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Un nouvel entretien avec Justine Niogret

Par Gillossen, le lundi 14 octobre 2013 à 14:00:00

MordredFin août, Justine Niogret revenait chez Mnémos avec le brillant Mordred.
Le mois dernier, c'est Cœurs de rouille qui débarquait dans la collection Pandore (la chronique arrive prochainement). Dans un cas comme dans l'autre, l'auteur a accepté de revenir sur ces deux romans, sur sa façon d'écrire ou sur la fantasy en général. L'occasion de parler également mangas ou livres électroniques !
A dévorer ! Et merci encore à Justine Niogret pour sa disponibilité.

L'entretien

Question un peu bateau pour commencer, mais vous intéressiez-vous depuis longtemps à la figure de Mordred avant de vous lancer dans un tel projet ?
Je ne trouve pas cette question bateau ! En fait je n’en sais rien. Un peu comme chacun, j’ai lu, vu, étudié des textes de la matière de bretagne, mais je ne me souviens absolument pas m’être passionnée pour le sujet, ou même sur Mordred en particulier. Par contre, j’ai toujours nourri une tendresse pour « les méchants », ça remonte aux Rapetous et aux Daltons, sans doute par rejet d’un héros trop lisse. Par exemple je hais Mickey avec une force hallucinante, je voudrais le brûler.
Ces gentils-là ont toujours raison, ils ne changent jamais, ne grandissent jamais, ce sont eux que je trouve bateaux, pour la peine. Ils sont immuables et à cause de cela me semblent haïssables et inhumains. Je n’aime pas non plus les méchants pour les méchants, je ne veux pas dire ça, mais je préfère un personnage réel, avec ses défauts, donc, parfois, à un fantoche fait en lisse de lavabo.
Il y a eu une longue maturation sur Mordred, l’homme, s’entend. Je me souviens avoir regardé très longuement le dessin de Rackham, quand il plante sa lance dans Arthur. Ce dessin m’a parlé, beaucoup. Je me souviens du château de Brocéliande, des expositions qu’ils font, avec brio, tous les étés. Cette ambiance particulière de ce qu’on voit par ses fenêtres, le lac, les herbes grasses, les pierres rouges. Je pense que j’ai mangé Mordred par tout ça, les dessins, les symboles, la couleur de ces choses, ce que ça me disait à l’oreille. Je n’ai pas fait connaissance avec lui au cinéma ou dans des textes, mais là, par particules de sens. Il me semblait aussi abandonné, loin de l’amour des hommes, et je crois que c’est pour cela que j’ai voulu l’aimer.
Par curiosité, combien de temps travaille-t-on sur un tel texte ?
C’est dur à dire. Bien entendu on travaille de plus en plus vite au fil des livres, parce qu’on apprend son métier, on évite les écueils, on travaille mieux. Par contre j’ai été malade, très, pendant que j’ai écrit Mordred, du coup je ne sais pas, l’agenda s’est effacé, c’est un peu flou. Je ne crois pas y avoir passé très longtemps, mais je pense que c’est trompeur. Mais le vrai temps demandé, pour la maturation, l’intégration de ce qu’on veut dire et faire dire, c’est, à mon sens, long. Parce qu’on parle des parents, des enfants, des liens et des ratés, des silences, et que tout ça on a forcément des poids personnels autour de ça. Il faut, je le pense, assez se manger et se digérer soi-même pour pouvoir écrire sur ce qu’on a à dire sur le sujet, lui donner en tous cas assez de forme pour l’écrire.
Vous avez opté pour une approche très sobre, très détachée du caractère « épique » que l’on associe souvent à la geste arthurienne. Était-ce une volonté de départ ou est-ce venu avec le temps ?
Je n’aurais pas posé ces mots-là sur la démarche au départ, mais oui, c’était « voulu », ou choisi, disons. Une chose étrange à écrire, sur ce livre, c’est que tout le monde connait la fin. Tout le monde connait sa Table Ronde, tout le monde en a sa représentation au creux de la tête. Je n’avais pas envie d’écrire là-dessus, déjà parce que les combats et la rage, j’en ai parlé dans Chien du heaume et Mordre le bouclier, mais aussi et surtout parce que la geste Arthurienne a déjà été travaillée par tant de gens passionnés, savants et doués, que je n’avais absolument rien à ajouter à leur travail, pas sur ce qui avait déjà été abordé, et que je n’avais, en plus, pas cette prétention. Je ne pouvais que raconter la fin secrète, ou plutôt le secret sous la fin déjà connue. Le reste, des gens bien plus talentueux que moi l’ont fait. De plus, j’ai la sensation, et je ne dois pas être la seule, d’appartenir à une époque assez vulgaire, dans le sens où on montre tout et n’importe quoi, et qu’on oublie une pudeur parfois agréable. Je ne pense pas qu’on vomisse ses échecs et ses peurs dans la vraie vie, qu’on inonde ses amis et son entourage avec. On peut garder des choses pour soi. On peut avoir des secrets, des choses qu’on ne peut pas dire, parce que les mots leur feraient du mal. Je pense que le moyen-âge est une belle époque pour rester pudique.
Ce roman, comme vos romans précédents, reste très court. Est-ce là encore une volonté délibérée de votre part ou bien est-ce que c’est au fil de la rédaction que tout cela finit par s’imposer ?
Il s’est révélé très court, très vite. Déjà j’écris souvent de façon dense, et ce genre de textes, sur huit-cents pages, je pense que ce serait insupportable, à lire comme à écrire. Et aussi, encore, cette histoire de fin déjà connue. Ça me semblait très difficile de tendre sur quatre cents pages une histoire dont tout le monde sait comment elle va s’articuler. Et puis ce sont des vies pudiques, encore une fois, dans ce livre. Ils n’en montrent pas trop, je n’ai pas senti qu’ils le voulaient, alors ils ont gardé plein de choses pour eux et ça m’a semblé juste. Je trouve aussi, mais c’est personnel, que les instants que revit Mordred sont des instants-clefs. En dire d’autres aurait peut-être été lourd, comme certains films américains où on fait des gros-plans sur la clef tombée sous le lit que le héros devra retrouver plus tard mais on la montrera encore des fois qu’on ait oublié. Ça va, on le sait, que la clef est tombée sous le lit. On le sait.
Vous êtes souvent présentée comme l’un des fers de lance de la fantasy française. Comment vivez-vous ce statut ?
Bizarrement. J’ai l’impression (peut-être fausse) qu’il faudrait que je sois très fière et que j’en parle aux dîners, mais les seuls sentiments que j’en ai sont une véritable joie pour mes textes, et un élan de remerciement pour les lecteurs, les jurys, les éditeurs et tous les gens qui pensent cela de mon travail. Je n’en tire pas de fierté personnelle quelconque, du coup je me sens assez en porte-à-faux. Je ne pense pas vraiment être un des fers de lance de la fantasy française, mais c’est difficile de se sentir aussi… hum. Important quand on ne sort pas de chez soi et qu’on travaille, finalement, sur son canapé au milieu des chats et d’un chien qui sent la saucisse mal cuite. Tant que j’ai et qu’on me dit que j’ai bien fait mon boulot, je suis heureuse et c’est de ça dont je suis fière.
2013 a d’ailleurs été une année très riche en retour ou en nouveaux arrivants. Jugez-vous qu’il y a une vraie « french touch » ? Avez-vous seulement le temps de lire les ouvrages de vos camarades ?
Malheureusement, je fais partie des auteurs qui ont perdu la capacité de lire en commençant à écrire sérieusement. Je ne lis plus aucun roman, nouvelle, texte de fiction. Je n’ai plus la magie, tout a été perdu. Même Brussolo, même King, même mes romans chéris de quand j’étais ado, tout m’est fermé. Des fois je me fais une pile de livres que je pose sur ma table de chevet, je me dis que peut-être… mais non, c’est perdu, je ne les lis jamais. C’est très triste. Alors je me noie dans des séries télé, des mangas, des livres de documentation et je sors le chien. Du coup je ne pourrais pas répondre à cette question.
Dans quelle mesure tenez-vous compte de l’accueil critique de vos romans ?
C’est complexe, le rapport aux critiques. Déjà, assez souvent, il y a un décalage temporel étrange. Vous lisez des choses neuves sur un texte que vous avez fini il y a des mois. J’écoute au mieux. C’est très particulier, les critiques. J’écris en premier jet, toujours. Je relis le lendemain et je ne reviens jamais sur le texte ensuite, sauf pour les corrections finales. Du coup j’oublie ce que j’ai raconté, j’ai un trac à l’envers et j’évite toujours de relire mes livres. Les critiques me les racontent, au fond, c’est assez enrichissant. Des fois on tombe sur des fous, je me souviens d’un « ça n’est pas historique parce que les personnages ne sont pas violés », ou encore d’un « ce livre est une merde parce que l’auteur dit du bien des catholiques », sic pour l’un et l’autre. Délires comme ça mis à part, les critiques réelles permettent d’avancer, de voir les scènes qui ont fonctionné sur certains lecteurs, ce qui n’a pas pris sur d’autres. Ça donne du recul. Je pense qu’il faut aussi savoir garder ses distances avec les critiques ; vous pouvez avoir écrit le meilleur livre du monde sur les voitures, il y aura toujours des gens qui détesteront les voitures, quoi que vous fassiez. Il faut aussi faire attention à rester soi et ne pas vouloir contenter tout le monde ; parce que par essence c’est impossible.
Vous êtes en tout cas souvent remarquée pour votre plume. Avez-vous besoin de retravailler longuement vos textes pour obtenir le résultat que vous recherchez ?
Comme je disais plus haut, non, j’écris en premier jet. Je pense avoir donné beaucoup dans Gueule de Truie et Mordred à ce sujet, je tente donc depuis quelques temps d’autres façons de faire ; me centrer plus sur l’histoire et le background, comme on dit, ça s’est déjà un peu vu dans Cœurs de Rouille. Se forcer à travailler autrement débloque pas mal de choses, ça fait prendre des risques, se poser des questions. C’est une bonne démarche, je pense.
Vous publiez aussi chez Pandore Cœurs de rouille. Pouvez-nous dire quelques mots sur ce roman ?
C’est grâce à Xavier Mauméjean que ce livre a été écrit. D’un point de vue personnel j’ai passé un cap avec ce roman, j’ai quitté l’intimiste pur pour entrer dans une histoire qui dépasse l’unique humain et j’ai tenté de développer un univers qui donne envie d’en savoir plus. Je ne dis pas que c’est réussi ou raté, juste que ç’a été mon ressort initial. J’ai un rapport particulier avec ce livre, je trouve qu’il n’est pas semblable aux autres, c’est un caneton noir dans une couvée qui jusque-là était toute jaune. J’aime écrire par symboles et là, la présence d’une histoire m’a obligée à raconter autre chose, à mettre de la peau entre les rouages et les mots.
Le Young Adult vous oblige-t-il à revoir votre écriture ou cela n’a-t-il aucune influence sur votre histoire ?
Ça n’a eu presque aucune importance, mais Xavier Mauméjean connaissait et j’ose le dire à sa place appréciait mon écriture très largement avant de lancer ce projet. Il savait comment j’écrivais et ne m’a pas demandé d’adoucir quoi que ce soit. Après, bien entendu que je ne raconte pas les mêmes choses, du moins pas de la même façon, mais tout comme on parle sans doute de façon un peu plus précieuse en échangeant avec une dame âgée, on s’ajuste, mais on ne se change pas soi. Après, il est vrai que j’aimerais écrire pour la jeunesse, les jeunes ados, et là oui, je me sentirais obligée de vraiment changer les niveaux de lecture ; mais ce livre-là était libre, et j’en remercie Xavier.
De façon plus générale, trouvez-vous que la fantasy et son image ont évolué ces dernières années ?
Oui. Déjà, la moitié des gens qui ont joué à Candy Crush se disent geeks, la moitié des gens qui ont regardé Game of Thrones se disent du fantasy fandom. Je pense qu’on a une voie d’eau terrible dans la coque, et que ce tourbillon a bien changé les choses. Je me souviens il y a quoi, quinze, vingt ans, les années terribles des émissions où tout simplement on nous crachait dessus, où on pouvait dire à la télé sans rougir d’un tel mensonge que nous étions tous suicidaires et satanistes, que le jeu de rôle poussait à tuer nos parents, que nous étions fous ou imbéciles, manipulés, ou tout l’univers de la fantasy était conchié par tout un chacun. De mon expérience, ces moments-là ont vraiment été violents, j’ai eu des profs qui m’ont gardée après la classe pour me dire que ce que je faisais était dangereux, que ce « jeuderol » était une secte. Maintenant ils doivent faire comme tout le monde et pleurer sur le Red Wedding. Les choses changent, en bien comme en mal.
Parmi les débats du moment, on compte notamment le livre électronique. En tant qu’auteur, avez-vous une position précise à ce sujet ?
Oui et non. Je vis comme Béorn, un peu à part, donc non, je ne fais pas partie des échanges sociaux qui parlent des livres électroniques et des retombées positives comme négatives de l’objet. Je ne pèse pas le pour et le contre parce que j’en serais bien incapable et que je me tiens en général assez loin de tout ce qui semble faire bouger les médias, je vis avec quelques siècles de retard. Mais donc sans faire dans la dentelle et le politiquement correct, je préfèrerais crever que d’avoir des livres électroniques chez moi. En ce qui me concerne les livres sont des objets qui vivent sur mes étagères en ma compagnie, les avoir engoncés dans une liseuse aurait à peu près autant de sens que faire empailler mes chats « parce que ça prend moins de place. » chacun fait comme il le souhaite, ça n’est un jugement sur personne, uniquement les règles de la maison et des gens qui y vivent.
Avez-vous des lectures à conseiller à nos lecteurs en cette rentrée, en fantasy ou dans un autre registre ?
Des mangas, plein ; Berserk, une magnifique œuvre sur la rage et la haine de soi et des autres. Yotsuba, pour l’émerveillement et la couleur des choses. Vinland saga, parce que des phrases m’ont fait pleurer comme rarement. Manhole, parce que c’est étrange et vaguement dégoutant. Barakamon, pour la vie toute simple et riche dont les japonais savent si bien parler. En roman-photo, disons faute de mieux, My milk toof, l’histoire de deux dents qui s’amusent et font leur vie en sauvant des escargots.
Sur quel nouveau projet travaillez-vous en ce moment, si vous pouvez nous en toucher deux mots ?
J’aimerais m’essayer à la jeunesse, réellement. Et bien sûr et surtout un gros, gros livre sur la gladiature, l’esclavage dans la Rome du Haut-Empire, des histoires sordides d'un prisonnier de guerre devenu esclave et de sa maitresse qui demande vengeance.

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