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Scott Lynch et les personnages secondaires

Par Alice, le mercredi 18 décembre 2013 à 08:00:00

LynchA l'occasion de la sortie (en VO) du troisième tome des Salauds Gentilshommes, The Republic of Thieves, Scott Lynch nous parle, entre autres choses, de sa conception de l'écriture des personnages secondaires ou encore des personnages féminins. Attention, si vous n'avez pas lu le premier tome, l'interview - donnée il y a quelques semaines maintenant - comporte un petit lot de spoilers.
En attendant son retour prochain du côté des parutions françaises !

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L'entretien

On peut dire avec certitude que vos romans possèdent un équilibre entre les personnages principaux, très détaillés, et les personnages secondaires. Ces derniers ont tous leur propre page, leur propre scène à un moment donné. Lorsque vous planifiez, écrivez ou éditez, comment obtenez-vous cet équilibre ?
Je pense que la magie réside dans le processus éditorial de correction…. D’abord, je m’assure que j’ai mis en place les personnages secondaires nécessaires au bon fonctionnement de l’histoire. Puis, lors de mes relectures, j’essaye de les perfectionner, d’effacer tout ce qui est ennuyeux, les dialogues clichés, et ensuite je les sépare en quelque sorte de leur environnement et des personnages similaires que l’on pourrait retrouver ailleurs dans l’histoire ou dans le même genre d’histoire. Ce n’est pas très différent de la correction de n’importe quel autre aspect de ma prose en fait.
Quand vous créez vos personnages, jusqu’où allez-vous dans leur arc narratif, leur passé et leurs caractéristiques ? Vous viennent-ils au fur et à mesure que vous les incluez dans le roman ou préférez-vous avoir des paragraphes voire des pages avec leur histoire sous la main ? Avec quelles informations sur les personnages clefs commencez-vous, si jamais il y en a ?
Je n’ai pas tendance à construire un passé très approfondi pour mes personnages. J’ai mes notes sur le monde, bien sûr, et quelques notions sur les spécificités de chaque personnage (d’où viennent-ils, quelle est leur place…), mais je considère comme nuisible à mon processus de travail de tourner en rond avec des passés que l’on ne verra jamais. En fait, cela représente du temps et de l’énergie dépensés à ne pas mettre de mots qui comptent réellement. J’ai tendance à me faire confiance pour ajouter des détails, pour noter de nouvelles connections et généralement pour enrichir les chose au fur et à mesure… donc en terme de nouveaux personnages, majeurs ou mineurs, je ne commence qu’avec des faits et concepts simples pour les étoffer par la suite. J’ai dépassé le stade de donner de l’importance au parfum de crème glacée favori des personnages avant de les écrire ; si c’est important, cela viendra de lui-même dans le texte, si ça ne l’est pas, tout est dit !
Quels sont vos objectifs lorsque vous créez vos personnages ?
Je veux qu’ils ressemblent à des fac-similés corrects des êtres humains et leur donner leurs propres motifs et psychologies. L’agentivité, la capacité à agir sur le monde, c’est le truc ; un personnage possède une agentivité quand l’auteur et le personnage se rendent compte que le personnage a un certain pouvoir sur le cours des choses. Sans cela, on écrit des scènes, pas des personnages. J’essaye de donner au plus grand nombre de personnages et à chaque fois que c’est possible, au moins une scène mémorable, un tic, un détail ou un petit bout de dialogue qui les distingue dans la page.
Les voix des personnages sont déjà difficiles à trouver avec les personnages principaux, alors pour les personnages secondaires… Avez-vous des conseils à donner aux jeunes auteurs pour les aider ?
Relire ce que vous avez aimé et analyser le pour découvrir pourquoi. Il faut faire évoluer ce processus analytique impitoyable…il faut apprendre à identifier les techniques, les astuces et lire activement, avidement en tant qu’écrivain et non en tant que simple lecteur. Vous ne pouvez pas l’éviter si vous voulez évoluer comme auteur, on ne peut pas se couper du besoin de développer nos facultés critiques. Apprendre à isoler les histoires et à identifier leur composition ne tue pas la magie, cela ouvre tout un pan de nouveaux niveaux d’appréciation esthétique.
Votre voix d’auteur émerge aussi quand vous commencez à déterminer non seulement ce que vous voulez dire mais aussi comment vous voulez le dire et pourquoi vous faites ces choix artistiques au niveau d’une phrase, d’un paragraphe, d’un chapitre ou de l’histoire. Vous ne pouvez pas avancer dans le brouillard en hésitant sur vos motivations ou vos techniques. Il faut vous appliquer.
Les personnages féminins sont un sujet qui revient régulièrement et qui génère toujours davantage de discussions. A la question « Pourquoi écrivez-vous des personnages féminins forts ? » Joss Whedon a déclaré : « Parce que vous me posez toujours cette question.» Et puis il y a eu la réponse de George R.R Martin à George Stroumboulopoulos : « Il y a une chose particulièrement intéressante à propos de vos livres. J’ai remarqué que vous écrivez vraiment bien et très différemment les femmes. Pourquoi cela ?» «Vous savez, j’ai toujours considéré les femmes comme étant mes semblables. » Et vous avez écrit cette réponse sur le fait que les femmes pourraient certainement être pirates... Que voudriez-vous dire d’autre à ce sujet ?
Woah, c’est un sujet qui requiert plus qu’une petite approche. Je vais donc seulement mettre en avant quelques points tels que je les perçois.
Nous avons un problème majeur, flagrant et insoluble, dans notre culture et nos médias concernant la représentation des femmes. Nous sommes persuadés depuis des années et des années que tous ces putains d’héros d’action masculins, les écrivains/réalisateurs masculins, les éléments d’histoire centrés sur des hommes sont le résultat de quelque pure décision rationnelle et dénuée de sentiments dans les Laboratoires du Capitalisme impeccablement propre, mais le fait est que l’argent des femmes vaut simplement moins pour la plupart des industries du divertissement que l’argent des hommes, même s’il s’agit exactement du même argent. Point final.
Les personnages masculins sont autorisés par les spectateurs/lecteurs à être complexes, mobiles, lunatiques, en colère, émotifs, manipulateurs, exigeants et pénibles. Les personnages féminins dotés du même traitement psychologique à multiples facettes sont sévèrement critiqués comme étant des êtres infidèles, des salopes ennuyeuses. J’ai déjà commencé à remarquer des critiques ici et là dans cette veine à propos de Sabetha… et autant que je puisse en juger, elles ont toutes été écrites par des femmes. Méditez cela si vous n’avez pas encore été forcé à le méditer durant votre vie…les filles sont éduquées dans l’optique de détester leur potentiel humain et elles-mêmes pour leurs complexités. Elles sont éduquées pour haïr avec ferveur les personnages de femmes qui ne sont pas d’indéfectibles mécanismes de soutien pour les personnages masculins. Elles sont élevées dans l’optique de se détester elles-mêmes.
Plus je vieillis, plus cela me mets hors de moi. Plus j’écris et plus je m’efforce d’y remédier.
Les femmes ont atteint de nouveaux niveaux de participation dans toutes les choses un peu « geeky » comme les comic books, les jeux, les films, la littérature de SF ou fantastique, l’animation et tout ce qui s’ensuit, et pourtant on nous nourrit encore et encore avec ce gros mensonge que les femmes n’aiment pas la science fiction et la fantasy. Les femmes n’aiment pas les films de genre. Les femmes ne jouent pas. Les femmes ne lisent pas de comic books. DC comics a pratiquement ri au nez de toute suggestion qui ciblerait pour leurs livres une autre clientèle que l’hypothétique mec blanc célibataire de 45 ans qui vit dans un monde sans femme, alors qu’un simple regard sur la foule assistant à la ComicCon ou à la GenCon ou toute autre animation prouve que c’est totalement insensé. C’est un suicide économique au long terme de prétendre que les femmes n’ont aucun enthousiasme ni aucun pouvoir d’achat. C’est de la myopie culturelle sur du court et du long terme.
Toute cette situation me déprime à cause des implications évidentes sur les droits de l’Homme et la dignité humaine. La situation me déprime aussi en tant que bon vieux et honnête capitaliste. Les femmes constituent une partie substantielle de mon lectorat. Je ne crois pas que leur argent ait des poux. J’essayerais avec joie de mettre quelque chose pour chacun dans mon travail, d’écrire pour représenter et contenter tous les sexes et les convictions et pour tenter de donner à chacun des moments de célébrité, de réussite, d’héroïsme et de capacité à agir sur le monde qui l’entoure. Bien sûr, j’essaye de donner à chacun des moments de faiblesse, d’échec et de vilenie. Ecrire en gardant en tête la notion d’égalité signifie que vous accordez à chacun la chance d’être un humain complet sous tous les angles, d’être aussi mauvais que bon, d’être aussi honni qu’idéalisé.
C’est la chose la plus basique qu’on puisse dire sur le sujet, mais ça fera l’affaire pour le moment.
Les personnages qui n’apparaissent qu’une seule fois sont parfois ceux qui ont tellement fait rire le lecteur qu’il a dû poser son livre pour pouvoir respirer ou pour courir montrer le passage à quelqu’un. Tels que le mont de piété Pas d’Espoir de Harza (Chapitre 4.4 - Les Mensonges de Locke Lamora ). On le connaissait depuis deux pages au paragraphe près et ces deux pages donnent l’essence de Camorr, et de ce qu’affrontent Locke et sa bande. Les cruels Daleks exigent de vous d’expliquer, expliquer ! EXPLIQUER ! Comment pouvez-vous bien rendre cela ?
Beaucoup de romans de fantasy épique ont l’habitude d’être imposants et sérieux et j’essaye vraiment de créer une place à l’humour naturaliste dans les canons de la fantasy moderne. Ou du moins dans mon travail. Bon dieu, j’ai réellement écrit un truc aussi prétentieux ? « Dieu, donne moi la sérénité d’accepter les choses que je ne peux pas changer… » et tout ça. De toute manière, c’est une technique d’écriture assez simple en fait : varier les notes émotionnelles dans l’œuvre pour que les contrastes soient mis en valeur et renforcés les uns par rapport aux autres. Vous ne pouvez pas simplement construire une histoire avec un seul ton et un seul mode, ça endort le lecteur. Même l’action effrénée devient exténuante et fastidieuse si elle dure trop longtemps. Le lecteur a besoin de pause, de moments de réflexion pour recentrer son attention.
Dans vos écrits, y a-t-il eu un personnage de second plan qui s’est « frayé un chemin » et qui est devenu un personnage de première importance ou bien qui a changé substantiellement l’histoire ou le ton. Ou ont-ils essayé et les avez-vous refoulés avec un bâton ? Si c’est le cas, lesquels ?
Il y a un personnage qui revient à la fin de The Republic of Thieves qui n’était pas originalement prévu pour faire une si longue apparition. Cependant, une fois que l’idée de la scène est apparue dans ma tête, je n’arrivais pas à la chasser… elle était trop géante et trop cool pour la fuir. Zamira Drakasha a évolué au-delà de son rôle d’origine parce que c’est un personnage amusant…quoi qu’elle fasse. C’est pourquoi elle va revenir plus tard dans la série. Je ne voudrais pas gâcher la surprise.
Jean a aussi substantiellement évolué depuis sa conception initiale d’acolyte plutôt grossier… J’ai décidé d’échanger certains des habituels clichés du costaud et de lui donner un cerveau et un sens délicat du tact et, franchement, je ne m’attendais pas à ce qu’il devienne aussi populaire. Cela a définitivement transformé la façon dont je l’écris. Par exemple, dans mes notes d’origine d’il y a huit ans (plus ou moins), je voulais écrire une scène où Locke, jeune, aide Jean, un adolescent maladroit, à perdre sa virginité avec tout un tas d’intelligents mensonges et d’exagérations pour glisser Jean dans le lit de quelqu’un… mais quand finalement j’en suis arrivé à écrire les années de l’adolescence des Salauds dans The Republic of Thieves, le fait que cette approche soit une terrible erreur m’a sauté aux yeux…On a appris à connaître Jean tout au long des deux livres et il n’a pas besoin du subterfuge de quelqu’un d’autre ou de charité quand sa vie amoureuse entre en jeu.
Ce qui arrive à vos personnages déchire le cœur, voire même encore plus parce que vous avez tendance à en tuer beaucoup. Dans votre premier roman, on rencontre les Salauds Gentilshommes et on en perd la moitié arrivé à la fin. Pensez-vous que la perte de personnages est nécessaire ? Nos bien-aimés jumeaux Moucheron et les jumeaux Sanza étaient-ils destinés à vivre à un moment donné, ou étaient-ils condamnés dès le départ ? Et à propos de Nazca, la verra-t-on encore dans des flash-back ?
Nazca apparaît encore dans The Republic of Thieves et The Ministry of Necessity. Moucheron et les jumeaux Sanza...eh bien, ils étaient condamnés dès le départ. En fait, j’ai réécrit les dernières lignes de Moucheron pour les rendre un peu moins stoïques et un peu plus pathétiques. La série des Salauds Gentilshommes est essentiellement une réfutation et une alternative à la fantasy anodine où rien ne change jamais et où les personnages meurent seulement de façon héroïquement confortable et en toute dignité… La vie est désordonnée. La vie est injuste. Mon travail n’est pas de vous apaiser mes chers et pauvres lecteurs, c’est de vous emmener à l’aventure. Ce n’est pas non plus fait dans l’intention d’être implacable n’importe comment…beaucoup de personnes vont survivre. Beaucoup mourront. Certains moments seront chaleureux et affectueux. D’autres seront aussi difficiles que l’enfer pour vous et pour moi. De temps en temps, je regarde longuement un personnage descendre lentement dans les mâchoires de l’implacable machine à tuer et je me demande si je pourrais être capable d’appuyer sur quelques interrupteurs et de le sortir de là sans ruiner l’histoire…mais la plupart de ces réflexions, et leurs résultats, je ne vous les révèlerais jamais…
Quelles suggestions pouvez-vous donner à des écrivains en général sur la création de personnages secondaires ?
Je pense que j’ai déjà répondu assez longuement à cette question dans plusieurs de mes réponses précédentes. Je ne considère pas la création des personnages secondaires comme différente de tout autre création de personnages ou de tout autre création tout court. Il faut bien réfléchir, être vif, éliminer les clichés, effacer les parties ennuyeuses. Affiner, affiner, affiner.
Si vous souhaitez répondre à cette question, cela peut-être ajouté à l’interview après la sortie du troisième livre (sous un avertissement de spoiler pour ceux qui n’ont pas lu immédiatement le livre) : Sabetha. On la rencontre enfin et cela valait le coup d’attendre. Avez-vous eu une approche différente envers elle parce qu’elle a été cachée et seulement évoquée pendant si longtemps ?
Eh bien, cela faisait partie du charme. J’ai réellement apprécié les années de frustration bouillonnante qu’elle a inspirée ! Hum. Vraiment, le personnage de Sabetha ne pouvait fonctionner que de cette manière…J’ai essayé de l’incorporer dans le prologue des Mensonges de Locke Lamora mais ça ne fonctionnait tout simplement pas. Je voulais qu’elle soit une présence en dehors dans les deux premiers livres, la montrer un peu et puis la cacher était encore pire que de ne jamais la montrer du tout. La garder mystérieuse nous permettait de faire une sorte de double jeu avec elle car, non seulement on ne la voit pas dans le texte, mais on l’expérimente seulement à travers les pensées et les souvenirs de quelqu’un qui peut ne pas être objectif ou sur qui on ne peut pas compter. Donc, Il ne s’agit pas de la voir mais de découvrir ce qui est exact dans ce que l’on pensait savoir sur Locke et Jean.
Était-ce difficile de développer Sabetha parce qu’elle n’était pas dans les deux premiers romans ? Qu’est-ce qui existait d’elle avant The Republic of Thieves ?
Je répondrais à cette question plus tard ou dans une autre interview. Sabetha doit encore se dévoiler au large du monde. Laissons la avoir sa fête de bienvenue et alors je serais prêt à en dire plus sur elle.

Interview originelle


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