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Un entretien exclusif avec Orson Scott Card

Par Gillossen, le mercredi 11 juillet 2007 à 14:10:28

Orson Scott CardLes mystères de l'internet étant ce qu'ils sont, il est parfois difficile d'obtenir des réponses en réalité prêtes depuis un certain temps ! Les obligations du quotidien étant également ce qu'elles sont de leur côté, c'est seulement aujourd'hui que nous vous proposons cette interview exclusive de nul autre que... Orson Scott Card, mais oui !
Amorcée à l'occasion de notre opération avec Points Fantasy, cet entretien est donc maintenant finalement devenu réalité. Vous pouvez en découvrir la traduction complète, ainsi que la version originale si cela vous intéresse, dès à présent, toutes deux disponibles un peu plus bas.
Des propos recueillis et mis en forme par votre serviteur, et traduits par notre camarade Thys ! Une réaction en forum après lecture ?

L'entretien proprement dit (version française)

Enchantement vient juste de sortir en poche en France, mais quelle est votre actualité du moment actuellement ?

Card : Eh bien, je débute une nouvelle trilogie fantasy qui se déroule sur terre ainsi que sur une autre planète couplée à la nôtre ; passer d’un monde à l’autre, à travers des « portails » augmente énormément les pouvoirs magiques de certaines personnes. Le début dit que tous les dieux, les fées, les nains, les naïades et les dryades – TOUTE la magie et les créatures magiques de notre monde peuvent s’expliquer par les activités de ces mages. Mais, il y a quelques millénaires, le dieu nordique Loki a délibérément détruit tous les portails en enfermant les mages dans un monde ou dans l’autre, diminuant ainsi leurs pouvoirs de beaucoup. C’est l’équivalent de Prométhée apportant le feu aux hommes, mais au lieu de donner du pouvoir aux humains, il en a pris aux mages. Le héros est un jeune homme né de notre monde qui a le pouvoir de rouvrir les portails. La série s’appelle Mithermages, et le premier tome The Nixy Gate.

Enchantement occupe-t-il une place spéciale dans votre cœur par rapport à vos autres travaux ?

Card : Tous mes romans sont très importants pour moi lorsque je les écris – sinon, je ne pourrai pas le faire. Mais seuls deux sont devenus très importants pour moi : Lost Boys parce que c’est basé sur ma propre famille, et Saints, parce que c’est l’histoire de mon peuple, de mes ancêtres. Je suis fier, et parfois satisfait des autres - Enchantment plus que d’autres, parce que j’ai eu beaucoup de plaisir à l’écrire. Lorsque j’ai réalisé qu’en faisant détourner un 747 par Baba Yaga pour l’amener dans la Russie ancestrale je pouvais complètement coller à la légende de « la hutte sur des pattes de poulets » de Baba Yaga, j’étais fou de joie. C’est le genre de choses que l’on écrit qu’une fois dans sa vie.

L’immensité et l’échelle de votre monde sont impressionnants. Comment réussissez-vous à écrire à chaque fois un grand livre sans jamais vous répéter ?

Card : Il appartient aux autres de juger si j’écris de grands livres ou non – je fais simplement de mon mieux, à chaque fois, pour raconter une histoire qui m’importe et en laquelle je crois. J’essaye d’être aussi inventif que possible, tout en ancrant l’histoire dans des choses importantes et crédibles pour d’autres. Si je suis trop extravagant dans mes inventions, les lecteurs vont progressivement se désintéresser des personnages. Ils doivent rester humains, dans des communautés plausibles, pour que le roman fonctionne. S’il y a une chose que je fais et que les autres écrivains ne font pas, c’est d’ancrer mes personnages dans leur communauté, ainsi que dans leur famille. Et pour ce qui est de ne pas se répéter : vu que je suis toujours le même auteur, à part quelques changements dus au temps, si je ne travaillais pas dur pour ne pas me répéter j’écrivais inévitablement des livres similaires à ce que j’ai fait avant. Mais, même en faisant des efforts, il y a des thèmes qui reviennent d’un livre à l’autre sans que j’y prête attention. On n’y peut rien – je peux simplement prévenir les répétitions que je détecte moi-même.

Vous avez énormément de fans dans le monde. Comment décririez-vous votre relation avec eux ?

Card : En fait, mes lecteurs sont une ressource précieuse. Quand je suis sur le point de partir sur une série fantasy ou SF je vais sur mon site web (http://www.hatrack.com) et demande ce qui a déjà été fait. Je ne peux simplement pas me rappeler tout ce que j’ai dit dans mes précédents livres ! Donc, lorsque j’ai besoin de savoir quelque chose, je demande – avec de la chance, il y a un lecteur qui vient juste de lire le passage qui fourni la réponse.
C’est arrivé avec Mazer in Prison, l’une des histoires publiées dans mon magazine, Orson Scott Card's InterGalactic Medicine Show (http://www.oscigms.com). Je ne pouvais pas rappeler si j’avais dit quoi que ce soit au sujet de la famille de Mazer Rackham – était-il marié ? Avait-il des enfants ? J’ai eu la réponse bien plus rapidement par mes lecteurs sur Internet que je l’aurai eu par un autre moyen.
Mes lecteurs peuvent insister pour avoir telle ou telle suite, mais j’écris le livre qui est prêt à être écrit. La grande bénédiction de mes lecteurs est qu’ils sont patients et tolérants, disposés à donner une chance à mes nouveaux projets, même si ce n’est pas la suite qu’ils espéraient. Un jour, le livre qu’ils attendent viendra !

En parlant d’Internet, est-ce un outil important dans la communication avec vos lecteurs, pour vos recherches, etc ?

Card : Oups. J’ai répondu à cette question dans la précédente.

Avec le recul, quel regard portez-vous sur la saga d’Alvin ? Par exemple, qu’est-ce qui compte pour vous lorsque vous avez fini un tome ?

Card : Les livres d’Alvin sont devenus très amusants à écrire. La trilogie a continué de s’étendre parce que je trouvais toujours des choses intéressantes à faire avec l’histoire américaine. Je me suis particulièrement amusé avec Napoléon et Balzac, qui ont tous deux beaucoup enrichi les romans – bien qu’ils ne fassent pas du tout partie de mes plans pour la série ! Finalement, avec le sixième livre, je suis revenu dans les rails, et le septième achèvera la série…à part pour quelques nouvelles ici ou là.

Vous avez dit que Master Alvin serait le dernier tome de la série. Êtes-vous un peu anxieux à propos de cette fin ? Pourriez-vous y revenir, avec des nouvelles ?

Card : Encore une fois, j’ai accidentellement répondu à cette question prématurément…

A propos d’Alvin, que pensez-vous de Red Prophet de Dabel Bros ? Quel est le meilleur atout d’un comics ?

Card : Je suis très fier du travail que fait Dabel Bros avec Red Prophet. Le scénariste, Roland Bernard Brown, est un de mes bons amis et je crois qu’il a capté l’esprit de l’histoire. Nous espérons rencontrer le succès pour pouvoir continuer avec Seventh Son, Prentice Alvin et le reste de la série – bien qu’on pourrait compresser quelques-uns des volumes du milieu.

Question basique, avez-vous une approche différente lorsqu’il s’agit d’écrire de la fantasy et de la SF ?

Card : Tous mes romans sont, en un mot, miens. J’entends par là que je les écris de la manière dont j’écris les romans. Je connais bien les règles de la SF et de la fantasy – les attentes que les lecteurs amènent à chaque genre – et je les suis assez pour ne pas me faire taper dans les conventions de SF. Mais en réalité, les différences sont peu importantes – presque tous mes romans fantasy pourraient être remodelés en SF et vice-versa.

Vous êtes un auteur important depuis longtemps, mais êtes-vous toujours influencé par les critiques, ou cherchez-vous à écrire quelque chose qui vous satisfasse en premier lieu ?

Card : En fait, mon travail n’est pas souvent critiqué, à part dans certains journaux qui ne font pas de critiques très recherchées. Lorsque quelqu’un prend le temps d’écrire quelque chose de conséquent, il s’agit généralement de quelqu’un d’extrême Gauche cherchant à m’attaquer pour mes opinions politiques tout en prétendant critiquer mon roman. Le résultat est que leurs critiques parlent de leurs propres croyances, et seulement superficiellement de ce que j’ai écrit. Généralement, de tels auteurs écrivent que je ne suis pas bon pour faire mes personnages. Comme c’est quelque chose que je fais plutôt bien, ce qu’ils veulent dire, réellement, est qu’ils n’aiment pas les personnages, ou qu’ils lisent avec l’esprit tellement fermé qu’ils ne s’autorisent jamais à s’impliquer avec les personnages. L’échec, dans ce cas, est leur. Comment puis-je apprendre quoi que ce soit d’utile d’une telle critique ? J’attends avec impatience le jour où des critiques sérieux arrêteront d’utiliser mon travail en tant qu’excuse pour prouver à quel point leurs opinions sont politiquement correctes, et commenceront à examiner ce que j’ai fait et ce que je fais. J’écris différemment de beaucoup d’auteurs aujourd’hui, mais peu de critiques se sont donnés la peine de comprendre mon art. Heureusement, mes lecteurs sont bien plus ouverts d’esprit.

Quelques mots au sujet de The taming of the Shrew et d’autres pièces ?

Card : Comme l’a fait remarquer John McWhorter, un linguiste américain, le public anglophone est le seul à ne pas aller voir Shakespeare dans sa langue natale. A la place, nous avons seulement la version du 16ème siècle. C’est particulièrement handicapant lorsqu’il s’agit de l’humour, qui dépend tellement des jeux de mots. Comment pourrions-nous rire lorsque Shakespeare l’a voulu, si l’on ne comprend pas les mots qu’il utilise, et alors que notre culture n’inclut plus la plupart des choses auxquelles il fait référence ?
Donc, lorsque je me préparais à produire Roméo et Juliette, je n’ai eu d’autre choix que de traduire ou même réécrire de longs passages de la pièce. Roméo et Juliette est écrit comme une comédie dans les trois premiers actes – c’est supposé être très drôle alors que l’on apprend à connaître et aimer les jeunes protagonistes. Cela ne devient une tragédie que vers la fin. Mais la plupart des productions Anglaises ont raté cet élément, parce que ni les acteurs, ni le public n’a réalisé combien le début est drôle. Mais lorsque j’ai produit ma version, j’ai remplacé les répliques entre les garçons par de nouvelles vannes qui, alors qu’elles sonnaient (pour des oreilles américaines au moins) comme si elles faisaient partie du langage Elisabéthain du reste de la pièce, étaient compréhensibles. Résultat, mon public a rit pendant toute la première partie, et, parce qu’ils aimaient vraiment ces jeunes, la fin leur a brisé le cœur d’une manière dont Roméo et Juliette avait été incapable depuis des années. Avec Taming of the Shrew, non seulement la plupart des plaisanteries avaient perdu leur signification, mais la relation entre les hommes et les femmes n’était plus acceptable pour un public moderne. Si Shakespeare l’écrivait aujourd’hui, il prendrait cela en compte, puisqu’il est mort, je l’ai fait pour lui. J’ai donc largement réécrit les scènes comiques, mais aussi le monologue final de Kate. L’actrice qui jouait le rôle m’a remercié – parce qu’au lieu de donner un monologue qui lui impose d’être complètement soumise, elle a pu dire des mots en lesquels elle croyait. Je ne pense pas que mes scripts, traduits, intéresseraient le public français – parce que vous voyez déjà ces pièces traduites dans le langage actuel ! Je pense que les plaisanteries sont déjà compréhensibles. J’imagine donc que mes versions des pièces de Shakespeare n’intéressent qu’un public anglophone.

Depuis Le Seigneur des Anneaux par Peter Jackson et autres films, la fantasy semble être bien vue à Hollywood. De nombreux projets sont sur les rails. Qu’en pensez-vous en ce qui concerne Alvin et Ender's Game ?

Card : Malheureusement, Hollywood ne comprend rien à la littérature. Peter Jackson n’a rien compris au Le Seigneur des Anneaux, sinon il n’aurait pas fait toutes les erreurs qu’il a faites – comme enlever la libération de la Comté, ou tenter d’augmenter des enjeux pour Aragorn en ajoutant une importance ridicule au personnage d’Arwen. Les changements imbéciles de Peter Jackson sont dans la droite ligne des non-sens que l’on apprend dans les écoles de cinéma et que les studios ont appris à imiter sans aucune compréhension du fait qu’en classe, on enseigne des formules, et que ces formules ne fonctionnent simplement pas lorsqu’il s’agit de grande littérature.
Alors, lorsque je vois de grands romans tels que ceux de Robin Hobb, George Martin, Bruce Fergusson, Neil Gaiman, Patrick Rothfuss et Susanna Clarke, je ne peux imaginer qu’Hollywood en fasse autre chose que les détruire.
Si la série des Alvin est jamais adaptée, ce sera d’une manière fidèle, pas en suivant les scènes des romans, mais en comprenant les événements qui sont décrits. Cela ne se pourra que si j’ai le contrôle total. Personne ne me donnera jamais un tel contrôle, et j’espère donc que les livres ne seront jamais adaptés.
D’un autre côté Ender's Game sera très certainement adapté – parce que j’ai écrit un script très proche de ce qu’il faut.

Avez-vous des livres à recommander à nos lecteurs, en fantasy ou autre ?

Card : Je ne sais pas exactement ce qui a été traduit, mais il y a de très bons nouveaux romans : The name of the wind de Patrick Rothfuss, Acacia de David Anthony Durham, et Mistborn et Elantris de Brandon Sanderson. Le meilleur roman anglophone de ces cinquante dernières années est The Thirteenth Tale de Diane Setterfield à mon avis – bien que, techniquement, il ne s’agisse pas d’un roman fantasy, ça y ressemble, et cela parle brillamment de la littérature et de la manière dont elle fonctionne, tout en racontant une histoire si prenante qu’on a du mal à la reposer. J’aimerai que plus de romans anglophones pour jeunes adultes soient disponibles en français. Goose Girl de Shannon Hale et Mira de Mette Harrison, Mirror and The Princess et the Hound sont excellents.

Enfin, y a-t-il quelque chose que vous voudriez dire à vos lecteurs français ?

Card : Simplement que j’espère qu’ils aimeront visiter les mondes que j’ai crée autant que j’aime visiter celui qu’ils créent – ma famille et moi adorons la France, et nous attendons avec impatience une occasion d’y revenir.

  1. L'entretien proprement dit (version française)
  2. L'entretien proprement dit (version originale, en anglais)

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