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Interview de Pierre Bordage - Utopiales 2008

Par Oceliwin, le dimanche 23 novembre 2008 à 22:00:06

Oceliwin et Pierre BordageEt voici une nouvelle interview toujours en provenance des Utopiales 2008. Malheureusement elle n'en vient pas directement puisque Pierre Bordage, en tant qu'organisateur, avait beaucoup à faire. Nous avons donc juste eu le temps de prendre quelques clichés, tandis que l'interview, elle, s'est déroulée par mail ensuite.
Nous espérons néanmoins que, les cris des fans hystériques mis à part, vous saurez y trouver l'accent de sincérité propre à l'auteur. Et si jamais vous ne le connaissez pas, alors découvrez sans hésiter une plume qui mêle scénarios haletants et réflexions profondes sur la société qui nous entoure.

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L'interview

Vous avez deux actualités pour cette rentrée littéraire : le tome 2 de La Fraternité du Panca et Ceux qui sauront. Vous visez la famille et Noël avec un livre jeunesse et un livre plus « mature » ? Acte commercial ? (sourire)
Ça commence très fort :-) Eh non, au risque de vous décevoir, il n'y a aucun calcul commercial dans cette double parution, seulement les aléas des calendriers éditoriaux. Ceux qui Sauront est écrit depuis longtemps, mais Flammarion avait décidé d'attendre l'automne pour le publier et lancer la collection Ukronie dans les meilleures conditions. Quant à La Fraternité du Panca 2, il a suivi son parcours ordinaire. Et voilà comment on se retrouve avec une double actualité...
Plus sérieusement, dans Ceux qui sauront, vous abordez l'appropriation des connaissances par des élites et le lien entre pouvoir et savoir. Ce livre est destiné d'abord à un public jeune. Souhaitez-vous éveiller la curiosité de ce public, l'envie d'apprendre pour faire naître des ambitions futures ?
Je suis parti d'un constat : peu d'enfants aiment l'école. L'école pour tous nous semble un principe acquis et, pourtant, elle n'existe que depuis un peu plus d'un siècle (et encore, avec quelles inégalités !) Je me suis dit que, si l'école gratuite pour tous était menacée, alors on se rendrait compte de l'importance qu'elle revêt et deviendrait de nouveau désirable. L'envie d'apprendre redeviendrait forte, impérieuse. Ce livre voulait sans doute attirer l'attention sur l'école, sur ses enjeux, pas seulement de la part des élèves, mais aussi des dirigeants, du corps enseignant, des parents. On peut rogner sur beaucoup de choses sans doute, mais pas sur l'école. Le savoir ne vaut que s'il est partagé par tous, je ne sais plus qui a dit ça, mais je suis entièrement d'accord avec lui. Une école accaparée par les élites serait improductive, absurde.
Ce livre a-t-il un deuxième sens ? Une critique de notre système, où les frais pour avoir le choix de sa scolarité et l'accès au savoir (journaux, livres, films, etc...) sont trop élevés pour certaines personnes ?
Disons que c'est un avertissement, ce que permet un exercice de style comme l'uchronie, un merveilleux biais pour réfléchir sur le présent. Mes grands-parents, mes parents eux-mêmes ont quitté le circuit scolaire à l'âge de dix ou onze ans, l'analphabétisme revient en force, nous ne sommes plus si loin de la situation de 1890. Accordons toute notre attention au système scolaire pendant qu'il en est encore temps, réfléchissons sur les modes d'acquisition des connaissances des enfants, probablement différents de ceux des enfants de la fin du XIXème siècle, et surtout prenons garde à cette tentation permanente de l'élite de tout confisquer à son profit, connaissances, richesses, pouvoir.
Après avoir lu le 1er tome de La Fraternité du Panca : Frère Ewen, j'ai eu l'impression de relire la trilogie des Guerriers du Silence. On retrouve de nombreux points communs entre les guerriers du silence et la fraternité du Panca : une organisation secrète, une cérémonie d'intronisation pour ses membres, l'importance de l'esprit dans les combats. Est-ce une volonté de votre part ?
Eh, j'espère que vous n'avez pas lu exactement le même roman que les Guerriers, parce que ce n'était absolument pas mon intention ! Je crois quand même que la série du Panca est très différente de celle des Guerriers, même si, et c'est fatal chez la plupart des auteurs, on retrouve des points communs. Il n'y a aucune volonté de ma part dans ce que je fais. La volonté n'a rien à voir avec l'acte créateur, c'est plutôt une vague qui déferle en moi et sur laquelle je me laisse dériver. Il me semble aussi que les Guerriers étaient une fresque brassant mondes et personnages, tandis que le Panca est à mon sens un space opera plus intimiste, plus ramassé sur lui-même.
On se trouve plongé dans un monde qui semble sombre, où un avenir meilleur repose sur quelques personnes. La religion pèse beaucoup dans les décisions, la technologie régente une grande partie de la vie des Hommes, la corruption est très présente. Est-ce votre vision de notre société ?
Ben, regardez autour de vous et dites moi, les yeux dans les yeux, que la religion ne pèse pas sur les sociétés humaines, que la technologie est absente de nos vies, qu'il n'existe aucune corruption d'aucune sorte... Et quand vous lisez les textes plus anciens, vous vous apercevez que ce sont exactement les mêmes mécanismes, sans lesquels d'ailleurs il n'y aurait pas d'histoires ! L'homme invente la lame d'acier pour la chasse et elle devient aussitôt une arme ; le prêtre cherche à faire croire aux siens qu'il est le seul intermédiaire entre eux et les dieux ; l'homme qui gouverne est prêt à tout pour conserver ses privilèges... Rien de nouveau sous le soleil, seulement des évolutions technologiques qui ne règlent en rien les éternels problèmes humains. Que l'histoire se déroule dans le passé, le présent ou le futur, les préoccupations fondamentales restent les mêmes. Je ne pense pas être un auteur pessimiste, mais lucide, qui cherche sans doute, par ses romans, par ses personnages, à sortir du cercle vicieux dans lequel l'humanité semble se complaire. Je suis donc quelqu'un de très optimiste !
Malgré cette noirceur, vous arrivez à nous émouvoir par le biais de vos personnages et en les animant de sentiments puissants qui arriver à nous toucher : l'amour/la haine, la joie/la tristesse, etc... Transporteur d'espoir ? Transporteur d'âmes ? Vous nous faites vivre de nombreuses histoires, souvent sombres mais qui finissent toujours sur une note heureuse. Est-ce que vous considérez comme un porteur d'espoir ?
Oui, absolument ! Un optimiste, vous disais-je ! L'homme porte en lui les plus belles aspirations et les plus horribles tentations. C'est ce qui fait sa grandeur et sa faiblesse. Et c'est la raison d'être des héros, ramener l'harmonie perdue, réconcilier l'homme avec lui-même et avec ses semblables. Ça part souvent d'une histoire sombre, cruelle, comme tous les contes (perte, souffrance, frayeur...) pour, après un parcours jalonné d'obstacles, revenir à la joie, à la beauté et à l'union.
Est-ce qu'à travers votre écriture, vous essayez de vous convaincre de la bonté de l'âme humaine ?
Au moins de proposer une autre vision de l'être humain. Et l'aventure sert à débarrasser les personnages des conditionnements qui les empêchent d'évoluer. L'être humain peut évoluer, changer son point de vue sur le monde et lui-même, gagner sa véritable liberté intérieure, qui est à mon sens liée à la vision spirituelle entièrement débarrassée du fatras religieux.
Les aspects psychologiques de vos personnages sont assez développés. Un autre point important développé dans vos livres, est le développement de débat autour des dérives de notre société, quelles soient religieuses, technologiques, libertaires...
La deuxième fonction de la SF : la réflexion, l'avertissement (la première : l'émerveillement, la troisième : l'interrogation fondamentale, philosophique, métaphysique). La mise en garde, un procédé développé par les tous premiers auteurs, comme Orwell. Le procédé métaphorique est évidemment très utilisé par la SF, qui, en fait, se décale dans le temps pour mieux parler du présent. Je ne suis pas indifférent au monde dans lequel je vis, il m'inquiète, m'interroge, et c'est naturellement que ces questions et ces inquiétudes s'expriment dans mes romans. Sans prétendre faire oeuvre de prophétie ou de futurologie, il s'agit de plonger avec les personnages sur les courants de fond qui traversent la société.
Je lis souvent vos livres comme un reportage sur l'actualité d'un journaliste, un métier en disparition selon vos mots. A travers vos livres, n'essayez vous pas de combler le manque de critique de nos journaux ?
Encore une fois, la critique du monde est inhérente au genre. On ne peut pas faire d'anticipation sans être interpellé par le monde dans lequel on vit, sinon ça n'aurait pas de chair, pas d'intérêt. Que les journaux aient perdu le sens de la critique, c'est absolument évident. Les journalistes sortent du même moule que les gens qui nous gouvernent, ils sont issus des mêmes écoles, des mêmes creusets, et on peut parler à leur propos de connivence, hormis quelques exceptions. Les auteurs, eux, sont libres et n'ont de compte à rendre à personne.
Est-ce que la Science-Fiction est le meilleur moyen de faire passer des sujets si proche de notre réalité ?
C'est l'un des meilleurs moyens, sans doute pas le seul, mais c'est le mode d'expression que j'ai choisi et dont je découvre à chaque instant toutes les richesses, routes les possibilités. Vous parlez de réalité, et, en SF, on parle d'effet de réel. Quel intérêt y aurait-il à faire des oeuvres d'anticipation si l'auteur ne collait pas aux réalités présentes ? Où serait l'effet de réel ?
En utilisant l'imaginaire pour faire passer vos idées, ne pensez-vous pas que vous vous « éliminiez » une partie du lectorat, par absence d'intérêt pour le genre ?
Eh oui, c'est le jeu ! Mais je ne peux pas me refaire pour gagner des lecteurs supplémentaires ! J'ai envie et besoin d'imaginaire, et je ne chercherai certainement pas à changer. En revanche, je m'efforce de poser des passerelles, d'être abordable pour tout lecteur qui s'égarerait par mégarde dans l'un des mes livres, et donc de faire un gros effort de clarté, de lisibilité, ce qui élimine aussi les purs et durs du genre, accros à des concepts plus novateurs et dont les neurones ont besoin d'être titillés. Je suis heureux par exemple de croiser des lecteurs qui me disent qu'ils ne connaissaient rien à la SF et qu'ils ont découvert et apprécié le genre par l'un de mes romans. Et c'est arrivé souvent récemment avec la sélection de Porteurs d'âmes pour le prix inter comités d'entreprise (décerné par 4300 lecteurs qui pour la plupart n'ont jamais ouvert un livre de SF).
Alors que la littérature de l'Imaginaire semble se développer ces dernières années et voir son nombre de lecteurs augmentés. Quel bilan faites-vous du genre ?
Bilan ? Je ne sais pas, ce n'est pas à moi de tirer ce genre de bilans. Je constate seulement que je gagne régulièrement des lecteurs, dont un bon nombre de lectrices, ce qui est à mon avis le signe que le genre est en train de se faire tranquillement une bonne place sur les rayonnages des bibliothèques. Mon boulot, c'est de proposer les meilleurs textes possible, avec, encore une fois, cette idée que si quelqu'un entre par hasard dans le livre, il en ressorte enchanté (rappel, première fonction de la SF : émerveiller...)
Pour conclure, l'équipe d'Elbakin.net présente sur les Utopiales est revenue le sourire aux lèvres pour sa deuxième année sur le salon. Et vous, quel bilan faites-vous des Utopiales 2008, en tant qu'auteur et organisateur ?
Encore un bilan ? Bon celui-là, je veux bien essayer de le tirer, même s'il est encore trop tôt. J'ai beaucoup aimé cette édition, l'enthousiasme, la foule, la disponibilité des auteurs, et je crois que les chiffres, que nous aurons un peu plus tard, donneront raison à mes impressions. Quelques petites choses à améliorer, comme à chaque fois. La dixième édition, j'espère, sera inoubliable. En tout cas, je suis enchanté que vous soyez revenus avec le sourire :-).
Un grand merci pour avoir répondu à nos questions

Interview réalisée par Oceliwin


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