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Rencontre avec Ursula K. Le Guin

Par Palinka, le lundi 10 août 2009 à 22:48:16

Ursula Le GuinLe New Yorker a rencontré Ursula K. Le Guin récemment, l'occasion de revenir sur La main gauche de la nuit, roman paru il y a tout juste 40 ans et lauréat du prix Hugo du meilleur roman en 1970.

Premier contact : une discussion avec Ursula Le Guin

Nous sommes enchantés de recevoir aujourd’hui Ursula K. Le Guin pour parler de La main gauche de la nuit. Dans l’esprit du roman, nos questions sont le fruit d’une collaboration entre un homme et une femme, et nous laissons à nos lecteurs le soin de déterminer qui a écrit quoi.

Le fait que votre roman ait été publié l’année où l’homme a marché sur la Lune semble être un heureux hasard. Les deux événements sont-ils liés dans votre mémoire ?
J’étais en Angleterre cette année-là, donc la publication du livre était un événement qui m’était assez lointain, bien qu’heureux. Lorsqu’Apollo se dirigeait vers la Lune, je me trouvais sur un paquebot russe avec mon mari et nos trois enfants, en route pour rentrer en Amérique. Un matin, nous avons entendu le Commandant nous annoncer dans les haut-parleurs du bateau (en russe et en anglais) que les Américains avaient marché sur la Lune et nous féliciter d’un air piteux mais poli. Les enfants, ne sachant pas vraiment quel coup cela représentait pour les Russes, ont poussé quelques cris de joie, et les passagers russes sur le pont ont été assez gentils ou impartiaux pour les accompagner.
La main gauche de la nuit commence alors que Genly Ai est déjà en mission sur Nivôse depuis deux ans, longtemps après son premier contact avec les habitants de Géthen. N’avez-vous jamais songé à démarrer l’histoire avec l’arrivée de Ai sur la planète ?
Non. Ses lents efforts pour que les gens l’écoutent auraient été assez ennuyeux, je pense. Le livre commence déjà bien assez lentement !
Avez-vous écrit les contes en même temps que le reste de l’histoire, ou sont-ils venus après, ou avant ? Y a-t-il des parties du folklore que vous avez fini par exclure du roman ? Si oui, pourquoi ?
Ces histoires venaient quand j’étais bloquée dans l’écriture de l’histoire, que je ne savais pas dans quelle direction je devais l’amener ensuite, comment arriver là où je savais que je voulais aller. C’était comme si je cherchais mon chemin dans un pays que je ne connaissais qu’à travers une carte inadaptée faite à la main. J’allais quelque part et m’arrêtais – où vais-je ensuite ? Si je me contentais de foncer tête baissée, j’allais dans la mauvaise direction. Donc j’attendais (agitée et inquiète) et alors une de ces histoires venait, et d’une certaine manière, ces histoires étaient comme un autochtone qui serait venu me dire Regarde, voilà comment est le pays, va vers l’ouest un moment….
Au début, je ne pensais pas les mettre dans le livre. E 1968, la science fiction était presque entièrement composée d’histoires simples racontées de manière conventionnelle, sans interruption dans l’Action. Je pensais que les lecteurs (et les éditeurs) trouveraient les contes trop littéraires et ne les aimeraient pas. Mais je savais qu’ils avaient été nécessaires à ma compréhension, donc ne devraient-ils pas l’être aussi pour celle du lecteur ? Donc je les ai remis là où ils semblaient aller le mieux. Et Terry Carr, l’éditeur qui a accepté le livre pour Ace, un éditeur avec de fortes valeurs littéraires, n’a rien dit à leur sujet.
Je ne pense pas avoir exclu quoi que ce soit, à part mes notes sur les langues et l’histoire de Karhaïde et Orgoreyn. C’était juste de la recherche et n’avait rien à faire dans le roman, seulement dans l’arrière plan
Dans votre essai de 1976 Is Gender Necessary?, vous parlez de Genly Ai comme d’une personne conventionnelle et guindée. Il y a eu des débats au sein du ‘’Book Club’’ sur le fait que Ai considère Estraven comme une femme lorsqu’il semble frêle et vulnérable. Considérez-vous Ai comme quelqu’un de sexiste ?
Oh, oui. Pas un méchant. Pas un misogyne. Il a juste accepté et a adopté la définition des femmes dans sa société comme des personnes plus faibles que les hommes, plus sournoises, moins courageuses, etc., et physiquement et intellectuellement inférieures. Ces préjugés de genres existent depuis tant de milliers d’années dans tant de sociétés différentes que je les ai transposés dans le futur sans aucune hésitation.
En 1968, je ne pense pas que quelqu’un aurait pu imaginer un homme venant de la Terre se sentir à l’aise et accepter la situation sexuelle étrangère de Géthen. J’ai pensé y envoyer une terrienne là-bas, et elle aurait réagi très différemment de Genly…
Mais la science-fiction en 1968 n’avait rien à voir avec les femmes. C’étaient des histoires d’hommes. C’était un monde d’hommes. Je sentais que je prenais un gros risque, de présenter ce peuple qui change de sexe étrangement à un lectorat essentiellement masculin. Je pensais que les gars détesteraient cela.
Je me suis trompée. Ils ont bien aimé. Ce sont les féministes qui m’en ont fait voir de toutes les couleurs avec cela pendant des années. Elles auraient voulu que je sois plus courageuse. J’imagine que j’aimerais l’avoir été. Mais j’ai fait du mieux que je savais pouvoir faire. Et Genly apprend beaucoup !
Au début, Genly Ai est identifié de manière nonchalante, presque incidemment, comme étant noir. Il semble venir d’une version éclairée de la Terre, où la race n’est plus source de division, même si le sexe l’est toujours. Croyiez-vous en écrivant le livre que la différence raciale serait une barrière plus facile à surmonter pour la société que le sexe ? Si oui, quarante ans après la publication du livre, pensez-vous toujours que c’est vrai ?
Sur le long terme, oui, je pense que c’est vrai. Je l’ai vu se produire, trop lentement, mais se produire quand même au court de ma vie.
Je ne vois pas le préjugé très ancré de la supériorité des hommes se réduire autant. Cela s’est même reconfirmé lorsque les fondamentalistes de diverses religions le remettent en vigueur.
Mais la couleur de peau de Genly n’était pas une prédiction, c’était un peu d’activisme délibéré. La majorité des lecteurs de science-fiction (à l’époque comme maintenant) est blanche. Les personnages de science-fiction, par conséquent, étaient blancs (sans que ce soit précisé).
Donc, voilà mon complot activiste maléfique : Donnez une peau noire à votre héros, mais n’en parlez pas, jusqu’à ce que le lecteur se soit bien identifié à cette personne, et réalise soudain, hey, je ne suis pas blanc !... Mais quelle surprise ! Je suis toujours humain !.
Cette approche sournoise à finalement payé pour moi récemment, dans des lettres très touchantes de personnes de couleur qui voulaient que je sache que mes livres (en particulier la série Terremer) étaient les premiers romans de SF ou de fantasy desquels ils ne se soient pas sentis exclus délibérément et odieusement : Monde réservé aux Blancs.
On nous dit que les Gétheniens n’ont aucun problème concernant le sexe, ils parlent du kemma avec respect et enthousiasme, et tout le monde a un congé mensuel pour satisfaire ses besoins. Mais l’atmosphère du livre est assez austère, et on ne voit jamais de personnes en période de kemma heureuses, à part brièvement dans les contes. Le livre est-il une réponse à l’esprit de l’amour libre des années soixante ?
Oh, non. J’étais assez gênée d’écrire sur le sexe. Et plus particulièrement sur du sexe qui pourrait sembler, au lecteur habituel de SF (souvent un homme, socialement conservateur, probablement ingénieur), pervers, bizarre, déroutant… Jusqu’à la fin des années 70, la SF était en fait assez chaste, et même puritaine.
Mais si vous voulez voir des personnes en période de kemma heureuses (et j’en ai fait, étant donné que j’ai surmonté ma timidité), lisez mon histoire Puberté en Karhaïde dans le recueil L’anniversaire du monde.
Il est dit dans le livre que les Gétheniens restent des femmes le temps de la grossesse et pendant une période de lactation de six à huit mois, ce qui élimine tout instinct naturel possessif. Comment avez-vous imaginé cette expérience raccourcie de la maternité pour les Gétheniens ? Le lien hormonal entre une mère qui allaite et son bébé pourrait être considéré comme aussi puissant que celui qu’il y a entre deux individus en plein kemma.
Wow, je ne leur ai donné que six à huit mois pour allaiter ? Quelle bêtise ! C’est le reflet évident des pratiques ethniques américaines étranges et universelles concernant l’accouchement et le début de la maternité, auxquelles j’étais totalement soumise, étant la mère de trois enfants.
Dans les années 50 et le début des années 60, on n’attendait pas d’une mère qu’elle allaite ses enfants, c’était le biberon la norme. Les médecins, les infirmières, les livres insistaient tous sur le fait que si vous étiez pauvre au point d’allaiter votre enfant, votre lait devait être complété de lait en poudre, et même d’eau. (Si vous voulez un bébé énervé, donnez-lui un bon biberon d’eau tiède – tiens, mon cœur, miam !) Et le bébé était censé lâcher le sein en quelques mois.
En 1964, quand j’ai eu le troisième, je ne prêtais pas attention à toutes ces absurdités et je l’ai allaité aussi longtemps que lui et moi l’avons voulu, environ deux ans… Mais j’ai fait agir les Gétheniennes comme de bonnes Américaines de 1960 ?! Je suis vraiment désolée !
L’inceste est un thème récurrent dans le roman : c’est une partie importante des contes, et du passé d’Estraven. Le tabou sexuel dans la société géthenienne et que deux frères et sœurs ne peuvent pas rester ensemble si leur union aboutit à la naissance d’un enfant. Pourquoi cela ? Quelle est la signification métaphorique de l’inceste dans le livre ?
Pourquoi le tabou ? Les règles limitant l’inceste entre frère et sœur et interdisant celui entre parent et enfant sont si communes dans la société humaine que les anthropologues se sont demandés s’ils sont le tabou universel. C’est sensé, tant génétiquement que socialement.
Quelle est la signification métaphorique ? Je ne sais pas. Le thème était là. Une évidence. Lorsque j’écris une histoire, en général, je prends ce que j’ai et je fais avec. Ensuite, les critiques me disent ce que cela signifie.
Comment avez-vous développé la cosmologie de Handdara, dont les disciplines spirituelles (le respect de l’ignorance, la tentative d’éteindre le moi à travers une réceptivité et une conscience sensuelles extrêmes) ont une ressemblance avec le courant Tantrique du bouddhisme tibétain ? Estraven est membre des Handdarata, dans quelle mesure cela détermine-t-il son destin ?
Je ne connaissais presque rien du courant tantrique, mais j’en savais un peu plus sur d’autres formes du bouddhisme, particulièrement le Zen. J’ai probablement également introduit des éléments de la pensée taoïste dans le Handdara. Je ne pense pas que le fait qu’il soit Handdara influe directement sur le destin d’Estraven, mais cela apporte une connaissance et une discipline très utiles.
Pendant le voyage à travers la glace, Genly Ai dessine le symbole du yin et du yang pour Estraven. Pourriez-vous nous parler de l’influence que le taoïsme a eue sur ce livre et sur votre écriture en général ?
C’est un sujet bien trop large pour que je commence là-dessus, je suis désolée. En tout cas, le taoïsme est comme le zen : le truc, ce n’est pas d’expliquer les choses intellectuellement. J’ai fais une traduction du texte taoïste fondamentale, le Dao de Jing de Lao Tseu, et peut-être qu’y jeter un œil vous en dirait plus que moi sur le rapport avec mon écriture. (Il existe une édition audio parue chez Shambhala, avec un enregistrement de moi lisant le texte et Todd Barton improvisant un accompagnement musical.)
Ce roman, tout comme votre nouvelle Sur, contient des descriptions très vivantes de voyages à travers un terrain gelé. Avez-vous déjà voyagé dans de tels paysages ? Quel genre de recherches avez-vous effectuées avant d’écrire ces scènes ?
En tant que jeune californienne, je n’avais jamais vu la neige avant d’avoir dix-sept ans. J’ai adoré ! Ensuite j’ai été attirée par les histoires des premiers (et non mécanisés) explorateurs de l’Antarctique, Scott, Cherry-Garrard, Shackelton, etc. Et mes recherches ont largement consisté en la connaissance de cette littérature. Plus quelques vraies recherches, la lecture de livres sur la manière dont on supporte l’hiver en Finlande et dans les endroits comme cela.
Vous décrivez la géographie de Géthen, mais vous ne fournissez pas de carte, contrairement à la série Terremer. Pourquoi cela ? Avez-vous dessiné une carte vous-même lorsque vous écriviez le livre ?
Je dessine toujours une carte. Il y a une carte de Géthen dans mes papiers. Elle n’a pas été publiée parce qu’à l’époque ce n’était pas habituel et ni moi ni mon éditeur n’y avons pensé. (Je pense que c’est probablement Tolkien qui a révélé aux lecteurs de fantasy et de SF qu’une carte est un ajout magnifique et utile à un livre qui se passe dans un monde imaginaire.)
Si vous allez sur mon site web, dans la section Maps & Illustrations, le premier élément est une carte de Géthen dessinée par Milan Dubnicky pour une nouvelle édition tchèque de La main gauche. Elle est aussi précise que la mienne.
Pendant des années, il y a eu des rumeurs d’adaptation à l’écran du roman. Ce projet est-il sur le point d’être réalisé ? Qui choisiriez-vous pour les deux personnages principaux ?
Des rumeurs, des approches, et même des options, beaucoup de discussions, un script de moi et Paul Preuss, mais pas d’accord.
A ce stade, après plusieurs fiascos stupides d’après mon travail, je ne perdrais même pas mon temps à écouter un réalisateur qui n’aurait pas adoré le livre et compris de quoi il est question, et qui ne serait pas apte et déterminé à passer du temps et de l’argent pour en faire un film majeur. Vous me dites qui est ce studio / réalisateur, et je commencerai à penser aux acteurs (en dehors de quelques centaines d’Inuits ou Sherpas androgynes qui seraient très utiles au casting).
Vous êtes retournée un certain nombre de fois dans un de vos autres mondes fictifs, Terremer, mais seulement pour une ou deux nouvelles dans Géthen. Avez-vous déjà eu envie de situer un autre roman complet dans Géthen ?
Non, je ne pense pas, même si je pense toujours à Géthen et que j’ai eu quelques personnages Gétheniens dans des histoires. Pendant un moment, il y a une histoire que je voulais écrire sur des Gétheniens qui tombaient aux mains de gens sexués comme nous, qui les utilisaient comme esclaves sexuels en les gardant dans un état féminin. C’était une histoire brutale et triste, et je n’ai jamais pu la développer dans mon esprit pour en faire quelque chose que j’avais vraiment envie d’écrire.
Vous avez déclaré un jour que vous lisez souvent un livre plus d’une fois, parfois plusieurs fois, mais qu’avec les œuvres de Dickens, Tolstoï et Tolkien uniquement, vous aviez perdu le compte. D’autres auteurs ont-ils depuis rejoint cette liste ?
Oh oui. Jane Austen. Virginia Wolf. Kim et Le livre de la jungle de Kipling. Islandia. Keats, Yeats, A. E. Housman… Je suis sûre qu’il y en a beaucoup d’autres. Ce qui est bien lorsqu’on est un lecteur très rapide et très négligent, c’est que vous pouvez lire de longs livres, et les lire encore quelques années plus tard. Et s’ils sont bons, ils n’en sont que meilleurs et plus extraordinaires à chaque fois. Ce n’est pas un mauvais test pour la qualité d’un livre, la possibilité de le relire. (Mais ce n’est pas une garantie de la qualité du lecteur !)

Interview originelle

Traduction réalisée par Palinka


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