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Interview de Fabrice Colin - Utopiales 2008

Par Linaka, le mercredi 12 novembre 2008 à 09:30:00

nullDans la tranquillité relative de la salle de presse des Utopiales, Fabrice Colin nous a gentiment accordé quelques minutes de son temps pour répondre à nos questions. Nous l'avons notamment cuisiné sur ses deux derniers romans parus en littérature jeunesse, La Malédiction d'Old Haven et Le Maître des Dragons ; voici donc rien que pour vous la retranscription de cette interview qui, peut-être, vous inspirera quelques commentaires en forum ?

L'interview

En octobre est sorti Le Maître des Dragons. Pouvez-vous nous parler de ce livre et de son héros, Thomas Goodwill, un pirate aux multiples vies ? Quelles ont été vos sources d'inspiration pour ce personnage ?
Il y a trois ans j'ai proposé un projet à Albin Michel, qui était La Malédiction d'Old Haven – couplé à ce livre-là. Le projet se concevait comme deux romans qui se répondent, avec deux personnages qui se croisent, et à chaque fois un personnage principal portant l'histoire. Dans Le Maître des Dragons, ce personnage est un pirate. À la base, je voulais faire quelque chose avec des sorcières et des pirates, c'était juste ça l'idée de départ.
Pour ce roman, je voulais me poser la question : Qu'est-ce que c'est être pirate ?, parce qu'il y a plusieurs sortes de pirates - à un niveau philosophique ou métaphysique. Un pirate, c'est quelqu'un qui est en marge par rapport à la société, qui rejette les valeurs traditionnelles, qui est normalement épris de liberté, etc. Mais c'est aussi quelqu'un qui va piller des navires et éventuellement tuer des innocents. Comment se place-t-on moralement par rapport à cette ambigüité, quand on est pirate ou chef pirate, voilà, c'étaient un peu les thématiques que je voulais explorer.
Et puis il y avait en fait une sorte de sous-texte – je ne vais pas dire sexuel, mais... Je me suis demandé : Pourquoi sorcières et pirates ? Bon, ce sont deux figures emblématiques de cette époque-là dans l'Amérique coloniale, ce sont des figures importantes, mais on ne peut pas dire qu'elles ont forcément dominé le quotidien des gens. Là, on est dans un livre de fantasy, donc on fait ressortir vraiment les archétypes. Pour moi c'était quelque chose d'important, au niveau de l'analogie, du symbolisme sexuel – freudien, jungien, peu importe – : en gros, la sorcière c'est la tentatrice, la femme qui attire quelqu'un dans son monde, et le pirate c'est quelqu'un qui enlève – l'Histoire est remplie de pirates qui kidnappent des filles. Donc voilà, c'est un peu basique, ça fait un peu psychologie de comptoir mais pour moi, c'était important de considérer les deux personnages ainsi, dans une relation symbolique et dichotomique.
Ensuite, avec le personnage de Thomas Goodwill, je voulais montrer qu'il existe plusieurs sortes de pirates. Le truc, c'est que lui, il les incarne tous à un moment donné de sa vie : à un moment il a ce côté simplement matérialiste, après cette facette plus idéaliste et, pour finir, il ne veut plus être pirate, parce qu'il ne veut plus être prisonnier : Je peux être juste un homme normal et me débarrasser de tout ça. Thomas passe par plusieurs états : des états physiques – prisonnier, fugitif, chef, chef déchu, etc., et des états psychologiques aussi. Donc, ce livre est une exploration intérieure. Autopsie d’un pirate, en gros.
Juste pour information, comme nous en parlons : qu'aviez-vous pensé de la façon dont on traitait les pirates dans Pirates des Caraïbes ? Cela a eu un tel succès...
Eh bien, le thème a été traité à la Disney (ce qui est logique, vu que la trilogie a été produite par Buena Vista). Quand on regarde l'exemple Peter Pan, que je connais bien : Disney prend une histoire qui a souvent un sens profond… et n’en garde que l'imagerie, le décorum.
Cela dit, ce sont des films que j'ai beaucoup aimé, parce que je les ai trouvés très distrayants, et je suis très bon public pour ça. Maintenant, ça ne dit rien sur les pirates : c'est un film d'aventures avec une esthétique qui est susceptible de plaire au plus grand nombre. Qui plus est, ils ont – contrairement à ce qui avait été fait dans les autres films de pirates auparavant – insisté sur la dimension humoristique des personnages, avec les mimiques de Johnny Depp, etc.
J'ai commencé ce projet en travaillant sur le monde, sur les créatures un peu humides de Lovecraft, il y a quatre ou cinq ans, au moment où sortait le premier film. Et je me disais que c'était vraiment dans l'air du temps, les créatures qui vivent dans les abysses, le Davy Jones Locker, etc. Pour autant, je n’allais pas tout changer à ce stade.
En même temps, il n'y a pas non plus beaucoup de récits réellement fondateurs sur les pirates, pas de corpus officiel, à part L’Ile au trésor, on en revient toujours aux mêmes trucs, et si on se place en gros à la même époque et dans les mêmes contrées, on va retomber forcément sur les mêmes choses. Ce sont ces clichés qui plaisent. Les pirates, c’est comme les dinosaures ! Irrésistible.
Il y a moins d'humour dans mes bouquins, très clairement, même si avec les différentes figures de pirates et des membres de l'équipage, il y a toujours des personnages un peu pittoresques – moins d’humour et un peu plus de profondeur.
Le Maître des Dragons se situe dans le même univers que La Malédiction d'Old Haven, sans pour autant lui faire suite. Pourquoi avoir choisi d'écire un livre miroir, retraçant des évènements connus, mais sous un angle différent ?
L'idée m'en est venue un peu comme ça. Déjà, ça m'ennuie de faire des romans avec des suites. Ensuite, sur un plan commercial, c’est toujours risqué de faire des trilogies : on sait d’emblée que le premier volume, à quelques exceptions près, va se vendre mieux que le deuxième, qui va se vendre mieux que le troisième : donc il y a intérêt à ce que ça marche tout de suite.
Pour cette raison, les éditeurs ne sont pas forcément très chauds.
Moi, je ne leur ai même pas posé la question : je voulais réaliser une sorte de diptyque avec deux éclairages sur le même monde, deux points de vue, deux sortes d'histoires différentes, mais des recoupements aussi.
Ce qui m'intéressait pas mal, c'était les scènes comme celle de la première rencontre entre Mary et Thomas : Mary, de son point de vue, se fait kidnapper par un type qui est un vrai frimeur, qu'elle ne trouve pas agréable de prime abord, et il me semblait que c’était intéressant, littérairement, de voir ensuite le point de vue du type en question, avec quasiment les mêmes dialogues. C'est quelque chose qu'on voit rarement en roman ; quand on est en vision objective, on est jamais vraiment dans l’esprit des personnages. Et si on est en vision subjective, on ne sait que ce que pense un personnage – on n'aura jamais les points de vue de tout le monde.
Après, une autre idée m'est venue au moment de la rédaction du deuxième volume : celle de procéder à une sorte de réinvention mythologico-magique de l'Amérique. Donc, là, je suis en train de travailler sur un troisième volume qui se passe deux siècles plus tard. Le personnage principal (qui est à nouveau une femme) est un descendant de Mary Wickford, mais ce n'est plus du tout le même climat, ce n'est même plus la même écriture.
Avec ce dispositif, on a des choses communes, un fonctionnement du monde immuable, un système de magie qui reste le même, etc. Ça me donne des structures de bases qui sont suffisamment lâches pour que finalement je puisse me balader dans cet univers en faisant des choses quand même très différentes, tout en gardant un socle commun. Parce que ce qui est chiant notamment en fantasy, c'est de réinventer le monde à chaque fois : d'où vient la magie, est-ce que les dieux existent ou pas, et tout ça.
Ça vous permet de creuser, en même temps.
Oui, voilà. Par exemple, le personnage que je vais mettre en scène dans ce troisième roman est une fille qui est assez impertinente, une sale gosse avec un caractère de cochon, et qui est en plus la filleule de Calamity Jane – ce qui n'est vraiment pas un hasard. On comprend dans La Malédiction d'Old Haven et dans Le Maître des Dragons qu'à priori les personnages écrivent eux-mêmes l'histoire qu'on est en train de lire, ils écrivent leurs mémoires après coup. Eh bien là, moi, j'imagine que par la suite ces livres sont publiés, et que mon héroïne en a connaissance. Elle a un bouquin qui traîne chez elle, qui lui vient de son arrière-arrière-grand-mère et qui s'appelle La Malédiction d'Old Haven – elle se demande si c'est du lard ou du cochon, elle ne sait pas si c'est vrai ou pas.
Et elle a un drôle de rapport avec son héritage familial. Elle se dit Mais ces gens-là, je n'ai rien en commun avec eux, je ne les connais pas. Et quand l’histoire commence, elle n'est pas sorcière – certes, elle sait qu'elle a des ancêtres bizarres mais simplement, ça ne l'intéresse pas du tout. Il y a toujours cette question, qui revient un peu comme un leitmotiv, de l'acceptation de l'héritage ; si on te dit : Ta grand-mère, ton arrière-grand-mère sont des sorcières, tu es obligé de composer avec ça, c'est un genre de secret de famille. Tu es prisonnière de ton héritage familial, qu'on te dise :Ton père n'est pas ton père, il est parti quand tu avais deux ans ou autre chose, tu devras vivre avec, ça t'est donné et tu ne peux pas y échapper.
Après il y a la question de savoir ce que tu en fais : tu peux dire que ça ne te concerne pas, mais c'est là, et ça peut être merveilleux ou handicapant. Dès que tu nais, tu es dépositaire d'une histoire, déjà ; tu peux choisir de l'évacuer mais elle existe malgré tout.
La Malédiction d'Old Haven et Le Maître des Dragons se déroulent dans un univers où l'empereur est un dangereux fanatique religieux, et où l'Inquisition est synonyme de justice aveugle et arbitraire. Autant de thèmes évoqués par Philip Pullman. Pourtant, ces deux ouvrages n'ont pas suscité de polémique comparable à celle engendrée par A La Croisée des Mondes. Comment interprétez-vous cela ?
Je pense que c'est parce que nous sommes en France, et qu'il y a quand même une grosse tolérance par rapport à cela : ça ne gêne pas les gens. Ce que je peux dire en revanche, c'est que Albin Michel a un service de droit étranger qui est vraiment très performant – ils ont réussi à faire traduire la trilogie d'Hervé Jubert aux Etats-Unis, ce qui est quand même rarissime. Eh bien, ils espéraient faire la même chose avec La Malédiction d'Old Haven, d'autant plus que ça s'est assez bien vendu, mais ils n'y sont pas parvenus. Après, il peut y avoir d'autres raisons, mais on m'a fait comprendre qu'avec une thématique comme ça, c'était très risqué. Quand tu commences à toucher à la religion, oui, ça devient très problématique de se faire traduire en américain.
Oui, on se souvient de pétitions de parents catholiques pour que les enfants n'aillent par voir les films A la Croisée des Mondes...
Oui, tout à fait. Et puis certains sont toujours dans leur délire créationniste, etc. Ce n'est pas un épiphénomène, c'est vraiment sérieux. Après évidemment, ça dépend des Etats, c'est moins le cas sur les côtes. Et qu'aujourd'hui quelqu'un ai pu se présenter à la vice-présidence du pays en défendant ces thèses-là, c'est quelque chose d'hallucinant et d'inconcevable pour moi.
Alors en France, tu as une conception de la laïcité qui n'est pas encore tout à fait parfaite, mais il y a moyen de discuter et de dire du mal. Mais pour moi, c'est quelque chose d'annexe, cette thématique de la religion. Ce n’est pas un procès à charge.
Oui, vous ne visiez personne en particulier.
Exactement. D’ailleurs, je ne suis vraiment pas du tout déterminé par rapport à la religion ; évidemment, je n'ai pas un amour particulier pour les dogmes ou pour l'instrumentalisation des foules. Mais l'idée de Dieu, pourquoi pas, si ça peut aider les gens... On n'est pas dans le domaine de la preuve, chacun est libre.
C'est une thématique très répandue en Europe. On a une histoire qui est tellement riche en traumatismes et en hontes que, finalement, ce truc-là on l'assume avec les autres – aux Etats-Unis, ils ont encore beaucoup de mal avec les Indiens, avec le Vietnam, tout ça et la religion, c'est vraiment un gros problème – la laïcité, ils n'y sont pas du tout, et un candidat qui dirait qu'il ne croit pas en Dieu, ce serait terminé pour lui.
Et puis, c'est toujours pareil, tu peux vendre un bouquin à cinq cent exemplaires, quelle que soit la thématique, il ne fera pas scandale. Si c'est très répandu, les gens vont commencer à creuser. Il y a aussi eu des accusations sur Harry Potter, certes à un niveau moindre mais quand ça vend, il y a toujours des gens qui vont trouver quelque chose. Plus il y aura de gens qui analyseront et qui liront quelque chose, plus il y en aura fatalement qui ne seront pas contents, ou choqués.
Vous avez su construire un monde riche et passionnant dont les nombreuses références (Lovecraft notamment) ont séduit les lecteurs. Avez-vous l'intention de continuer à explorer cet univers dans de futurs ouvrages ?
Oui ! Pour le troisième, j'avais le choix : j'avais proposé plusieurs histoires, et j'avais la possibilité de faire quelque chose qui se passait en Europe, avec un des personnages du Maître des Dragons, que l'on voit plutôt vers la fin et qui s'appelle Abigaël Justice. C'est une espèce de vieille dame indigne, toute de noir vêtue, qui fume, etc. Elle raconte deux ou trois histoires à un moment, et on s'aperçoit qu'elle a été en Europe, qu'elle a côtoyé des membres d'une espèce de guilde qui s'appelle les Golden Men, qui sont des espèce d'inventeurs-magiciens. Elle a participé à pas mal d'évènements en Europe, elle a été partie prenante – j'avais la possibilité de raconter sa jeunesse à elle.
Et puis finalement j'ai choisi de continuer à rester aux Etats-Unis. Tant qu'ils me permettent de faire cela chez Albin Michel, je continuerai. Ça ne veut pas dire que je ne ferai pas autre chose mais, pour la première fois, je vois l'intérêt d'exploiter et de creuser un monde, et spatialement, et temporellement. Pour les raisons que tu évoquais : ça donne une richesse, mais sans contraintes.
Les gens qui écrivent une saga, qui se passe avec les mêmes personnages, ou simplement leurs fils ou leurs pères... pour moi, on reste dans l'exploitation commerciale. En ce qui me concerne – bon, les deux premiers sont interdépendants, mais le troisième est un tout autre roman, que les gens ont simplement la possibilité, si ça les intéresse, de rattacher à autre chose qu'ils connaissent déjà. Mon idée, c'est de ne pas prendre les gens en otage, de ne pas leur dire : Il faut avoir lu les autres tomes. J'essaie à chaque fois de tout remettre sur la table et mon truc ce serait plutôt Si vous aimez bien, sachez qu'il y a d'autres choses qui peuvent enrichir ce que vous avez lu, mais il n'y a pas d'obligation, et ce n'est pas nécessaire pour comprendre.
Pour finir, un dernier mot sur les Utopiales – ce n'est pas la première fois que vous venez ?
Non, je viens quasiment chaque année. J'aime bien l'ambiance : il y a un vrai milieu de la SF, les gens sont plutôt bienveillants, c'est agréable. Et puis les auteurs sont accessibles, tout le monde est sur un pied d'égalité. C'est un milieu qui est très sympa, notamment par rapport à la littérature générale, où il faut passer par les attachés de presse, etc. : ici les gens sont au bar, tu vas les voir, leur poser des questions, ce n'est pas bien compliqué. Oui, j'aime beaucoup cette ambiance-là.
Eh bien merci !
De rien.

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