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A propos du Prince du Néant par R. Scott Bakker

Par Luigi Brosse, le samedi 22 janvier 2005 à 20:28:42

Rob Bedford a discuté avec R. Scott Bakker, auteur du Prince du Néant et Autrefois les ténèbres. Voici la traduction de cet article réalisé par Guybrush.

L'interview traduite

Rod Bedford : Vous avez évidemment mis beaucoup de temps et d'émotion dans votre travail. Quelle quantité de temps et d'effort avez-vous utilisé pour Autrefois les ténèbres avant de contacter un agent ou un éditeur ? Avez-vous contacté un agent avant de soumettre le livre à un(des) éditeur(s) ?
R. Scott Bakker : Le monde d'Earwa est né sur la base d'une petite maison à Port Stanley, Ontario, au début des années 80. Les rudiments de l'histoire ont commencé à évoluer en 1986, ma première année d'Université. J'ai plusieurs versions de l'histoire en fait, et à part une exception stérile, je n'ai jamais essayé d'obtenir sa publication. C'était mon hobby - et en fait j'en ressentais une honte démesurée. J'ai travaillé sur le monstre pendant très, très longtemps - si longtemps que sa signification m'a échappé.
La seule raison pour laquelle je suis publié, c'est grâce à Nick, mon plus proche ami alors que je vivais à Nashville pour travailler sur mon doctorat de philosophie à l'Université de Vanderbilt. Bien que je pense que le langage exact qu'il a utilisé était inapproprié, une nuit bien arrosée, il a dit quelque chose comme, Bouge ton cul et envoie ça à mon ancien colocataire ! qui n'était autre qu'un agent à New York. Encore une autre histoire de vous savez qui, j'en ai peur. Bref, cela a pris quelques années, puis les choses ont simplement commencé à se produire. Je me pince encore.
Les cultures que vous présentez dans la série, jusqu'à présent, ont une grande connaissance d'elles-mêmes. Quelles cultures ou personnes avez-vous utilisées comme base pour les gens de ce monde ?
L'analogie que j'aime toujours utiliser lorsqu'on parle de la construction d'un monde est la sculpture : lorsque vous construisez un monde, ce que vous faites, selon moi, c'est prendre la vie d'une culture partagée et des associations historiques et les sculpter en différentes formes. En écrivant de la fiction contemporaine, vous dites simplement "New York" et toutes les associations sont faites. Mais lorsque vous dites "Carythusal" ou "Nenciphon", les mondes sont vides de sens. L'auteur de fantasy a vraiment un des jobs les plus difficiles dans la fiction : lui ou elle doit donner un sens à ce qui n'en a pas - plus c'est authentique, mieux c'est, en ce qui me concerne. Je crois que c'est une des choses qui fait de Tolkien un tel génie.
Certains auteurs de Fantasy, Guy Kay me vient à l'esprit ici, prennent des choses "toutes-faites" qui exploitent des associations partagées. L'avantage vient du fait qu'une grande partie du travail est déjà accompli : une fois que le lecteur réalise que Sarantium est une version alternative de Constantinople, l'image qui s'y associe est immédiate, et claire. D'autres exploitent la source collective d'une manière plus éclectique, fragmentaire ou mystérieuse - ici le travail peut être plus difficile, vu que rien n'est tout-fait. Comme mon intérêt repose dans l'exploration et la prolongation de conventions de fantasy épique et Tolkienesque, j'ai suivi son "approche du Milieu", en utilisant des parallèles fragmentaires mais encore extensibles, et en dessinant principalement sur la Méditerranée Hellénistique, que je trouve très intéressante en raison de son inclusion dans les très anciens contextes Egyptiens et dans des sociétés Sumériennes. Je voulais un monde cultivé, socialement complexe, et cosmopolite - quelque chose que je trouverais amusant de détruire.
Vous aviez probablement toujours l'intention de le publier, mais certains auteurs déclarent atteindre un point où l'histoire fait tilt et ils se disent : Je l'ai. Jusqu'où êtes-vous allé dans l'écriture de Autrefois les Ténèbres avant de réaliser que cela faisait tilt ?
Comme vous l'avez peut-être supposé auparavant, j'ai fini d'écrire Autrefois les Ténèbres bien avant ce premier "tilt".
Pendant très longtemps j'ai pensé que la publication était une chimère, comme lorsqu'on dit je veux être astronaute à l'école primaire. J'ai renvoyé le manuscrit original du Prince du Néant une fois, au début de mes vingt ans - je ne me souviens même plus à qui. Cela a été refusé, je m'en souviens. Et je me souviens également avoir pensé qu'un certain éditeur avait volé mes noms : peu après que le manuscrit revienne, plusieurs noms que j'avais utilisés ont commencé à faire leur apparition dans les épisodes Whorf/Klingon de Star Trek : the Next Generation ! Ah, les jours grisants de la paranoïa créative...
Mais même à ce moment-là je pense que je voyais le tout comme quelque chose d'impossible. Je ne savais que trop bien à quel point j'étais un auteur nul, et que les thèmes que j'avais mis en place étaient au-delà de ma capacité à explorer les choses d'une façon qui ne soit pas banale. Il y avait toujours ce gouffre entre ce que je voulais écrire - les réflexions, les sentiments, toutes les actions - et ce que j'étais effectivement capable d'écrire. Je n'ai jamais renvoyé le manuscrit. Au lieu de cela, j'ai commencé à re-écrire depuis le tout début, en développant et en remodelant le monde d'Earwa.
Et j'ai continué à faire cela lorsque j'avais la trentaine - à ce moment précis j'ai considéré le projet comme un petit peu plus qu'un hobby embarrassant. Je vivais avec ma fiancée, Sharron, et mes manières éhontées commençaient à disparaître. J'avais découvert la philosophie, et les endorphines coulaient dans mes veines. Je voulais à tout prix devenir un universitaire en philosophie. Aussi étrange que cela puisse paraître, c'était lorsque les choses "tiltaient" pour moi au niveau écriture. Je glandais toujours avec le monde et l'histoire, mais pour la première fois, il semblait que je pouvais effectivement écrire ce que je voulais écrire. Expression et espérance sont devenus une seule et unique chose. Un jour je finirai ce fichu truc - c'était mon mantra. Mais tel un adorateur du grand dieu Proscrastidemus, je n'y ai jamais vraiment cru. Quand vous êtes un pessimiste radical, la vie est pleine de surprises plaisantes.
Tout comme l'auteur canadien Steven Erikson, votre travail est apparu au Nord et au-delà de l'Océan avant d'atteindre les USA. Avez-vous l'impression que le fait d'être un auteur Canadien/non américain était une épreuve ou un obstacle pour trouver un éditeur américain ? Et à quel point était-ce important pour vous d'être publié par un éditeur américain ?
Je suis vert, tant de mes opinions par rapport à cela sont simplement des hypothèses. Je crois que de nombreux éditeurs américains ont simplement placé le marché canadien dans la fourre américaine, donc pour eux, le fait d'acheter des oeuvres sans droits canadiens peut être un problème douloureux - c'était une retenue dans des lieux tels que Tor, par exemple. Donc je suppose que c'était un genre d'obstacle.
D'après ce que je comprends, il est très difficile de vivre en tant qu'auteur à moins d'avoir une sorte de présence américaine. Depuis que le fait de manger est devenu une solution lorsque vous ne pouvez pas en vivre, vous pourriez dire que le fait de trouver une solution américaine était plutôt important. Avec le sexe, sans aucun doute...
Plus sérieusement, il y a des avantages à être d'abord publié au Canada. Il y a ce que j'aime nommer l'effet bienvenue à la maison, fils, qui permet même à un auteur de fantasy de se faire remarquer par une interview à la télévision et à la radio. Et ici les éditeurs connaissent le marché canadien bien mieux que ceux de New York (où le Canada ressemble souvent un petit peu plus à un camp d'été avec sa propre monnaie, comme dirait A. Whitney Brown). En tant qu'auteur débutant, vous êtes littéralement en guerre avec vos propres ténèbres. Je réalise que le fait de bâtir un lectorat est bien plus difficile dans la vaste clameur du marché américain.
Vous avez reçu quelques grands éloges de noms connus et respectés dans le genre ; en particulier les compliments sur Autrefois les Ténèbres de Steve Erikson et John Marco, et sur Le Guerrier Prophète de Kevin J. Anderson. A quel point cette reconnaissance était-elle gratifiante venant de vos pairs et cela a-t-il aidé à assurer un arrangement de publication américaine ?
Des pairs - je n'y avais jamais vraiment pensé de cette manière auparavant ! La reconnaissance est bonne, très bonne. Je me souviens encore du jour où mon éditeur me transmettait les compliments de Steve... J'étais estomaqué. Voilà où j'étais, cet intello avec une petite affaire sur un petit marché, cherchant des façons d'atteindre ceux qui, selon moi, aimeraient le livre : des drogués du monde (comme moi), et ceux qui avaient abandonné la fantasy épique quand ils étaient à l'université. Tout ce que je pouvais penser c'était 9-des-10-premiers-romans-sont-des-échecs-9-des-10-premiers-romans-sont-des-échecs... Vous vous sentez vraiment délaissé dans cette situation : comme je le disais, je n'avais pas pris la publication au sérieux, mais une fois que j'y avais goûté... Ce premier livre semblait être une porte désespérément petite à travers laquelle je devais me faufiler. Puis sans avertissement, Steve a ouvert de l'autre côté en pleurant, Où étais-tu ?
C'est difficile à expliquer. Tout ce que je peux dire c'est que je suis très reconnaissant envers ceux qui ont aidé pendant les ténèbres qui ont précédé Autrefois les Ténèbres. J'ai l'intention de le leur rendre.
Avec Autrefois les Ténèbres, vous n'aviez probablement pas de date limite et le plus gros de la pression venait probablement de vous-même en tant que propre éditeur. En terminant Le Guerrier Prophète, y avait-il une date limite et/ou de la pression externe, pour conclure le livre ? Est-ce que le succès critique de Autrefois les Ténèbres a eu un impact sur votre approche d'écriture du Guerrier Prophète ?
Je peux dire honnêtement que l'année dernière était la plus difficile de ma vie - au niveau du travail. J'enseignais à temps partiel au Collège Fanshawe ici à Londres, j'ai re-écrit et défendu le prospectus de ma dissertation, et j'ai conclu Le Guerrier Prophète. Je me réveillais chaque matin à 5 heures, 7 jours par semaine. Entre mai 2003 et mars 2004, je n'ai pris qu'un jour de congé (pour faire la fête avec mes potes et regarder Le Retour du Roi). J'ai écris à Noël. J'ai même travaillé (avec une gueule de bois) le jour du Nouvel An.
Comme j'avais environ 15 ans pour finir Autrefois les Ténèbres, je n'avais vraiment aucune idée où je me dirigeais quand j'ai signé les affaires pour Le Guerrier Prophète et La Millième Pensée (NdT : traduction possible, la version française officielle n'existant pas encore). Soudainement ma passion personnelle était devenue une initiative collective - et je ne fais pas de sous-entendus sur le cercle immédiat des intérêts commerciaux qui surgissent soudainement autour d'un auteur (votre agent, éditeur, publiciste, des parents avides, et ainsi de suite), il y a également vos lecteurs. Le fait d'acheter dans une série incomplète, particulièrement d'un auteur inconnu, est un acte de foi - 26 dollars c'est un réservoir d'essence ou la valeur d'une semaine de provisions pour moi ! L'idée de remettre à plus tard la fin de mon affaire me tourmentait, et l'idée d'écrire quoi que ce soit d'autre que le livre que je me sentais obligé de conclure était impensable. Pression, pression.
Ajoutez à cela toutes les folles critiques que Autrefois les Ténèbres accumulait. Je pensais vraiment que le livre était une oeuvre qu'on aime ou qu'on déteste, ce qui n'était pas un problème en ce qui me concerne, parce que je ne l'ai pas écrit pour tout le monde. Je pensais que les critiques seraient partagées, et que les tomates pourries, si j'en recevais, seraient saupoudrées de critiques révélatrices. Après toutes les critiques que le livre a reçues, je crois que la première que j'ai lue (et c'était une expérience à se ronger les ongles !) s'approche le plus de mes propres sentiments envers le livre. Tous les autres ont été trop gentils - vous aussi, Rob !
C'est là où je pense que la pression était une bonne chose. Comme ma planification était si serrée, je n'avais vraiment pas le temps de me tourmenter (tant que ça) sur le fait que Le Guerrier Prophète suive la voie de son prédécesseur. Tous les soucis collectifs se sont réunis en un impératif unique : Ecris, écris, bouge-toi le cul ! Et aussi étrange que cela puisse paraître, soudainement j'étais là avec le monde, les personnages, et un écran blanc - comme au bon vieux temps.
Maintenant que j'ai le temps, je flippe.
Est-ce que Le Guerrier Prophète était un travail plus difficile ?
Les deux livres étaient complexes pour différentes raisons. Une des choses concernant Le Seigneur des Anneaux est que l'histoire qu'il raconte peut être narrée (et a été narrée) dans plusieurs mondes différents. Une des nombreuses choses qui rend l'histoire si remarquable est la façon dont elle aborde les complexités sidérantes de la Terre du Milieu sans vraiment dépendre de ces complexités. Les gens froncent habituellement le nez quand je dis cela, donc laissez-moi expliquer un peu plus en détail.
Lorsque j'ai commencé ma première re-écriture exhaustive de Autrefois les Ténèbres, cette fois-ci avec l'intention d'être publié, j'ai adhéré à quelque chose alors nommé le Del Rey Online Writers Worshop (ou le "DROWW" comme nous l'appelions [NdT : cela se traduirait par Atelier Online Del Rey pour Auteurs]), où j'ai appris assez rapidement que, bien que je sache écrire, j'en savais vraiment peu sur la narration. Si vous voulez écrire quelque chose de mystérieux, la première tendance, je crois, et de rendre le tout mystérieux. Et si vous avez un monde vaste dont vous êtes inconsidérément fier, la première tendance est d'essayer de tout référencer. Ce sont deux grandes erreurs. Afin d'intéresser les lecteurs par rapport au mystère, vous avez besoin de leur donner un terrain solide sur lequel se tenir - se concentrer sur le mystère plutôt que sur le fait de tout rendre mystérieux. De même, afin d'intéresser les lecteurs par rapport au monde, vous devez leur donner une route claire dans ce monde.
Une des leçons que j'ai apprises de Tolkien est quelque chose que j'ai nommé "transcendance narrative", ce qui s'exprimait comme une règle, qui pourrait être quelque chose comme : Dans la fantasy épique, le monde doit transcender l'histoire - cela doit, comme notre propre monde, sembler être un endroit capable de contenir d'innombrables histoires. Pour moi, cela signifiait la création d'un monde détaillé. Après tout, la réalité est une fonction de détail. Mais Tolkien possède une leçon de narration qui représente l'encensement de cette création du monde : peu importe à quel point le monde est détaillé, gardez une histoire simple, stupide, du début à la fin. Donnez un chemin clair au lecteur.
Maintenant, à travers la re-écriture, j'avais un peu de difficulté avec le problème du mystère, mais le problème du "chemin clair" s'est révélé presque insurmontable. Contrairement à Tolkien, j'avais une histoire qui, bien qu'universelle si on la résume (le Fils cherchant son Père), a changé de si nombreuses manières sur différents détails appartenant au monde. Comme j'avais l'intention d'écrire de la fantasy épique aussi convaincante qu'historique, vous pourriez penser que c'est une bonne chose - et peut-être que c'est le cas - mais cela a certainement rendu la re-écriture d'Autrefois les Ténèbres plus difficile. J'ai perdu le compte de toutes les différentes manières pour essayer de rendre les Trois Mers et Earwa accessibles. Et d'une certaine façon je crois que j'ai échoué.
Avec Le Guerrier Prophète, le monde était déjà en place, et dans certains aspects, cela a rendu les choses tellement plus faciles. Là encore, j'ai trouvé que les nouvelles difficultés qui se présentaient étaient tout aussi stimulantes, mais je vais garder cette histoire pour la prochaine question.
À nouveau, en comparant les deux romans, Autrefois les Ténèbres, comme un roman d'ouverture, ce dernier avait naturellement plus d'antécédents et d'histoires à mettre en avant. Est-ce que le fait de plus se focaliser sur la progression du scénario dans Le Guerrier Prophète était un processus plus stimulant ou réjouissant ?
Les principales difficultés que j'ai rencontrées avec Le Guerrier Prophète découlaient directement des objectifs indignes que je m'étais fixés. Dans un sens, le livre concerne la conquête, la myriade et, souvent, les façons bizarres dont les humains se soumettent les uns les autres, soit à travers la violence ou la séduction. Donc d'un côté il y a la conquête du païen par la Guerre Sainte. Je voulais vraiment que la Guerre Sainte apparaisse comme quelque chose de vivant, qui respire - comme un protagoniste alternatif, en fait. Le fait d'accomplir cela, toutefois, requerrait un tracé narratif quasiment historique (que j'ai tiré de Iron Men and Iron Saints, de Harold Lamb) parsemé à travers les différentes rives du récit des personnages. Comme je voulais jouer ces deux tracés l'un contre l'autre de façons intéressantes, ce sont devenu des affaires minutieuses. Aussi, j'ai découvert que la tendance est de passer au-dessus des détails en racontant l'histoire d'actions collectives - pour raconter à un niveau qui implique des abstractions. C'est ce qui rend l'histoire si ennuyante pour tant de personnes. Ainsi, il y avait également la lutte continuelle pour que la Guerre Sainte reste concrète, pour qu'elle reste vivante dans mon imagination de lecteur. Si je pense avoir réussi, c'est uniquement parce que j'ai reconnu qu'il est impossible de porter tout le monde avec soi - le détail qui enrichit le récit historique pour certains en accablera d'autres. C'est ainsi. En tant qu'auteur je pense qu'il est très important de saisir votre lecteur.
D'un autre côté, il y a la conquête de la Guerre Sainte vue de l'intérieur - par Kellhus. Ici mon but était de raconter une histoire qui montre un prophète montant au pouvoir, plutôt que de simplement l'expliquer. Pensez à la différence entre le fait de décrire une conversation qui captive celui qui écoute, et le fait de retranscrire effectivement cette conversation. Le premier n'a pas du tout besoin d'être captivé, alors que le second doit l'être, légèrement, si le lecteur doit trouver ses conséquences plausibles. Maintenant je suis aussi vaniteux que le deuxième gars, mais je ne doute pas que si je rencontrais Kellhus il me ferait laver ses tiroirs tout en s'extasiant devant ma bonne fortune. C'est sacrément difficile de décrire quelqu'un de bien plus intelligent que vous ! J'ai utilisé l'approche "fusil à pompe", en écrivant des choses stupides les unes sur les autres, jusqu'à ce que j'aie la chance d'écrire quelque chose d'intelligent.
Le Guerrier Prophète venant juste de sortir au Canada, quand prévoyez-vous de publier le(s) prochain(s) volume(s) ? Une fois terminé, combien de volumes Le Prince du Néant contiendra-t-il ?
Le Prince du Néant comprendra trois livres, Autrefois les Ténèbres, Le Guerrier Prophète, et La Millième Pensée. Ils racontent l'histoire d'événements cruciaux qui ont lieu quelques vingt années avant que la Seconde Apocalypse ne commence. J'ai des ébauches (dont les formes originales, par coïncidence, datent d'il y a quelques vingt années) qui donnent un aperçu de l'histoire de la Seconde Apocalypse, débutant avec The Aspect-Emperor et se termine avec Le-Livre-Qui-Ne-Doit-Pas-Etre-Nommé. Le fait que cela devienne une trilogie comme Le Prince du Néant reste à voir. Ma supposition, c'est que chacun sera en deux livres.
Une fois, étant très ivre, je me suis vanté que je voulais écrire quelque chose qui ferait passer Le Seigneur des Anneaux pour Little Miss Muffet. Cela n'arrivera jamais, bien entendu, mais je veux vraiment écrire quelque chose qui soit digne du mot "épique", en espérant que même si j'échoue, j'aurais réalisé quelque chose d'intéressant. Comme le fait d'acheter dans une série de livres ressemble beaucoup au fait d'entrer dans une voiture avec quelqu'un d'autre au volant, les gens devraient savoir pourquoi je porte un casque anti-chocs.
Avec la publication du Guerrier Prophète, pouvez-vous vous engager dans une carrière d'auteur à temps complet ? Combien de temps consacrez-vous à l'écriture de Philosophie ?
Je me suis jeté à l'eau après la fin du deuxième trimestre. Contre tout attente les traductions arrivent au compte-gouttes, et moi et ma fiancée Sharron, nous parvenons à survivre. Cela aide d'avoir le Meilleur Agent au Monde... Il se trouve que j'ai très peu de temps à consacrer à l'écriture de philosophie, ce qui est probablement mieux. Comme pour la sobriété, cela m'évite de devenir trop moralisateur. Pour le moment, je suis plus intéressé par le fait de re-jouer le crime plutôt que de le résoudre.
En grandissant et en trouvant votre propre voix d'auteur, quels auteurs/livres vous ont influencé, compris ou non dans le genre Fantasy & Science Fiction ?
Tout d'abord le plus important, Tolkien. Puis Frank Herbert - particulièrement la version originale de Dune. D'une certaine manière je pense n'avoir jamais échappé aux barrières que ces deux auteurs ont imposées à mon imagination. Hors du genre, Ernest Buckler a toujours été le modèle auquel j'aspire, autant à l'égard des personnages que du style. Pour une raison ou une autre, j'ai toujours gardé à portée de main une copie de Vers le Phare (Woolf) et de Gatzy le Magnifique (Fitzgerald) - juste pour me rappeler, je suppose, de la sensibilité et de la nuance que la pensée et le soin peuvent inspirer pour la prose de quelqu'un.
Quels auteurs trouvez-vous le temps de lire, à nouveau compris ou non dans le genre ?
Je viens de relire Les Jardins de la Lune (Erikson), et j'ai commencé à relire Deadhouse Gates, afin que je puisse rattraper Memories of Ice et House of Chains - j'ai été sacrément occupé ! Erikson me rappelle de façon singulière combien j'avais du plaisir à lire avant d'être institutionnalisé par l'Université et par "les textes primaires". Avant cela il y a eu Perdido Street Station (Mieville) - un livre extraordinaire - et Méridien de Sang (Cormac McCarthy), qui demanda du courage à lire en raison d'une étrange expérience d'une mort proche que j'ai vécue il y a quelques années. C'est le genre de livre qui grave ses initiales dans votre psyché. Et avant ceux-là c'était Da Vinci Code de Dan Brown, juste pour comprendre toute l'agitation entourant ce livre. J'en suis encore déconcerté.

:Avec toute la ferveur entourant Tolkien/les films du SDA et la Fantasy Epique devenant un genre plus reconnaissable, il semble également y avoir un courant d'auteurs qui adoptent l'écriture de fiction dans une veine assez à l'opposé de la tradition de Tolkien (Elfes, Nains et autres). S'il s'agit d'une bonne chose pour la croissance et la diversification (à défaut d'un meilleur terme) du genre, il semble également y avoir un peu de dérision envers les travaux du Professeur Tolkien. Sur nos forums de Fantasy, il y a un débat continuel par rapport au genre et la voie qu'il prend, y a-t-il trop de clones de Tolkien et n'y a-t-il pas assez de voix "originales" dans la Fantasy, des auteurs qui ne reproduisent pas exactement la Terre du Milieu de Tolkien. Bien que votre travail soit entre les deux de la meilleure manière possible, quelque chose d'évocateur venant de l'esprit du travail de Tolkien se mélange avec un nouveau monde incroyablement détaillé, riche et effervescent, où vous situez-vous personnellement, en termes de diversité dans le genre Fantasy Tolkienisé en comparaison des étranges nouveaux auteurs tels que China Mieville ? : En fait je suis inconsciemment le modèle de Tolkien... Mais c'était alors le moment : explorer ces conventions très populaires en les prenant au sérieux - en les tournant à l'endroit, pourrait-on dire, au lieu de les tourner à l'envers . Lorsque les premières volées d'Autrefois les Ténèbres ont été imprimées, Penguin m'en a envoyé deux boîtes de quinze par erreur, et en suivant le conseil utile de John Marco, j'ai commencé à les envoyer loin et en nombres, en demandant à diverses personnes si cela les intéresserait de jeter un oeil. A ce moment précis je ne savais rien, vraiment rien, sur la grande scène SF & F - j'avais lu à peine trois ou quatre romans de fantasy les dix dernières années - donc je ne savais pas du tout à quoi m'attendre. Mais j'ai visité divers sites web, en pensant que le livre serait mieux reçu par des intellos comme moi. J'ai commencé à envoyer des emails de requêtes.
Puis je suis entré dans ce débat. J'ai d'abord reçu quelques refus direct du genre Je ne fais pas de fantasy épique, puis quelques avertissements : Envoyez-le, mais sachez que je déteste la fantasy épique. En considérant l'enthousiasme entourant Le Seigneur des Anneaux de Jackson, je trouvais cela compréhensible. Tout le monde connaît quelqu'un qui semble détester les choses populaires parce qu'elles sont populaires. D'un côté il y a ceux qui cultivent ce que j'appelle le "chic iconoclaste", et de l'autre ceux qui ont une suspicion par principe sur l'industrie culturelle. Je me disais que c'était sans surprise. Chaque coin et recoin de la culture possède sa propre "littérature". Si la SF & F est de la "para-littérature", alors des "para-littéraires" sont quasiment inévitables, n'est-ce pas ? Je me suis dit que tout ce que j'avais à faire, c'était de leur montrer que je suis la bonne affaire - ils viendraient.
Donc j'ai posé une question sur un forum où la fantasy épique semblait prendre une raclée particulièrement dure dans les mains d'un de ces critiques. J'ai découvert que quelque chose n'allait pas la première fois que je me suis fait taper sur les doigts pour avoir utilisé le terme "sci-fi" au lieu de "SF". Puis j'ai fini par passer mon temps à parer une succession de critiques d'hommes de paille et des attaques sur mon personnage - et je continuais de m'excuser, en pensant que cela devait être mon "e-ton" (NdT : le ton qu'il utilisait sur le Net) ou quelque chose comme ça. Je veux dire, ces gens célèbrent la différence et la diversité, n'est-ce pas ?
Pas vraiment. La graisse brûlait et j'étais sur le grill !
A ce moment-là les raisons derrières les flammes m'ont échappé, mais maintenant je pense que cela devait être lié à une attaque que j'avais faite sur le post-modernisme - une chose qui n'est devenue claire pour moi qu'après avoir lu Perdido Street Station. Si je me souviens bien, j'étais au milieu de la lecture du Livre du Long Soleil (Wolfe), et à part le fait d'avoir été captivé par ses observations incisives et sa prose impeccable, j'ai été déçu par ce qui semblait être - en tout cas pour moi - une reproduction presque mécanique de plusieurs termes tordus post-modernes : l'utilisation de doubles et de miroirs "subversifs au niveau existentiel", les références continuelles à l'hybridité et au carnavalesque, l'identité décentrée, la motivation fuyante et le "réalisme psychologique". Il y a tant de chose qui semblaient venir tout droit d'un manuel post-moderne pour moi, au point de commencer un jour, sans vraiment le vouloir, à "repérer les termes tordus" tout en lisant. Même pire, il me semblait qu'il les utilisait sans sens critique - ou pire encore, en les imaginant critiques d'une façon inhérente plutôt que comme l'exposé d'un status quo alternatif.
Je pense que la raison pour laquelle j'ai été descendu en flammes venait simplement du fait que ces termes tordus, qui me semblaient être une expression fatiguée d'un formalisme manqué, et qui semblait en fait être excitant ou important pour ceux avec qui je débattais. Leur réaction, je crois, était apparentée à la réaction que des amoureux de Jordan ou de Brooks doivent avoir quand un des para-littéraires s'y parachute et commence à énumérer et à rejeter tous les termes tordus recyclés qu'ils adorent. Ils ont sorti leurs griffes.
Bien entendu, rien de tout ceci ne signifie que les termes tordus post-modernes ne peuvent pas être intéressants - je pense qu'en fait Mieville est un peu supérieur à Wolfe à cet égard. Et bien sûr, une preuve accablante du post-modernisme n'est pas nécessairement une preuve accablante de Nouvelle Bizarrerie. Personnellement, je suis impatient de partager leurs explorations en tant que lecteur et en tant que fan nullement décontenancé.
Mais cette rencontre, qui m'a consterné à ce moment-là, m'a fait penser longuement et durement, pas simplement à la fantasy, mais à ce que la fantasy devrait être. En conséquence, j'en suis arrivé à une poignée de conclusions provisoires, dont je serais trop heureux de discuter...
o Des conventions intellectuelles, tels que les termes tordus post-modernes que je mentionnais auparavant, peuvent être aussi étouffantes que commerciales - peut-être même plus, étant donné la façon dont ils semblent duper des gens autrefois intelligents en pensant qu'ils font quelque chose de critique, ou même pire, de révolutionnaire. Les "paradigmes traditionnels" de soi-même, la signification, et la représentation se sont effondrés il y a longtemps.
Il est facile d'échapper aux conventions. Briser les règles est simplement un exercice officiel, et celui qui peut être exercé, comme l'art moderne l'a montré, à un point d'inaccessibilité totale. Cela ne possède pas d'une façon magique une relation plus privilégiée avec l'originalité, que le fait de suivre les règles. La question, selon moi, est toujours de savoir comment nous brisons ou suivons les règles.
Des conventions commerciales peuvent être profondes. J'ai découvert que les para-littéraires passent souvent sur la nature dialectique d'une industrie culturelle et clament que les sociétés de média dictent ce que les masses lisent - c'est en tout point aussi faible que la revendication des libertaires ou des fondamentalistes du marché qui prétendent que les masses dirigent, par leurs achats, ce que produisent les corporations des médias. Evidemment, les deux dialoguent entre eux, et le pendule se balance.
N'importe quel produit venant de marchés de masse est en quelque sorte le résultat d'un désir collectif, ce qui est pour ainsi dire, le résultat d'un quelconque manque collectif. Maintenant dans le cas de nombreux produits de consommation de masse, je suis d'accord sur le fait que le problème de manque est en grande partie un système de société : des anneaux aux diamants attractifs sont l'exemple classique ici. Honteux de ne pas avoir les moyens pour une pierre correcte ? Remerciez DeBeers, qui dans leurs vidéos promotionnelles de vente à grande échelle admettent ouvertement manigancer de nouveaux "impératifs culturels". C'est toutefois une histoire différente pour la fantasy épique : l'éditeur original de Tolkien a simplement trébuché sur le manque collectif auquel il répondait, celui qui précède n'importe quelle campagne de marketing et semble sacrément proche de l'universel.
Cela rend le sous-genre, et toutes les ressemblances familiales lui appartenant, horriblement significatifs. La fantasy épique est un code, une façon de décoder qui nous sommes durant cette étrange et dangereuse période dans notre histoire. Pour moi, cela signifie que les conventions de la fantasy épique doivent être bien plus comprises qu'elle n'ont besoin d'être brocardée. Ceux qui pensent avoir déjà compris, qui pensent que l'affaire est conclue, ne sont rien de plus que des dogmatistes. Il y a très peu d'affaires ouvertes ou fermées dans la critique culturelle. C'est de l'interprétation jusqu'au bout.
Si la fantasy épique est un symptôme d'un phénomène bien plus fondamental, alors le fait de souhaiter sa domination commerciale n'a aucun sens. C'est, je crois, le coeur du débat en cours. Si la fantasy épique était simplement un phénomène arbitraire, un accident historique ou une imposition de société, alors peut-être que les tactiques des para-littéraires auraient un sens - peut-être. Mes notes sont sur le côté opposé de la table, et un hôte de ce que je pense être des arguments convaincants. Mais même si j'ai tort, je ne suis pas sûr de ce qu'espèrent accomplir les para-littéraires en s'insurgeant contre la fantasy épique. Ils ne pensent sûrement pas que la disparition de la fantasy épique signifiera la fin des conventions commercialement dominantes, n'est-ce pas ? Peut-être qu'ils veulent simplement que leurs conventions deviennent commercialement dominantes, bien que vous puissiez penser qu'ils ont découvert que, étant donné la façon dont le marché satisfait tous nos besoins trop humains pour la flatterie, la simplicité et la conviction, les chances que cela se concrétise semblent peu encourageantes.
C'est plutôt hilarant quand on y pense : les fans de fantasy épique d'un côté, ignorant les para-littéraires comme d'arrogants grognons, et les para-littéraires de l'autre côté, ignorant les lecteurs de fantasy épique comme des imbéciles ignorants. Cela semble plutôt familier, n'est-ce pas ? Des conventions génériques ne sont pas les seules choses répétées ad nauseum !
Alors comment devrait être la fantasy ? Aimée. Explorée. Critiquée et célébrée. Argumenter sur la forme qu'elle devrait ou ne devrait pas prendre est, selon moi, un jeu où on est toujours perdant.

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