Vous êtes ici : Page d'accueil > Édition

2013 en fantasy : la parole aux éditeurs

Par Gillossen, le mardi 5 février 2013 à 16:30:00

Les éditions Bragelonne en 2013 - Stéphane Marsan

Logo

Alors que 2012 se termine à peine, quel serait votre premier bilan, à chaud ?
J’ai bien peur de ne pas être très original par rapport aux réponses de mes collègues, ni plus réjouissant. L’imaginaire subit les affres de la récession comme les autres segments éditoriaux. Chez Bragelonne, nous devons à notre catalogue puissant et solide, à notre vigilance commerciale et à notre esprit d’initiative de résister mieux que les autres à l’érosion des ventes et la réduction des mises en place et de la présence du fonds en librairie.
Il me semble qu’il en est de même pour ceux de mes confrères qui, disposant d’un beau trésor de guerre ou du best-seller du moment, sauvent les meubles. Ça aide aussi d’avoir réussi à imposer un nouvel auteur et de le voir vendre au moins 6000 ex en grand format dans l’année. Sauf que c’est devenu rare. Nous y parvenions couramment autrefois, mais depuis quelques années c’est une vraie victoire, quelle que soit la maison d’édition. En dehors de ce club très sélect d’une demi-douzaine de noms en gros (Weeks, Rothfuss, Sanderson, Cashore, Khara…), la casse est très importante. Lancer un nouveau nom est devenu terriblement difficile, improbable et couteux.
De plus, même lorsqu’on y arrive, le public ne suit pas suffisamment d’un tome à l’autre. On perdait autrefois tout au plus 25% de ventes maximum entre chaque volume ; je vois aujourd’hui que tous les éditeurs sont à la même enseigne et perdent facilement 50% de leurs lecteurs au tome 2. C’est un phénomène relativement nouveau et très inquiétant. Je n’ai que des pistes explications : le public mise sur le long terme sur des auteurs repérés comme des valeurs sures depuis longtemps et s’y reporte, même quand il a apprécié le premier roman de ces nouveaux venus ; l’exposition et le soutien des tomes 2 en librairie ne sont pas assez important, une fois l’effet nouveauté passé ; le personnel commercial des maisons d’édition, soulagé du succès du tome 1 ou atterré par son échec, se presse de retenter le coup sur un autre auteur ; les éditeurs eux-mêmes, enfin, sont sans doute trop à l’affût de la prochaine belle et grande découverte, les ouvrages sortant assez longtemps, en général un an, voire plus, après qu’on en ait acquis les droits.
Le message, c’est : donner sa chance à un nouveau nom, c’est super, mais aider à le construire sur le long terme c’est encore mieux. La fidélité et l’attachement à un auteur sont des vertus que tous les acteurs du livre doivent entretenir. Sinon, c’est une chute fatale qui nous oblige parfois, à notre grand désespoir, de devoir arrêter une série au bout de trois ou quatre volumes parus. Ça ne nous amuse pas du tout, crois-moi, quand la nécessité nous fait ainsi mettre un genou à terre.
Je tiens ici à évoquer la situation globale, d’une part pour te renseigner le plus objectivement possible, d’autre part parce que je crois que la gravité du contexte qui affecte tout le monde n’est pas assez connue du public. A parcourir les autres interviews, où je trouve çà et là des chiffres de ventes sensiblement exagérés et des moments d’autocongratulation excessifs, je me demande si les éditeurs ne devraient pas s’exprimer plus ouvertement sur la dureté de ce que nous traversons. Je note que mes collègues les plus expérimentés s’y montrent les moins farauds. Nous vivons en effet un moment où il est dangereux de prendre ses rêves (ou de nous les faire prendre) pour des réalités. Même les réussites exigent d’être mesurées rationnellement.
Le problème, c’est que le misérabilisme n’est pas un bon plan marketing ! Dans un milieu où la plupart ont pour habitude d’annoncer des chiffres de vente multipliés par deux ou trois, tu passes pour un minable quand tu dis la vérité. Alain Névant et moi n’oublierons jamais le jour de la remise du prix Tour Eiffel à Légende de Gemmell lorsque le regretté Patrice Duvic nous demanda les ventes de cet ouvrage, que nous donnâmes innocemment, les divisa par trois et hocha la tête en disant : « Pas mal… »
De même, la majorité des auteurs ne connaissent pas leurs vraies ventes car leurs éditeurs ne leur ont jamais expliqué la différence entre le flux aller, le flux net, la circulation et les sorties caisse. Du coup on est partagé entre le devoir de leur donner une idée plus juste de la réalité et l’envie de ne pas les décourager avec des performances inférieures à ce qu’ils croient. Mais quand un éditeur annonce la réimpression d’un bouquin qui a effectivement vendu 10 % de son tirage, on frémit pour lui…
Ce faisant, même si nous avons été très souvent en opposition, je rejoins volontiers Gilles Dumay dont le catastrophisme m’agace mais dont je loue le franc-parler. Bragelonne n’a jamais raté les occasions de se réjouir ouvertement de son succès mais nous avons également essayé de restituer régulièrement la réalité du paysage éditorial et commercial de l’imaginaire, en priorité pour faire taire les imbéciles qui prétendent analyser un marché dont ils ne sont même pas foutus de citer les chiffres clés.
Après 11 ans de croissance continue et près de 50 emplois créés nous avons dû procéder à 5 licenciements économiques en 2012. Une décision d’autant plus douloureuse pour une maison indépendante et « amicale » (comme il y a des maisons familiales) telle que la nôtre, mais à voir la situation générale de l’édition, on a bien limité la casse.
Les difficultés des librairies indépendantes affectent également assez peu l’imaginaire puisqu’il y est bien peu présent. En revanche, l’accélération du naufrage de la FNAC, historiquement gros vendeur de ces genres, endommage gravement notre économie. La fermeture annoncée de Virgin, enseigne particulièrement favorisée par les jeunes lecteurs et pourvue de responsables de rayon exceptionnels, comme Jean-Damien Bastid et Yaël Konforti, est le désastre venant confirmer une assez mauvaise année.
En même temps, infiniment moins représentés en librairies et moins médiatisés que les autres littératures en France (à jeu égal avec la romance, ouvertement méprisée par une élite archaïque), les genres de l’imaginaire, en particulier la Fantasy et la bit-lit, ont pour eux une vitalité et une endurance soutenues par la fidélité de leur lectorat.
L’imaginaire sur l’ensemble de nos marques en 2012, c’est 1 400 000 exemplaires vendus. Les réussites et succès notables sont la durabilité de Goodkind (45 000 ex de La Machine à présages), Gemmell et Feist ; le « relancement » de Jordan (11 000 ex pour la nouvelle édition du tome 1 ont montré la pertinence de notre projet malgré deux décennies d’exploitation antérieure) ; les belles percées du Prince écorché de Mark Lawrence, qui rejoint le club évoqué plus haut, et, en inédit poche, la série Les Sept Lames de David Chandler ; le retour spectaculaire de Patrick Rothfuss dont les éditions reliées ont été sold out en quelques semaines ; enfin, last but not least, l’extraordinaire Connie Willis, dont Blackout est l’un de nos tout meilleurs écoulements de l’année !
En poche, la bit-lit règne en maître : 570 000 ex vendus sur 2012, 2,6 millions d’exemplaires depuis 2009. Pourtant, une très savante consœur m’a affirmé il y a deux ans que le genre était mort… (Soupir.) Outre les séries vedette dont le succès ne se dément pas (Patricia Briggs, Laurell K. Hamilton, Keri Arthur, J.R. Ward, Jeaniene Frost, toutes entre 40 et 65 000 ex vendus sur l’année) on a vu les démarrages impressionnants des séries Demonica de Larissa Ione, Le Clan des Nocturnes de Jacquelyn Frank, Charley Davidson de Darynda Jones et, à notre immense plaisir, la Suissesse francophone Marika Gallman (toutes entre 9000 et 13 000 ex vendus).
Avez-vous un coup de cœur éditorial pour 2013 ? Et quelle place pour la fantasy ? On pense déjà au prochain Pevel ou à Antoine Rouaud...
En effet, en avril sortira le premier volume de Haut-Royaume, la saga à mon avis la plus émouvante et ambitieuse (et grand public !) de toute la carrière de Pierre Pevel, entre le comte de Monte-cristo, G.R.R. Martin et David Gemmell, et qui est déjà achetée en langue anglaise. Après presque trois ans de travail, j’en ai lu ce matin les toutes dernières pages : c’est époustouflant.
J’aimerais en profiter pour saluer le fabuleux travail de Pascal Godbillon et de Folio sur l’édition poche des Lames du Cardinal qui sort… aujourd’hui même, 31 janvier !!! Je vais de ce pas lui faire envoyer un paquet de Panzani.
La publication de La voie de la colère, le premier roman d’Antoine Rouaud, un jeune prodige nantais, sera également un événement. C’est un récit de Fantasy absolument merveilleux, très humain, incroyablement efficace et subtil, qui sera publié simultanément en 6 langues, dont l’anglais, en octobre. Le lancement aura lieu lors de la World Fantasy Convention à Brighton en Grande-Bretagne.
Si je dois citer des traductions, ce seront deux auteurs que j’adore depuis longtemps. D’abord Joe Abercrombie qui arrive en mai dans notre catalogue avec une superbe édition reliée de Best Served Cold (le titre provisoire est « Se mange froid », si vous avez mieux, je suis tout ouïe !). Joe a fait à la Fantasy ce que Sergio Leone avait fait au western. C’est un régal. Ensuite, le nouveau Tim Powers, l’un de mes auteurs de chevets, qui sera la suite du Poids de son regard, au mois de juin.
Et pour finir en beauté, mon coup de cœur absolu en 2013 s’appelle Samantha Bailly. Ce qui nous lie sortira le 19 avril… en romance, certes, mais il y a une étincelle de fantastique au début, alors ça vaut ! C’est un véritable petit bijou qui m’a enchanté et ébloui. Samantha est le jeune auteur le plus doué que j’aie rencontré depuis Fabrice Colin il y a presque vingt ans. Enough said.
Maintenant que la fin du monde a finalement été évitée, quel sera votre plus grand défi pour cette nouvelle année ?
Me planquer dans l’abri antiatomique de Godbillon pour bouquiner tranquille. Apprendre à répondre aux interviews en moins de 10 000 signes… on en est à 9880 là, ça se verra si tu coupes ;)
Sérieusement… se diversifier, s’adapter au tumulte qui secoue la librairie, former des éditrices, développer le numérique.
  1. Les Moutons électriques en 2013 - André-François Ruaud
  2. Denoël Lunes d'encre en 2013 - Gilles Dumay
  3. Folio SF en 2013 - Pascal Godbillon
  4. Les éditions du Bélial' en 2013 - Olivier Girard
  5. Les éditions Actusf en 2013 - Jérôme Vincent
  6. Les éditions Critic en 2013 - Simon Pinel
  7. La collection Pandore en 2013 - Xavier Mauméjean
  8. J'ai lu, Nouveaux Millénaires et Pygmalion en 2013 - Thibaud Eliroff
  9. Les Editions L'Atalante en 2013 - Mireille Rivalland
  10. Le label Orbit en 2013
  11. Les éditions Mnémos en 2013 - Nathalie et Frédéric Weil
  12. Les éditions Scrineo en 2013 - Jean-Paul Arif
  13. Les éditions Fleuve Noir et Pocket en 2013 - Bénédicte Lombardo
  14. La collection R en 2013 - Glenn Tavennec
  15. Le Livre de Poche en 2013 - Audrey Petit
  16. Les éditions de l'Homme Sans Nom en 2013 - Dimitri Pawlowski
  17. Les éditions Bragelonne en 2013 - Stéphane Marsan
  18. Les éditions du Riez en 2013 - Alexis Lorens

Dernières critiques

Derniers articles

Plus

Dernières interviews

Plus

Le héros de la semaine

Retrouvez-nous aussi sur :