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Scott Lynch se confie

Par Thys, le lundi 31 juillet 2006 à 14:20:58

L'auteur de The lies of Locke Lamora répond aux questions de notre camarade Patrick à propos de son premier roman, de ses sources d'inspiration, de ses goûts en matière de Fantasy et de l'avenir des Gentlemen bastards !

Interview de Scott Lynch

Pour ceux d'entre nous qui ne connaissent pas votre travail, sans trop en dire, donnez-nous un aperçu de l'histoire de The lies of Locke Lamora.

La meilleure manière de présenter les choses est de dire qu'il s'agit d'un roman de fantasy criminelle, c'est l'histoire d'un groupe de maîtres voleurs dans un monde où l'escroquerie telle que nous la connaissons est déjà largement connue. C'est aussi une sanglante histoire de vengeance qui se déroule dans un monde fantasy qui est plus proche de la Renaissance que du Moyen-Age.

Quelle est votre force en tant qu'écrivain/conteur ?

Oh, ça pourrait devenir orgueilleux. J'aime penser que je sais construire mes scénarii et réaliser une structure narrative satisfaisante. J'aime aussi penser que je sais comment apprendre de mes erreurs passées, et écouter mes éditeurs quand ils ont raison. Enfin, j'aime penser que je fais de mon mieux pour éviter ce qui m'ennuit et me frustre quand je lis des choses que j'ai aimé malgré tout.

Je sais que vous êtes très fan de fantasy. Y a-t-il des conventions que vous avez voulu détourner ou casser quand vous avez écrit The lies of Locke Lamora et le volume à venir de la série The gentlemen bastards ?

Je voulais voir si je pouvais dépasser la fameuse Malédiction de la Série Super Longue. Il y a cette agacement chez quelques lecteurs – qui va parfois jusqu'à l'aversion – pour la simple idée d'une série fantasy. Comme s'ils s'étaient fait mordre par le passé et ne voulaient pas se faire mordre à nouveau, vous savez ? Evidemment, il y a des séries qui aggravent ce sentiment, mais il y en a aussi de très bonnes, je veux faire une série qui fonctionne du début à la fin, sans se congestionner, ralentir ou se délayer. Je pense que j'ai largement assez d'histoire pour 7 volumes... Je suis parti pour livrer les choses plutôt que de les faire traîner en longueur. Personne dans ces livres ne va partir se balader dans les collines pendant une centaine de pages pour tuer le temps. Personne ne va gâcher la moitié d'un roman à discuter encore et encore de l'intrigue du tome précédent. J'ai assez travaillé sur le scénario pour éviter ça.

Les personnages finissent parfois par acquérir une vie qui leur est propre. Lesquels parmi vos personnages avez-vous trouvé les plus imprévisibles à l'écriture ?

Le Gray King à l'évidence. Il est impossible de laisser l'antagoniste assis dans son coin en attendant que le protagoniste se montre au bon moment... le reste du casting doit être en mouvement en permanence. Et je crois beaucoup aux ennemis compétents, donc, en quelques sortes, ça a rendu l'écriture du bâtard gris assez imprévisible.

Dans une interview, vous avez mentionné Raymond E. Feist comme inspiration pour le personne de Locke Lamora. Ce personnages est-il d'une quelconque manière un hommage à Jimmy the Hand ?

Maintenant que j'y pense, oui, probablement. L'une des choses que j'apprécie énormément dans le travail de Feist sur Midkémia c'est la manière dont le temps continu inexorablement d'avancer... génération après génération, l'âge des personnages, certains s'en vont en pleine gloire et d'autre meurent dans la misère ou l'obscurité. L'ascension de Jimmy depuis un voleur de rue jusqu'à un financier de la Cour et jusqu'à pratiquement gouverner la moitié d'un royaume est une super histoire... Locke va évoluer avec les années lorsque ma série va se développer et faire face à la même sorte de transition jusqu'à une position de grande responsabilité envers des gens autres que lui-même et ses amis proches. Donc, je ne parlerai pas vraiment d'hommage, mais le travail de Feist sera toujours une pierre angulaire de mes propres lectures fantasy, et son influence va sans doute se répandre un peu partout...

En tant que fan de fantasy, vous connaissez le genre. Qu'est-ce qui différencie vos romans des autres ? Pourquoi les lecteurs devraient-ils dépenser leur argent durement gagné pour acheter The lies of Locke Lamora au lieu de prendre, par exemple, Phantom le dernier livre de Terry Goodkind ?

Hmmm. Je dois me contrôler. Je dois me contrôler. Si vous voulez vraiment une différence pour cet exemple, pourquoi ne pas citer le fait que je ne conçois pas mes romans comme un outil pour bassiner mes lecteurs avec mes idées politiques et philosophiques ? Juste en passant.

Il n'y a rien qui soit terriblement original dans mon travail, mais si vous êtes d'humeur pour une lecture aventureuse, sanglante, tortueuse, sans les clichés de base des mondes fantasy, ça pourrait vous plaire. Il n'y a pas de prophétie, pas d'Etre Elu, pas d'épée magique, pas de mystérieux magicien conseiller qui sort de nulle part pour faire avancer l'histoire, pas de Seigneur Ténébreux sur son Sombre Trône. Pas de manichéisme. Juste des personnages humains qui prennent des décisions, sans être guidés par des Dieux ou une magie qui arrange bien l'intrigue.

Et ils sont tourmentés par un auteur très, très cruel.

Vous avez mentionné le fait qu'il est important pour vous d'écrire des romans « amusants ». J'ai trouvé The lies of Locke Lamora assez rafraîchissant dans cette optique. Essayez-vous de vous détacher de cette fantasy sombre et graveleuse qui est maintenant la norme ?

Oh, peu m'importe le sombre et le graveleux. Je veux juste varier les expériences émotionnelles du lecteur. Je voudrai que mes livres soient beaux et cruels, hilarants et horribles tour à tour. Je trouve que ça rend les choses encore plus efficaces lorsqu'on commence à rendre la situation des personnages plus sinistre. Sombre et graveleux, ça peut être marrant, regardez Matt Stover, Michael Moorcock, George R.R. Martin, Mary Gentle, Joe Ambercrombie, Alan Campbell...

Les premières critiques ont créé une atmosphère très positive autour de la sortie de The lies of Locke Lamora. Etes-vous heureux de cela ? Craignez-vous que cela fasse trop monter les attentes des lecteurs ?

Evidemment, c'est toujours le danger... mais est-ce que je préférerai un premier accueil tiède ? Mon Dieu, non... je n'y peux vraiment rien si quelqu'un attend la sortie de ce livre comme le Messie et est finalement déçu parce que ça ne soigne par le cancer, vous voyez ? Je peux juste espérer que chaque lecteur soit juste avec le livre, mais chaque lecteur attend quelque chose de différent d'un livre, et réagira différemment à la lecture. Si l'exagération peut aider à amener le livre entre autant de mains que possibles, c'est déjà ça. De ce point de vue, vive l'exagération !

Si vous aviez le choix, préféreriez-vous être bestseller du New York Times ou avoir un World Fantasy Award ? Pourquoi ?

Ouch. C'est pas possible d'avoir les deux, demande l'auteur, en souriant comme un dément ? J'adore les statuettes des World Fantasy Award, ces petits bustes de HP Lovecraft... Je crois que ce sont les prix les plus cool qui existent. Et la liste des vainqueurs (J'essaye de tous les lire en ce moment) est une superbe collection de merveilleux travaux de sujets et de genre différents, je serai aux anges d'avoir un de mes livres parmi eux. Mais je veux aussi en faire mon métier, avoir un lectorat fidèle pendant des décennies, avoir des éditeurs heureux des deux côtés de l'Atlantique. Donc, si je devais choisir, je vous dirai de me mettre sur la liste des bestsellers du New York Times. Ca me plairait assez.

Pensez-vous honnêtement que je genre fantasy sera un jour reconnu comme de la véritable littérature ? Pour dire la vérité, je pense qu'il n'y a jamais eu autant de livres de qualité que maintenant, et pourtant, il y a toujours aussi peu de respect (pour ne pas dire aucun) accordé au genre.

Eh bien, il est difficile d'échapper à la condescendance. La Loi de Sturgeon « 90% de tout est de la merde » s'applique partout. Mais comme de nombreuses personnes l'ont observé, la fiction littéraire a tendance à être jugé sur ses bons 10% alors que la fiction de genre est jugé sur ses 90% de merde. Il y a un sacré paquet de merdes dorés qui prennent toute la place dans les rayons de « Fiction et Littérature » des grosses chaînes, et comme tout ceux qui ont une moitié de cerveau valide le savent, quelques bijoux ressortent au milieu.

J'évite généralement de m'inquiéter de ça car finalement, ce n'est pas la critique contemporaine établie qui choisit quels travaux vont passer à la postérité et lesquels vont tomber dans l'oubli. Quiconque pense cela se fourvoie. La grande littérature se choisit elle-même, elle survit à travers les décennies et les siècles, quoi qu'il ait été dit ou fait du temps de son écriture. Pensez-vous vraiment que, s'ils avaient eu le choix, les plus grands critiques du XIXème siècle auraient vanté Dickens, Austen, Conan Doyle, Twain, Poe, etc, par rapport à tout ce qu'il y avait dans leurs rayons à l'époque ? Ceux qui vivent aujourd'hui ne vont pas choisir ce dont on se rappellera et ce qu'on aimera au début du XXIIème siècle. On paye notre du et on saisit notre chance, vous savez ?

A côté de ça, comme me l'a dit mon éditeur lors de mon récent voyage en Angleterre, tellement d'auteurs « littéraires » tueraient pour avoir accès au réseau dont la littérature de genre bénéficie – les librairies spécialisées, les fans et les lecteurs fidèles, les sites web, les conventions, et ainsi de suite. A chaque fois que le sujet « Ayez pitié de nous, les incultes du monde littéraire n'aiment pas les genre » revient sur le tapis, on devrait se rappeler la communauté impliquée, accueillante et enflammée nous avons en comparaison.

The lies of Locke Lamora est la preuve vivante qu'Internet peut faire beaucoup de pub à un livre. Pensez-vous que de nombreux éditeurs ne comprennent pas encore tout le potentiel de cet outil, en terme d'exploitation de la richesse des sites fantasy, des forums et des blogs ?

Honnêtement, je ne sais vraiment pas quoi vous dire sur « la plupart des éditeurs »... Baen Books marche depuis des années avec des promotions qui utilisent les dernières technologies. Il y a quand même quelques éditeurs importants qui ont l'audace d'essayer d'acheter de bons travaux directement en ligne, dont les miens. Leurs départements publicitaires envoient des copies de travail et des infos presse à des douzaines si ce n'est des centaines de critiques sur le web, ainsi que des livres pour des concours, etc. Mon impression est que la plupart d'entre eux font de leur mieux pour utiliser tous les outils à leur disposition pour promouvoir leurs livres.

L'histoire a-t-elle toujours été prévue pour se dérouler dans une ville à la Venise, ou est-ce qu'un empire commerciale Vénitien était nécessaire pour porter l'intrigue ?

A l'origine, pour faire court, ma conception du monde de Locke était beaucoup plus ennuyeuse... encore un endroit pseudo-médiéval. Mais une fois que j'ai fais avancer sa société de quelques siècles et que j'ai décidé que je voulais un cadre fantasy plus méditerranéen, Venise s'est imposée à moi. Il y a tellement de choses étonnantes dans son histoire que les gens crieraient à l'abus si je voulais mettre ça dans un roman. C'était l'atmosphère dont j'avais besoin, et l'environnement qu'il me fallait pour tous les éléments (l'économie, la société, les vêtements, etc.) que j'avais prévus.

Votre histoire commence dans la cité de Camorr. Explorerez-vous d'autres endroits de votre univers dans le tome suivant de The gentlemen bastards ?

Oui. Chacun des quatre premiers livres de la série est en quelques sorte dédié à l'exploration d'une nouvelle grande cité du monde de Locke. Carmorr dans le premier livre, Tal Verrar dans le second, Karthain dans le troisième et Emberlain dans le quatrième. Après ça à peu près tout le continent est compris dans ce qui se déroule et d'anciens lieux seront revisités.

Bien que je me réjouisse de voir un de vos livres sortir tous les 8 mois, est-il possible de maintenir un tel rythme en conservant la qualité sans devenir fou ? Je sais que vous avez beaucoup de pression, mais je me demande s'il est humainement possible de tenir un tel programme.

Nous sommes deux dans ce cas, Pat. Mais honnêtement... c'est mon travail. C'est ce que j'ai à faire, pas simplement pour garder un toit au dessus de ma tête, mais pour ne pas devenir fou, vous voyez ? J'ai un regard exigeant et directif sur mon travail. Je ne passe pas 5 ans à regarder dans le vide pour chaque livre à attendre qu'une gentille muse m'apporte un manuscrit fini. Et, pour le prochain livre au moins, il faudra attendre un an, car les pouvoirs qui décident ont choisi de donner à The lies of Locke Lamora un peu de temps pour être « l'enfant unique » de la famille et de prendre un peu de force.

Nombreux sont ceux qui pensent que vous êtes l'une des voix qui va déterminer le futur de la fantasy dans les prochaines années. Ce genre d'affirmation ne vous effraie-t-elle pas alors que vous êtes un nouvel auteur sur le point de sortir son premier roman ?

Ahhhhh, yesssss. Excellent ! La première phase est l'acquisition des séides. La seconde, la construction d'une base sous-marine secrète. La troisième c'est la conquête de la côte est.

Non, sérieusement, les gens disent ce qu'ils veulent. Il y a toujours quelqu'un pour invoquer les mouvements, les tendances, certaines réelles et d'autres totalement imaginaires. C'est mon travail qui décidera... soit il le fera par lui-même, les gens vont l'acheter, le lire et je deviendrai connu, soit je vais couler et je serai une note de bas de page embarrassante dans, disons, de futures biographies de John Scalzi. Je ne peux réfuter ou garantir aucune « influence » qui me pousserai à parler de ça, je peux simplement écrire. Je ne peux pas laisser cela m'inquiéter. C'est flatteur, ceci dit. Je prends volontiers les compliments à la place du mépris ou de l'indifférence, je ne suis pas inquiet, je suis extrêmement reconnaissant.

Que peuvent attendre les lecteurs de la suite à venir Red seas under red skies ?

Encore plus de créatures marines maléfiques. J'ai bien peur qu'il n'y ait pas beaucoup de vie sauvage joyeuse, mignonne et amicale dans le monde de Locke. Tout est là pour nous tuer.

A part ça, eh bien... il y a quelques nouveaux événements majeurs du scénario, ceux qui concernent le jeu et la piraterie. Locke et Jean sont en train de préparer une de leurs escroqueries extrêmement complexes et sont à nouveau interrompus au milieu et forcés de partir dans une aventure encore plus désespérée et suicidaire, en se faisant passer pour des pirates endurcis. Comme le dit Jean à un moment « Tout ce qu'on connaît des bateaux est la manière de monter dessus, et d'en descendre. » Des aventures loufoques s'en suivent, surtout lorsqu'on arrive aux vrais pirates. Je les adore, au début, ils devaient plutôt rester parmi les seconds rôles mais ils ont complètement volé la vedette une fois qu'ils sont montés sur scène. Comme, hum, des pirates.

Sur le long terme, qu'est-ce qui va différencier The gentlemen bastard des autres séries fantasy ?

Eh bien, comme je l'ai déjà dit, j'espère que ce sera une série qui tiendra un bon rythme sur toute sa durée... une série qui paraissent d'un seul tenant, droite et propre, ni trop longue, ni trop courte. Je devrai aussi dire, pour avertir, que cette histoire n'est pas forcément une histoire heureuse. Le cœur de l'histoire est la tentative de Locke de se libérer de ses origines et de son style de vie criminels, et de son échec. Ce n'est pas particulièrement léger, joyeux. Mais ceci dit, heureusement, ce sera hilarant, émouvant et satisfaisant. Reposez-moi la question dans 7 ou 8 ans quand tout sera sorti.

Merci encore pour avoir accepté de faire cette interview. Je vous souhaite beaucoup de succès pour la suite de votre carrière et bonne chance pour la sortie de The lies of Locke Lamora.

Merci à vous, Patrick.

Bye.

Scott.

Article originel, par Patrick Saint-Denis, le 21 juin 2006


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