Vous êtes ici : Page d'accueil > L'Actualité fantasy

Questions pour R. Scott Bakker

Par Gillossen, le samedi 24 juin 2006 à 16:42:07

Autrefois les ténèbres avait créé une certaine sensation début 2005, parmi les fans de fantasy épique sombre et ambitieuse. Alors que nous attendons toujours la parution du tome 2, chez Fleuve Noir, R. Scott Bakker, l'auteur, a bien voulu nous accorder une interview exclusive !
Découvrez-là donc ci-dessous, et encore merci à R.S Bakker pour son temps et sa gentillesse, ainsi qu'à Pat pour son aide précieuse.

Entretien avec R. Scott Bakker, version française

Ici en France, nous attendons toujours la parution du tome 2 du Prince du Néant. Mais vous, sur quel projet travaillez-vous actuellement ?

Le premier tome de « The Aspect Emperor », qui revient sur l'histoire de la Seconde Apocalyspe, environ 20 ans après la conclusion du Prince du Néant. Et bien que je m'inquiète d'avoir peut-être besoin d'une thérapie, ça sent bon, très bon.

L'immensité et l'échelle de votre monde est impressionnante. Même pour quelqu'un de méthodique et d'ordonné comme vous devez l'être, il doit y avoir des passages difficiles à négocier au fur et à mesure.

La chose effrayante est que je ne suis ni méthodique ni ordonné ! Je suis marié, ce qui signifie que je suis très bon pour le faire croire de temps en temps, mais en général, je suis seulement une escadrille d'écrous et de boulons dans une formation libre. La seule chose qui me permette de générer cette illusion d'ordre est la disjonction entre le temps que prend l'écriture d'un roman et le temps qu'il faut pour en lire un. Vos 12 heures de lecture sont la condensation de milliers d'heures d'écriture...

Ah, la, la, soudainement, je me sens fatigué.

Au fait, avez-vous déjà été consulté quant à la traduction de vos ouvrages ?

Plusieurs fois par plusieurs traducteurs différents pour plusieurs langues. Je suis principalement contacté par des traducteurs slaves, me posant des questions concernant différents noms, particulièrement ceux se rattachant aux batailles. J'ai été contacté par Jacques Collin en conséquence de la traduction française d'Autrefois les ténèbres, principalement parce qu'il était intéressé de discuter à propos du roman. Un gars cool.

Quelle est la facette la plus ardue de la fantasy épique ? Relier les différentes histoires entre elles ? Conserver le feu sacré de l'âme des personnages ? Ou savoir que vous allez passer encore de nombreuses années devant votre ordinateur ?

L'aspect le plus difficile dans l'écriture de fantasy, je trouve, est aussi celui qui rend l'écriture en fantasy si addictive : la pure bande passante créative. Je veux dire, la fantasy est de la fiction tout du long. En écrivant quelque chose comme Neuropath, le psycho-thriller que j'ai récemment terminé, je me suis retrouvé moi-même en train de m'irriter contre les contraintes du monde réel, même si cela peut m'éviter le labeur de tout créer de A à Z.

L'idée de passer encore plus d'années devant l'ordinateur est à la fois intimidante et encourageante. Après avoir passé 20 ans ou presque devant l'un, je le vois maintenant comme mon troisième poumon, ou testicule, comme ça pourrait être le cas. Personne n'aime être séparé de ses testicules très longtemps. Pas selon mon expérience, en tout cas.

L'histoire et la philosophie occupent des places importantes dans vos livres. Par exemple, vous montrez que l'Histoire peut être détournée par le temps et les souvenirs... Est-ce que le genre fantasy est un bon genre pour discourir de ce genre de choses ?

Je dois dire oui et non. Dans un certain sens, la fantasy épique est un idéal en tant que plate-forme narrative pour des réflexions philosophiques explicites. Dans le monde moderne, la philosophie est largement une forme « déchue » de savoir : comparé au succès de la science, il y a peu à recommander des prétentions théoriques des philosophes. Les mondes de fantasy épique, cependant, sont des mondes de fantasy parce qu'ils sont pré-scientifiques, ce qui veut dire qu'ils représentent un âge où les prétentions philosophiques étaient la pierre angulaire de la connaissance théorique. Cela veut dire que vous pouvez vous permettre beaucoup de choses qui paraîtraient pompeuses ou lugubres dans un cadre actuel.

La difficulté est en rapport avec le lectorat fantasy, qui (contrairement à la fiction littéraire) se trouve sur tous les plans de l'échiquier en termes d'attentes, d' orientation politique et religieuse, d'éducation, etc. Ne vous méprenez pas : cette diversité du lectorat est l'une des raisons principales qui font que je pense que la littérature a besoin de migrer vers le genre s'il veut rester digne de son nom. Mais cela veut dire que si vous injectez de réelles réflexions philosophiques (opposés aux platitudes), vous êtes sûr de vous aliéner nombre de vos lecteurs. Tous nous souffrons de la malheureuse habitude de faire des remarques désobligeantes sur les choses que nous ne comprenons pas. Si je lis un ouvrage qui ne me va pas, alors la tendance n'est pas seulement de ne pas aimer ce travail, mais de le blâmer. S'il y a quelque chose auquel je n'accroche pas, alors le « quelque chose » est toujours à blâmer, pas le « Je ».

Il en a toujours été ainsi. Il en sera toujours ainsi. Mais prendre le risque, c'est là tout ce qui compte, n'est-ce pas ?

Vos personnages féminins sont vraiment forts, quelque chose de pas si habituel dans le merveilleux monde « testostéroné » de la fantasy. Etait-ce quelque chose de voulu dès le départ, ou est-ce que cela a pris corps lors de l'élaboration de votre univers ?

Eh bien, je suis content que quelqu'un dans le coin soit de cet avis ! Comme vous le savez probablement, j'en ai vraiment vu de toutes les couleurs à ce sujet. C'était délibéré depuis le début. Etant donné que je ne suis pas sensible à l'idéalisation sentimentale, j'ai voulu créer un monde pré-moderne avec toute la laideur et la brutalité réelle. Et, en tant que tel, les gens ne voient pas au-delà des limitations de leur contexte, qu'ils peuvent à peine thématiser, encore moins critiquer. Alors plutôt que d'attribuer des organes génitaux féminins à un personnage masculin, j'ai voulu faire le portrait de personnages femmes que vous pouvez raisonnablement attendre dans une armée pré-moderne - des suiveuses - et chroniquer leur apparente montée vers le pouvoir via Kellhus, qui est évidemment un code secret pour la modernité.

La question en particulier avec Esmenet est, est-ce qu'elle se hisse hors de l'oppression, ou bien la mène-t-il simplement vers une cage plus sophistiquée ? Et c'est la question de l'égalité des sexes à notre propre époque.

Mais, au final, quel est votre personnage préféré ?

Aucun d'entre eux n'a seul la vedette pour moi: ils forment un circuit. Achamian et Esmenet sont plus près de mon coeur. Cnaiur, je pense parfois, est "too cool for school". Kellhus, cependant, était le personnage capital : Le soleil/trou noir autour duquel les autres orbitent.

Comment définissez-vous votre relation avec les fans ? Est-ce que leurs attentes peuvent parfois vous peser ?

Pour moi, c'est un problème de concentration. J'ai découvert que trop de retours peut entraver le processus créatif. Donc, malheureusement, j'ai été plus enclin à me retirer dernièrement. Je pense que mes fans sont beaucoup plus intéressés, et de loin, dans le fait de lire les histoires que je crée plutôt que m'écouter expliquer ou pontifier ! On dirait que le premier cas de figure souffre quand je me consacre trop au second.

Êtes-vous influencé par les critiques, ou recherchez-vous avant tout quelque chose qui vous satisfasse en premier lieu ?

Je crois que la tentation d'écrire pour ses chroniqueurs est un danger auquel chaque auteur doit faire face. Etant donné qu'ils ne sont pas des lecteurs typiques, succomber à cette tentation signifie écrire pour des gens qui ont des attentes vraiment très spécialisées. En fait, je pense que c'est une maladie culturelle très profonde, qui a mené à la dégradation du spectacle en tant que catégorie littéraire, et ainsi à la ségrégation véritable de la délicatesse et de l'appel de masse. Ici en Amérique du Nord au moins, la culture littéraire conduit ceux qui ont le désir de défier les lecteurs à parler entre eux, ou en d'autres mots, à écrire pour des gens qui ont le moins à gagner à être défiés. Ils chapardent tout le talent, puis considère la culture populaire comme de la merde. Alors, plutôt que reconnaître leur propre rôle constitutionnel, ils rejettent tout sur les corporations maléfiques, même si la fascination humaine pour le spectacle précède General Electric sur le plan chronologique. Après tout, quelque chose doit empêcher les masses de venir à eux et remettre en cause leurs préférences pour le banal.

Je crois qu'écrire c'est communiquer et que la communication concerne toujours des rencontres. C'est lorsque vous avez l'occasion de parler à quelqu'un de totalement différent de vous que vous créez quelque chose de profond, quelque chose de littéraire.

De certaines façons, les humains sont trop prévisibles. Toujours en train de dessiner des cercles d'auto-congratulation. Moi, le paradis. Toi, l'Enfer. Moi, intelligent. Toi, stupide. Jamais vice versa. Je pense parfois qu'écrire pour des critiques ou pour vous-même sont simplement des façons de dessiner encore plus de cercles de ce genre. Ecrire pour communiquer, d'un autre côté, est une façon de les effacer.

Auriez-vous des lectures à recommander à nos visiteurs, de fantasy ou autre ?

Etant donné que je lis en priorité de la non-fiction, je vais vous donner quelques titres d'intello, qui sont tous autant qu'ils sont très accessibles, et je pense de grande valeur (bien que je ne sois pas sûr qu'ils aient été traduits en français). Le premier est le livre de David Dunning « Self-Insight », qui est une mine de résultats de recherche psychologique qui montre comment (malgré l'obligatoire visage souriant affiché par Dunning pour le masquer) nous les humains sommes des morveux ne pensant qu'à nous-mêmes, qui nous racontons continuellement des conneries pour nous sentir mieux. Nous faisons tous ça tout le temps, et bien sûr nous n'apprenons rien du tout à ce sujet à l'école, publique ou privée (Il ne faudrait pas que Junior fasse remarquer combien les comportements de Maman et Papa sont idiots !). Pendant ce temps, nous nous rapprochons rapidement du moment où ces choses pas très claires nous regarderons dans nos tombes.

Le second est le livre de Jay Ingram, « Theatre of the Mind », qui accomplit un travail fantastique pour résumer les bizarres et déconcertantes conclusions provenant de la recherche sur la conscience.

Les deux souligne un axiome vieux comme le monde de la nature humaine : plus nous pensons nous connaître, plus grande est la chance d'être complètement trompé.

Je suis si tenté de donner des noms, ici !

Enfin, auriez-vous quelque chose à dire avec vos fans français ?

Ah, une chance de prêcher ! Voilà le pitch :

Nous sommes cernés par l'apocalypse, mes amis, et notre plus grand ennemi est nous-mêmes - comme cela a été le temps au cours de l'Histoire. Je ne parle pas seulement d'un holocauste nucléaire ou d'un armageddon environnemental ; même si les optimistes ont raison, et que nous sommes capables d'innover sur notre chemin au-delà de ce pétrin, la situation actuelle, que la vie que vous vivez en ce moment soit heureuse ou pénible, ça a une date d'expiration. Il y a une série de révolutions scientifiques à deux pas de là qui vont transformer les choses si fondamentalement, qu'il n'est pas clair si nous pourrons encore être appelés humains en conséquence. Nos cerveaux vont couper les intermédiaires, arrêter d'essayer de dominer leurs environnements, et aller directement à la source. Et une fois que nous aurons commencé à refaire de l'ingénierie de la conscience, ce sera vraiment terminé. La plupart va soutenir que c'est le paradis sur terre, mais ne vous laissez pas avoir. C'est la fin du champ expérimental de référence qui rend notre passé intelligible, notre littérature grande, et nos coeurs humains.

Quel que soit le cas, nous allons avoir besoin de toute la flexibilité et la vivacité d'esprit que nous pourrons rassembler. Cela veut dire reconnaître que nous les humains sommes des machines croyantes, que nous avons une tendance câblé à croire sans aucune base et de le faire de façon absolue. C'est simplement une question de fait psychologique, tout comme l'est le fait que n'importe qui lisant cela pensera qu'il est lui-même l'exception ! Notre plus grand ennemi est littéralement notre propre et écrasant sens de persuasion.

  1. Entretien avec R. Scott Bakker, version française
  2. Interview with R. Scott Bakker, english version

Dernières critiques

Derniers articles

Plus

Dernières interviews

Plus

Le héros de la semaine

Retrouvez-nous aussi sur :