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Un nouvel entretien avec R. Scott Bakker !

Par Nerwen, le jeudi 13 mars 2008 à 18:38:29

En attendant de découvrir bientôt la suite de sa trilogie, toujours au Fleuve Noir, nous n'avions pas envie de perdre de vue le prometteur R. Scott Bakker !
D'où la traduction pour vous, alors que l'auteur lui-même se prépare à changer de genre de cette récente interview, toujours menée de main de maître par notre camarade Patrick St-Denis. Cela dit, si parfois, l'auteur semble partir très loin et tient des propos assez alambiqués, il est tout de même en général plus facile de les appréhender dans la langue de Molière.
C'est donc ce que nous vous proposons maintenant.

Nouvelle interview de l'auteur de "Autrefois les ténèbres"

Je sais que vous avez une peur viscérale des spoilers, mais vous n’avez quand même pas pensé que nous allions vous laisser filer sans rien vous demander sur The Great Ordeal. Nous avons tous lu le texte de couverture, bien sûr, mais que pouvez-vous nous dire à propos de votre prochain roman ?

Où avez-vous eu ce titre? C’était seulement quelque chose que j’ai inventé parce que vous avez besoin de donner un nom aux livres pour le contrat. Après je ne l’ai pas aimé, et je ne l’aime pas maintenant non plus. Le premier livre s’appelle The judging eye, à moins qu’un des mes éditeurs n’arrive à me convaincre de l’intituler autrement ! Tout ce que je peux dire c’est que l’histoire se déroule 20 ans après la fin de The thousandfold thought

Quand nous avions parlé à la fin de l’année 2005, vous étiez vraiment excité à l’idée de commencer à travailler sur The aspect emperor ? Est-ce un processus calme/ stimulant jusqu’ici ?

Ecrire un livre est toujours un défi, particulièrement quand vous écrivez une histoire en plusieurs épisodes, et même encore plus quand vous semblez incapable d’écrire d’un trait comme moi. J’ai fini en sautillant partout plutôt que d’être collé au livre à la main. Par exemple, le dernier chapitre que j’ai fini était le chapitre 3- le chapitre 3 !Vous vous rendez compte…
De plus, le fait est que ma carrière s’est vraiment installée maintenant. J’ai du garder ma motivation intacte pour ce livre - commencer à considérer cela comme un travail, pendant qu’au même moment je devais préserver mes engagements artistiques. Plus facile à dire qu’à faire, du moins pour moi.

Verrons-nous plus de monde- géographiquement parlant- dans cette nouvelle série?

Oh oui…

Dans notre dernière interview, vous avez dit qu'à la pensée de mettre le Consul, l’Inchoroi, le Nonmen et le Sranc sous les feux des projecteurs, vous en aviez le tournis. Pensez-vous que les fans seront contents du résultat ?

Je l’espère! Mais c’est littéralement impossible de dire de l’intérieur de l’histoire ce que les gens en penseront de l’extérieur.

Y-a-t-il des thèmes spécifiques que vous vouliez explorer dans cette seconde série?

Spécifiquement, je suis intéressé par ce que signifie vivre dans un monde où la valeur est objective, ce qui veut dire, vivre dans une sorte de monde où nos ancêtres pensaient avoir vécu. Pouvez-vous imaginer, par exemple, ce que signifierait vivre dans un monde où l’infériorité sociale et spirituelle des femmes était un fait comme le poids atomique de l’uranium ? Israël à l’époque biblique était un monde comme tel, comme il y a en a eu beaucoup d’autres.
Nous avons une prédisposition ancrée en nous à « naturaliser » nos valeurs, à penser que la façon dont nous valorisons les choses est la façon dont les choses sont- c’est une des nombreuses dettes/ passif dont nous pouvons remporter de nos cerveaux de l’âge de pierre.
D’autre part, il y a un nombre important de thèmes transversaux qui impliquent la croyance et la foi comme étant les leviers de l’action.

Avait-il des règles préconçues de la fantasy que vous vouliez tordre ou casser quand vous avez entrepris l’écriture de The prince of Nothing ? Et qu’en est-il de The aspect emperor?

Je tiens plus à étreindre les conventions qu’à les casser- la torsion semble arriver de son propre chef. Le succès, celui qui porte The second apocalypse dans sa totalité, est l’eschatologie (NDT : lien avec les derniers temps, les derniers événements de l’histoire du monde ou l’ultime destinée du genre humain, couramment appelée la « fin du monde ».)- Sans surprise ici. Qu’est-ce que cela signifie de vivre dans un monde avec une structure narrative objective (c’est-à-dire un monde avec une apogée et une fin) ? Et inversement, qu’est-ce que cela signifie de vivre dans un monde qui n’est pas ? Les autres, je pense, sont plutôt évidents.
En ce qui concerne The aspect emperor , je me suis particulièrement intéressé à la quête, et les façons dont le monde lui-même devient le premier antagoniste. J’ai aussi aimé pouvoir explorer et le rôle des races alternatives, des « super-humains », ainsi que –accrochez-vous !- le jeune roi déchu.

Est-ce que les grandes lignes de l’intrigue ont beaucoup diverges depuis le moment où vous avez- commence à écrire The prince of nothing ou bien aviez-vous le déroulement de l’histoire plus ou moins en tête depuis le tout début ? Y-a-t-il eu des personnages qui ont été ajoutées ou étoffés au-delà de vos intentions initiales ? Avez-vous fait des changements par rapport à vos plans initiaux pendant que vous écriviez la série ?


Je sais que quand j’ai commence à travaillé sur The judging eye, je me suis retrouvé à inventer une série entière de nouveaux personnages aux points de vue différents. Je n’avais pas réalisé ce que je faisais jusqu’à ce que je commence à lire A feast for crows, à ce point là je me suis concentré à les condensé en un seul personnage. Je me disais que j’ajoutais ces personnages aux points de vue différents pour le bien du lecteur, quand dans les faits je le faisais pour moi- Je veux dire par là, que multipliez le temps que vous avez passé avec The prince of nothing par 1000, et vous aurez un estimation approximative du temps que j’ai passé avec mon casting. Le besoin de rafraîchir les choses est presque irrésistible, comme l’attente qui accompagne ce que vous faites, autant pour vos lecteurs que pour vous-même. Mais quand vous avez aussi une intrigue compliquée en mouvement, vous prenez vraiment des risques à faire dériver cette dernière vers cette ligne du destin où votre histoire commence à perdre de sa cohérence. Que ce soit ou non ce qui ce passe avec le dernier livre de Martin, je ne suis pas sûr – tout ce que je sais c’est que cela a déstabilisé ce que je faisais en perspective, et m’a amené à prendre un toute autre chemin. Cela m’a pris un moment, mais je suis finalement retombé amoureux des vieux jeux.
Et je n’ai jamais arrêté d’être un sénile sur le monde. Je suis franc et vaniteux quand on en vient à Earwa. Mon monde file des coups de pied au cul à du beau monde, mon vieux.
En conséquence, je sens vraiment bien que je suis capable de mieux équilibrer la complexité de l’histoire et la richesse du monde dans The Judging Eye, comparé à tous les livres de la série The prince of Nothing. Cela sera intéressant de voir ce que les gens pensent.

Un mot sur la mise sur le marché en masse de l’édition de poche de The Prince of Nothing aux USA ?

Cet été ou dans ces eaux- là, d’après ce que l’on m’a dit.

En quoi The Aspect Emperor diffèrera de la trilogie The Prince of Nothing?

Eh bien, je ne peux plus dire que ce sera une duologie, parce que lorsque j’écrivais, cela se terminait en prenant une forme parallèle : l’histoire se divise naturellement en trois parties. Le premier livre, The Judging Eye, prend la même forme que The Darkness That Comes Before (NDT : en français, Autrefois les ténèbres) dans la série The Prince of Nothing (NDT : en français, Le Prince du Néant)- le second, The Shortest Path, sera un récit de voyage, dans la même veine que The Warrior Prophet et le troisième… eh bien, disons juste nous serons un long moment à étonner les fans ! Une différence,, je pense, sont que les durées relatives des livres seront inversées. The Judging Eye sera la plus court, et j’anticipe le fait que le livre final sera de loin plus long que The Thousandfold Thought, qui glane sur le palier de Shimeh. Cela pouvait compliquer les choses, depuis le moment où je voudrais inclure un glossaire encyclopédique mis à jour. Peut- être que j’aurai à détailler et faire un recueil séparé - mais cela ressemble juste être une machine à engranger du cash.
Il y aura des différences de styles mineures - j’ai essayé de développer le lyrisme de ma prose plus pour caractériser que pour comploter. Il y aura aussi beaucoup moins de nombrilisme – je pense que c’était une partie où j’ai trop erré dans le côté littéraire de The Prince of Nothing. Je veux que cette histoire fasse des étincelles !!

Qui publiera l’édition canadienne? Penguin Canda disent qu’ils n’ont pas les droits pour l’édition canadienne de ce nouveau livre.

Eh bien, quelqu’un devrait dire à mon éditeur à Penguin à propos de ça !

Encore une fois, sans rien nous dévoiler, que pouvez-vous nous dire à propos de Neuropath? La dernière fois que nous avons parlé, vous m’aviez dit que des choses se préparaient à la fois entre New York et Hollywood.

Malheureusement, brasser ne signifie pas toujours faire de la bière.
Il a presque suivi le même chemin que The Darkness That Comes Before: je troque les genres avec ça, donc je devrais espérer que j’aurais à prouver mon point de vue sur toute la ligne - espérons que Neuropath s’en sortira de la même façon que The Darkness That Comes Before! Il y a tout juste quelques semaines, j’ai signé avec Tor ‘s Forge Imprint pour les droits américains, et il semblerait que cela sorte aux Etats-Unis en septembre prochain, plusieurs mois avant les sorties canadiennes et britanniques. Pendant ce temps, c’est en développement à Hollywood, mais comme seulement quelques livres sont adaptés pour le cinéma, c’est comme se vanter d’acheter un ticket de loterie.

Les personnages prennent souvent vie d’eux même. Lequel, parmi vos personnages, avez- vous trouver le plus imprévisible ?

Cela serait probablement le duo Serwe/ Cnaiur. Quelque chose de tellement affreux s’est passé que s’en est presque devenu poétique, pour moi du moins. Je me sens toujours surpris à chaque fois que je pense à cela.

Qu’est- ce qui a motivé votre décision de cesser complètement de poster sur Internet l’an passé ? Les fans disent aujourd’hui que three-seas.com est devenu un endroit triste, calme depuis que vous avez arrêté.

Eh bien, selon Jack Brown, un des cinq mecs qui dirige le forum, c’est littéralement en train de recevoir des millions de visites par an, donc peut- être ne suis-je qu’un « lurker-magnet » ou quelque chose comme ça…
En ce qui concerne le fait que je ne sois plus aussi souvent sur Internet qu’avant, c’est parce que c’est juste tellement d’encombrement mental, trop de distractions par rapport au travail. Imaginez travailler dans une pièce juste à côté d’une autre remplie de personnes qui sont en train de s’engueuler et qui font votre éloge tous les jours. Vous devriez faire le tout insonorisé, sinon l’impulsion qui presse l’oreille contre le mur serait envahissante. Donc maintenant je peux travailler avec un ordinateur portable sans Internet, et éviter d’utiliser cette vieille bête aussi souvent que possible.
J’évite aussi les téléphones portables. Cela me fait sentir comme un agent secret, incognito…

Etait-ce difficile de rentrer dans la tête d’Esmenet et d’en faire son portrait ? Quelle(s) était/ étaient vos principales sources d’inspiration ?

J’ai peur qu’Esmenet soit un des ces personnages dont les origines remontent à tellement loin que je ne peux plus m’en souvenir. Elle était vraiment un de ces personnages facile à écrire - bien que maintenant, après en avoir appris plus sur la prostitution, je me suis incliné à la pensée que j’ai trop « romantisé » son histoire. La chose insensée est que si je l’avais faite plus réaliste, je suis presque sûr qu’elle aurait été presque méprisée de partout, et que j’aurais été encore critiqué plus sérieusement que si je l’avais faite « faible »

Est-ce difficile de mettre en scène un personnage comme Kellhus? Etant donné sa nature et son intelligence, je présume que cela doit être un défi de le rendre « réaliste ».

La chose étrange est que pour écrire ce personnage, il faut être Kellhus - dans un sens. De la même façon que Kellhus peut penser à une douzaine de choses et évaluer de nombreuses possibilités quand d’autres ne pensent qu’à une seule chose à la fois, je passe des heures, voire des jours à inventer des trucs pour une partie de l’histoire consacrée à ce personnage qui ne sera lue qu’en quelques minutes. Je continue juste à penser et penser et un jour ou l’autre je suis chanceux et j’arrive avec quelque chose d’intelligent ou qui un truc qui sonne mal pour Kellhus. Il est le 1% de mon intelligence 100% du temps. Ce qui est pourquoi je ne lui pas une seule seconde confiance.

Le genre expose une forte (quoique récente) tradition de corrompre les stéréotypes sur les deux sexes en présentant des mondes dans lequel une femme forte, indépendante est plausible ou même attendu. Cependant votre monde est basé sur le patriarcat étant donné que c’est la réalité qui l’a inspiré. Je m’attends à ce que ce thème fasse partie d’une grande partie de vos discussions à propos de la création, éventuellement en détraquant de ce que vous voulez vraiment parler. Est-ce difficile de résister à la tentation d’inclure une princesse guerrière garçon manqué avec des répliques vives et un cœur d’or dans vos livres ?

D’abord, laissez-moi dire que je pense que je devrai être déclaré hors jeu sur ce sujet, simplement parce que je couvre un terrain plutôt miné. Je ne crois certainement pas aux quotas de caractérisation, soit pour être politiquement correct ou pour élargir le public de mes livres. Laissez cela pour les trucs d’après l’école. Je pense aussi que la représentation est automatiquement égale à sanction. La question que les gens devraient se poser, pour moi, est si je renforce les stéréotypes négatifs sur les sexes ou si je les problématise. Si les livres fournissent assez de matière pour parler de ça, la réponse, pour moi, deviens automatiquement la dernière.
Mais le fait est que beaucoup de personnes deviennent fous de mes personnages féminins. D’un côté, je choisi consciemment la catin, l’orphelin, et la sorcière pour mes personnages féminins, cependant, certains semblent penser qu’un sorte de morale inconsciente imparfaite choisi pour moi. Si c’est le cas, ce serait une coïncidence vraiment colossale que je passerai à choisir les trois types misogynes – je veux dire, cela n’est-il pas évident que je suis sur quelque chose de critique ? D’un autre côté, je voulais que mon monde soit réaliste, qu’il retienne notre faim des temps pré- modernes avec un bon regard sur comment les choses s’enlaidissent, particulièrement en temps de guerre. Quand des mauvaises choses arrivent pour mes personnages féminins, ce sont les circonstances qui sont critiquées, non les personnages eux-mêmes : Mais les gens en ont une petite idée quand ils lisent, et une fois qu’ils l’ont, la confirmation penche vers le travail (et c’est seulement une raison parmi d’autre sur pourquoi nous achetons toujours notre propre connerie), et le texte, je pense, possède plus qu’assez d’ambigüités pour que les gens pondent leurs propres interprétation. C’est quand ils insistent que le fait que leur interprétation est la seule interprétation, ou même pire, qu’ils capturent ce que se passe vraiment dans mon haricot, que je deviens perplexe.

Mr. John Harrison a récemment posté cela sur son blog: « Chaque moment d’une histoire de science fiction doit représenter le triomphe de l’écriture sur le « worldbuilding ». Le wordbuilding est ennuyeux. Surtout, le worldbuilding n’est pas techniquement nécessaire. C’est le canard boiteux de la ringardise. C’est l’essai pour conserver en vain une place qui n’est plus là. Un bon écrivain n’essaierait jamais de faire cela, même si une place est là. Cela ne serait pas possible, et si ça l’était, les résultats ne seraient pas lisibles : ils ne constitueraient pas un livre mais la plus grande librairie jamais construite, un lieu béni de dévotion et d’étude pour toute une vie. Cela nous donne un indice pour la psychologie du worldbuilder et de sa victime, et cela nous fait très peur »
Cela va sans dire, une multitude de personnes ne sont pas d’accord avec le post de Harrison. Quelle est votre position par rapport à cela, et sur le concept du worldbuilding en général ?

En tant qu’intransigeant fan de la construction d'univers, je ne suis évidemment pas d’accord. Mais c’est un blog, ce qui signifie que cela a probablement été écrit sans précaution. Considérez son observation que le worldbuilding ne peut jamais « conserver en vain une place qui n’est plus là. » qui pense que la plus grande librairie jamais construite « est un but qu’un écrivain n’a jamais vraiment entretenu » ? Vous ne pouvez pas faire cela, le débat, semble être, donc pourquoi s’embêter à essayer ? Mais personne en dehors des personnages dans les histoires de Borges ont jamais essayé de faire cela. Personne. Jamais. Il sévit juste sans penser ici.
Et il fait aussi référence à la science-fiction, où la situation est quelque part différente de celle de la fantasy. Cela me fait me demander ce qu’il penserait d’un travail comme celui de Neil Stephenson avec Diamond Age, où beaucoup du worldbuilding n’est pas « techniquement nécessaire », et cependant nécessaire. Je devine que l’on en revient probablement au worldbuilding, il aime penser contre le worldbuilding, et ses arguments sont juste de la rationalisation ad hoc.
Le canard boiteux de la ringardise sonne plutôt cool. Cela me fait sentir comme un Godzilla à lunettes, construisant des mondes au lieu de les détruire. Aaaaargh ! Ce qui me trouble le plus est le ton inconditionnel, déclaratif – comme si cela soit la chose la plus évidente au monde que les worldbuilders sont de “mauvais écrivains” – et les insinuations concernant le profil psychologique des worldbuilders.
Que le worldbuilding soit ou non nécessaire dépend des objectifs que l’auteur espère atteindre. Bien sûr Harrison dirait que les worldbuilders comme moi, essaient d’atteindre les mauvais objectifs. Détailler un monde au-delà des besoins techniques de l’histoire, l’implication est simplement en train de changer le lecteur en gérants de librairie avec des inventaires à faire et sans choix significatifs à faire. Ainsi, la psychologie effrayante : apparemment le but du worldbuilder est d’abrutir ses lecteurs, les garder bêtes et distraits pour qu’ils soient mieux exploités par les pouvoirs qui sont.
Pour Harrison, qui est un post- moderniste déclaré, le lecteur devrait être continuellement confronté à la performance par opposition à la fonction représentative du langage. Il devrait être rappelé (apparemment encore et encore et encore) du pouvoir des mots de changer les réalités, au point où le travail devient un évènement significatif (bien qu’un qui est trop souvent généré par la plus mécanique des tactiques po-mo, l’élision). Forcer le lecteur à dessiner un personnages à partir de fragments, des arcs narratifs à partir d’évènements discordants – pour « remplir leur part du marché » - c’est ça la vraie manière de rendre la lecteur actif dans le procédé, et donc un esprit critique, un citoyen éclairé.
Je ne sais plus si je dois rire ou bailler. Pour le meilleur ou pour le pire, les lecteurs sans diplômes de littérature tendent à détester cela. Ils aiment des personnages cohérents, des histoires et un cadre. Donc quand vous commencez avec des espérances représentatives (en d’autres mots, réécrire unilatéralement le “marché”) de long en large, tout ce que vous finissez par faire c’est prêcher à la chorale, en écrivant pour des personnes avec un diplôme de littérature, ce qui revient à dire, pour des gens qui partagent vos valeurs.
En d’autres termes, vous finissez seulement par nourrir leurs espoirs. Vous devenez une version à l’échelle des amuseurs très « commerciaux » que vous dénigrez continuellement.
Nous sommes programmés pour cette connerie, ce qui est la raison pour laquelle vous voyez le même modèle se répéter lui- même encore et encore dans chaque sphère de production culturelle. Chaque sphère a une élite faite d’elle-même qui s’identifie et se flatte elle-même avec ses valeurs, puis critique les autres pour ne pas partager ces valeurs. « Nos valeurs sont les valeurs et vous les gars êtes des losers à cause de ceci, cela… »
Ce modèle me tue parce qu’il avale tant de talents dans notre société et y parvient de l’intérieur. Harrison est vraiment un talent prodigieux, mais il ne semble pas voir son chemin passer après cette broutille de « poste moderne ». C’est un autre modèle universellement humain : quelque soit vos repères, rien d’autre ne semble avoir les qualités requises - cela devient rapidement le repère.
Ne blâmez pas la masse de crétins pour ne pas lire vos livres. Si vous êtes vraiment effrayés, si vous êtes un écrivain avec une conscience sociale, alors sortez et rencontrez- les. Ecrivez quelque chose qui leur parle, et non pas seulement pour ceux qui partagent déjà vos valeurs. Arrêtez d’écrire pour « vous – mêmes » ou pour quelque euphémisme intelligent que vous utilisez pour couvrir le fait que vous êtes un simple producteur d‘une sorte de produit.
Jusqu’au moment où vous ferez cela, vous ne serez qu’un simple amuseur. Ce qui est OK, du moment que vous ne prétendez pas le contraire. Dites, « J’écris pour les personnes qui m’aiment, et je ne suis pas du tout intéressé par faire une différence sociale ».
Moi, je ne sais pas quel est mon repère la moitié du temps. Tout ce que je sais c’est que je pense que c’est important d’écrire des histoires qui défient les lecteurs, et que si j’écris des « choses littéraires » mon public se sélectionnera de lui-même et je finirai par nourrir des attentes et donc pas vraiment par défier quelqu’un. Alors pourquoi uriner dans la soupe si déjà faite elle est faite d’urine ?
Pour en venir au worldbuilding, j’essaie simplement de raconter une histoire qui se passe dans un monde fantasy plus grand que cette histoire. Et il y a plein d’effets de genre à explorer ici, croyez moi. De profonds. En fait, la chose que les worldbuilders font est l’identique du pouvoir des mots de changer la réalité, un pouvoir qui est intensifié quand l’écrivain approche le monde et l’histoire en tant que travaux différents – quand l’auteur est aussi un worldbuilder. Je pense personnellement que c’est la clé qu’a utilisé Tolkien pour sa magie indéfinissable: imaginez Le seigneur des Anneaux sans la Terre du Milieu travaillée séparément ! Et parce qu’il parle à une large partie de lecteurs, je pense que le worldbuiding épique fournit une puissante opportunité de communication, un « voyage littéraire » que les écrivains sont moins susceptible d’explorer à cause de l’incroyable étroitesse des « valeurs littéraires » comme celles que l’ont trouve parfois ici et ailleurs par Harrison.
Mais j’imagine qu’Harrison penserait que ce pouvoir de transcender les réalités, qui est celui que nous rencontrons régulièrement dans les nouvelles du soir, ne tient aucun « réel » intérêt littéraire pour les « bons » écrivains. Je devine que cela se focalise trop sur les aspects représentatifs pernicieux du langage, et donc gèle les lecteurs dans l’oubli des façons dont le langage dupe et déçoit – ce qui explique pourquoi ils votent Bush (et pourquoi nous devrions avoir peur, je suppose). Mais et si cela marche de la façon inverse? Et si l’expérimentalisme enregistré du post–modernisme, en laissant tellement de lecteurs derrière lui, renforce l’anti- intellect général qui semble caractériser notre culture, et ainsi rendre des politiciens anti-intellectuels comme Bush plus attirants ? Ceci seulement a besoin d’être une question ouverte à lancer une lumière plutôt sévère sur une nuance politique de la position d’Harrison. Il pouvait être la terreur qu’il dénigre.

Autre chose que vous voudriez partager avec vos fans?

Une chose: lisez A mind of its own de Cordelia Fine. Vous n’êtes pas ce que vous pensez être – c’est simplement un fait. Le plus vite nous, en tant qu’espèce, nous en viendrons à saisir cela, plus grandes seront nos chances de survivre à la folie arbitrée par la technologie juste à nos pieds. Lisez– le, et ensuite faites le passer.


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