir les choses que les livres récompensent réellement. Il ne fait aucun doute que les ventes ont souffert, tel est le pouvoir des étiquettes. Des livres qui s’interrogent sur la misogynie, qui posent vraiment des questions difficiles sur le sexe (au contraire de questions politiquement correctes), sont bannis pour misogynie.
Est-ce que je suis en train d’en vouloir aux lecteurs ? Oh que oui ! Les livres ne sont pas des chaussures : le client n’a pas toujours raison dans le monde de l’écriture. Mais je ne fais que faire ressortir des faiblesses que l’on partage tous, qui nous perturbent tout le temps. Moi. Vous. C’est comme ça que ça marche. Les intuitions morales sont déformées, puis les raisons s’engouffrent là-dedans. Je sais que ces raisons sont convaincantes : pour la plupart des gens elles ressemblent à des convictions. Il doit y avoir quelque chose qui ne va pas avec moi ou mes livres. C’est tellement évident. Et pourtant, quand je raconte à mes amis, hommes ou femmes, que des gens là dehors pense que je suis un mâle chauvin, ils se tordent de rire. Les gens qui me connaissent vraiment savent que c’est grotesque.
Bon… tout ça devient un peu verbeux – c’est à ce prix que l’on peut défendre son honneur, encore plus vendre des livres ! De toute façon, j’étais déjà investi dans l’histoire bien avant que ces controverses ne surgissent. Bien plus d’une fois, je me suis retrouvé à écrire des choses que je savais que les gens liraient contre mon intention, mais comme je l’ai dit, j’étais déjà bien investi. Je me suis résigné au fait qu’une certaine partie de lecteurs verront un argument étendard plutôt qu’une écriture chiffrée, et que cette controverse poursuivra toujours les livres. Tout ce que j’espère c’est qu’au final la réputation générale de la série survivra et qu’elle éclipsera cet aspect secondaire déroutant. Pour toutes les louanges que vous recevez pour les risques pris, vous êtes toujours puni par ailleurs pour les avoir pris. C’est ce qui en fait des risques en premier lieu !
La morale de l’histoire ? Faites attention à ce que vous demandez.
Il semble y avoir des parallèles entre The White-Luck Warrior et The Warrior-Prophet, à la fois dans le nom et dans le fait que d’immenses armées font face à d’énormes difficultés (logistiques et autres) en traversant d’immenses étendues. Est-ce que c’était délibéré ou un effet secondaire naturel dû au fait qu’ils sont tous deux les livres du milieu de leurs séries respectives ?
Ça a toujours été prévu, simplement parce que l’histoire a toujours impliqué deux guerres saintes qui se déroulent sur de grandes distances. Des histoires guerrières telles que celles que j’essaie de raconter semblent posséder une structure tripartite naturelle : le rassemblement, le transport et la confrontation. Du sur-mesure pour une trilogie…
Par le passé vous avez dit que la séquence finale de la Seconde Apocalypse ne peut pas être nommée parce que cela constituerait un énorme spoiler. Est-ce que The Unholy Consult – le volume final de The Aspect-Emperor – va révéler le nom de la sous-série finale ? Et si Kellhus est le Prince du Néant et maintenant l’Aspect-Empereur, peut-on partir du principe que le titre de la série finale fera aussi référence à Kellhus ?
Tant sera révélé, en fait, que je ne peux pas faire de commentaire – du moins pas dans une interview si intimiste que celle-là ! Les choses. Vont devenir. Vraiment. Hardcores.
Vous avez dit par le passé que Cil-Aujas dans The Judging Eye était un clin d’oeil à Tolkien et à la Moria. De la même façon, est-ce que les aventures de Cleric et Akka à Sauglish sont un clin d’œil à Erebor et Smaug dans Le Hobbit ? D’autres ont aussi mentionné McCarthy. Est-ce qu’il y a d’autres références littéraires dans vos livres que les fans ont ou n’ont pas aperçues ?
Plus que je ne peux les compter. Je n’ai pas qu’un seul os dans mon corps. Des dérivations sur d’autres dérivations. Je suis un peu comme un calcul en fait.
Dans Don Quichotte il y a cette réplique, L’histoire est la mère de la vérité. Dans quelle mesure, cette réplique altérée, La mémoire est la mère de la vérité pourrait-elle s’appliquer à vos romans, particulièrement à Disciple of the Dog et aux scènes impliquant les Nonmen dans les romans sur Eärwa ?
Un bel aphorisme, n’est-ce pas ? Ce que j’adore avec les aphorismes c’est la façon qu’ils ont de devenir une sorte de haïku conceptuel, comment des revendications abstraites que l’on laisse reposer dans un coin, semblent absorber la profondeur et les possibilités. Considérez ces alternatives à Don Quichotte : l’Histoire est la mère du pouvoir. Le pouvoir est la mère de la vérité. La faim est la mère de l’histoire. La connaissance est la mère de l’histoire. Chacune de ces versions possède une touche de vérité : les concepts sont si abstraits, leur signification est tellement surdéterminée qu’il semble facile de capturer quelque chose simplement en secouant ces idées. Toutes ces versions disent (apparemment) quelque chose de crucial sans dire quoique ce soit de définitif.
L’Histoire, l’Appétit, la Connaissance et le Pouvoir sont bien sûr quatre des grands piliers thématiques de la série. L’histoire en grouille littéralement. Avec Achamian, l’histoire est en effet la mère de la vérité : la clé pour comprendre la Seconde Apocalypse réside dans la compréhension de la Première. Avec Kellhus (et les Dûnyain plus généralement) l’histoire est la mère de la tromperie, une autre(fois) les ténèbres. Dans les deux cas, l’histoire est le cadre, le terreau pour ce qui arrive. Et la série est devenue assez connue, je pense, pour la façon dont les histoires s’entremêlent sans cesse.
Avec les Nonmen, l’histoire n’est plus tant le cadre que l’objet de l’appétit. C’est une façon d’explorer ce qui se passe quand l’histoire est empilée trop haut, si haut que les pertes commencent à s’entasser sur les joies. Disciple of the Dog explore un thème similaire, mais pour le Disciple c’est l’entassement qui est le problème, plus que ce qui se fait recouvrir.
Dans les deux cas, l’histoire devient la mère de la folie.
Étant aussi méticuleux que vous l’êtes, avez-vous déjà dessiné une carte du monde des régions qui sont hors de celles déjà décrites ?
Je ne suis pas sûr que méticuleux soit un mot qui me corresponde. La rigueur de ma construction de monde est simplement due au fait que j’ai vécu avec (et en) Eärwa pendant si longtemps. En fait, j’ai résisté depuis des années à l’envie de faire une carte du monde entier. Des idées pour des civilisations alternatives ont poussé comme des champignons dans mon imagination, et la tentation est grande de leur donner une place.
Il y a longtemps, j’ai écrit un papier sur la différence entre les routes anciennes et modernes (selon un philosophe appelé Levinas). Je disais que la signature qui distingue les deux est la façon dont les routes modernes entourent le globe, la façon dont la civilisation, dans un sens, ne marche plus comme elle le faisait pour les anciens. A ce moment-là j’ai décidé que la meilleure façon pour rester fidèle à l’ancien espace mental que j’essayais de conjurer était d’être sûr que toutes les routes d’Eärwa s’effacent, pour que mon monde soit une terre inconnue absolue.
Mais ça ne veut pas dire que des surprises ne sont pas apparues à travers l’horizon.
En tant que volume final de The Aspect-Emperor, est-ce que The Unholy Consult présentera aussi une énorme encyclopédie sur le cadre, comme The Thousandfold Thought ?
En fait, j’ai déjà commencé à travailler sur le Glossaire Encyclopédique Étendu et Corrigé, mais il semble de plus en plus que The Unholy Consult sera plus gros que The White-Luck Warrior. Dans ce cas, je suppose que le Glossaire devra être publié… gloups… séparément.
En parlant de The Unholy Consult, que pouvez-vous nous dire sur le dernier tome de The Aspect-Emperor ?
Terminer la série sera certainement un soulagement énorme, tout simplement parce que ça me permettra de parler enfin de tout ce que j’ai gardé bien au chaud pendant des années. Je ne suis pas sûr que The Second Apocalypse sera plus qu’un succès culte, commercialement parlant, mais quand vous vivez avec une histoire aussi longtemps que je l’ai fait, ça devient une sorte de repère, avec un côté presque religieux dans ses demandes. Je suis très, très content de la façon dont l’histoire s’est déroulée – en grande partie grâce à des leçons très importantes que j’ai apprises durant ma vie. Mon frère et moi on se languissait et on rêvait de ça éveillés dans nos moments D&D, donc de le voir aboutir, aussi épique qu’on l’espérait, et aussi profond et beau… Eh bien, ça, c’est juste super, super cool.
C’est scriptural, au moins dans mon imagination.
Maintenant, en plein dans la sixième manche, les bases sont occupées et je dois taper dans la balle aussi fort que possible. Ce que je veux dire c’est que c’est dans The Unholy Consult que la plupart des questions les plus critiques trouveront une réponse. J’écris des livres que beaucoup de gens adorent détester : j’espère qu’après ce dernier volet de révélations, la série aura gagné le respect réservé a ce qui est simplement unique et audacieux.
La dernière séquence sera une duologie ou bien vous pensez qu’il y a de quoi en faire une trilogie ?
Je ne le saurai que quand je m’y serai mis sérieusement.

Interview originelle Partie 1
Traduction réalisée par NAK

  1. Partie 1 de l'interview
  2. Partie 2 de l'interview

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