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Un entretien fleuve avec Brandon Sanderson !

Par John Doe, le dimanche 4 décembre 2016 à 12:20:48

BSEst-il encore bien nécessaire de présenter Brandon Sanderson ?
Un peu plus de dix ans après la parution de son premier roman, Elantris, l’auteur américain enchaîne les séries, les romans et les novellas à un rythme qui laisse à peine à ses éditeurs le temps de souffler – c’est lui qui le dit ! Dernière aventure en date : l’achat des droits de l’intégralité du Cosmere (l’univers dans lequel se déroulent la plupart des romans de Sanderson) par le studio sino-américain DMG Entertainment. Un cas unique dans l’histoire de la fantasy ! Si Brandon Sanderson est de toutes les conventions sur les terres de l’Oncle Sam, il se fait plus rare sur le vieux continent. De passage en Europe à l’occasion d’un festival italien, l’auteur s’est offert une escale à Paris, le temps d’une dédicace à la librairie La Dimension Fantastique et d’une série d’interviews. Nous remercions très chaleureusement le Livre de Poche et Audrey Petit pour avoir rendu cette rencontre possible (et nous avoir prêté son bureau), ainsi que Brandon Sanderson lui-même pour son accueil et sa gentillesse.

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Interview réalisée par Saffron et Guigz en octobre 2016.

Première partie

Comment se passe votre séjour en France ? Qu’avez-vous pensé de la dédicace de samedi ?
C’était formidable, il y avait beaucoup de monde. Je suis ravi d’avoir trouvé une librairie spécialisée en fantasy et en science-fiction sur Paris où faire des dédicaces. J’aime beaucoup ce genre de petites boutiques spécialisées. En grandissant, j’achetais tous mes livres au magasin du coin, une librairie spécialisée en science-fiction appelée Cosmic Comics. J’ai beaucoup d’affection pour ce genre d’endroits. Je crois que c’était ma plus importante séance de dédicace en France jusqu’à maintenant.
J’ai souvenir d’une dédicace déjà très impressionnante à WH Smith il y a quelques années !

Oui, c’était très bien, mais c’était un peu de la triche, car c’est une librairie anglaise ! La première fois que je suis venu, j’ai été surpris : j’ai demandé à Audrey (Petit) si elle voulait que je fasse une séance de dédicace à Paris, et elle m’a répondu qu’il n’y avait pas vraiment de librairie pour ce genre d’événement en science-fiction. J’ai entendu dire qu’il n’y avait pas vraiment de culture des rencontres et des dédicaces en France. Du coup, j’étais très emballé à l’idée d’en faire une, qui a d’ailleurs eu beaucoup de succès. Et hier, je suis allé visiter le Musée d’Orsay pour voir les peintures de Monet. J’aime beaucoup les Impressionnistes.

Cela vous a-t-il donné des idées pour de nouveaux systèmes de magie ?
(rires) On ne sait jamais ! Les choses ont tendance à me rester dans la tête. Avant le début de l’interview, nous parlions du prix que vous m’avez remis lors de ma première visite. C’est justement après cette visite que j’ai écrit Légion sur le chemin du retour, et j’ai utilisé les noms de tous les gens que je venais de rencontrer, y compris Audrey ! Il y avait aussi un fan de Fils-des-Brumes que j’ai rencontré à une fête. Plusieurs noms ont fini dans le livre. On ne sait jamais ce qui va me rester dans la tête et finir par être utilisé !
À tous les nouveaux lecteurs de fantasy qui se disent peut-être : « La moitié des livres du rayon fantasy portent le nom de cet auteur. Par quoi commencer ? », que conseillez-vous ? L’un des romans indépendants (pour l’instant…), une série légère ou une série plus conséquente ?
C’est une bonne question. Je conseille toujours aux gens de commencer par une série dont le premier tome tient parfaitement la route seul. Je trouve que c’est le meilleur endroit pour commencer la fantasy – ça ou un roman indépendant. Pour mes propres livres, je recommande généralement Fils-des-Brumes, parce que L’Empire ultime peut se lire indépendamment. Cela dit, quand je discute avec quelqu’un, j’essaie de sonder cette personne et de découvrir ce qu’elle aime. Pour un lecteur tourné vers la romance ou l’humour, je conseille Warbreaker ; pour un lecteur plus littéraire, je recommande L’Âme de l’Empereur, qui est sans doute ce que j’ai écrit de plus littéraire. Mais si je ne sais rien de cette personne, je vais généralement lui conseiller Fils-des-Brumes. Cœur d’Acier est aussi un bon point de départ pour ceux qui aiment les fils d’action – c’est le cœur de cible. Si vous aimez les explosions, les rythmes nerveux, les courses en moto et les événements qui partent en vrille, essayez Cœur d’Acier.
Vous avez écrit plusieurs séries conséquentes, comptant des milliers de pages : Fils-des-Brumes, Les Archives de Roshar, sans parler des trois derniers tomes de La Roue du Temps. Quel est votre état d’esprit lorsque vous passez de ce genre de sagas à des séries plus « modestes », comme Les Redresseurs ou Alcatraz ? Est-ce une récréation pour vous ou n’y a-t-il aucune différence dans le processus d’écriture ?
Oh non, il y a bel et bien une différence. Je peux faire remonter ma façon d’écrire à l’époque où je n’étais pas publié et où je m’efforçais de percer. À cette époque-là, j’étais toujours très enthousiasmé par le projet suivant. J’écrivais un livre, et aussitôt après, je voulais faire quelque chose de très différent. Mon tout premier livre était de la fantasy épique, mais le suivant était de la SF nerveuse. Je suis ensuite revenu à la fantasy épique, puis je suis passé à la comédie, et enfin au cyberpunk. Aucun de ces romans n’est publié, ils sont tous très mauvais ! Mais en tant qu’auteur, je trouvais que passer rapidement d’un projet à l’autre était excitant et intéressant. Ça me poussait à continuer à écrire. J’entends beaucoup de gens dire que je suis prolifique, que j’écris beaucoup. C’est parce que ma façon de faire une pause dans l’écriture est d’écrire quelque chose d’autre, quelque chose de radicalement différent. Alcatraz a vu le jour entre deux tomes de Fils-des-Brumes, pour me changer les idées. C’est comme manger du raisin entre deux bouchées de fromage pour changer de saveur et se nettoyer le palais, changer sa perception des choses. Légion et Cœur d’Acier ont été écrits entre deux romans de fantasy épique parce que j’avais besoin de quelque chose d’autre. Si je ne fais pas ça, je m’épuise.
En décembre dernier, vous avez publié un article de blog intitulé « State of the Sanderson 2015 », où vous passiez en revue votre programme de 2016 à 2022, avec en moyenne deux livres par an. Ce programme vous laisse-t-il le temps de gérer l’inattendu, comme une idée de novella qui vous viendrait à l’improviste ? Cela ne devient-il pas frustrant, voire étouffant, pour quelqu’un d’aussi créatif ?

Je pense que la plus grande tragédie de ma vie est que je n’aurai jamais le temps d’écrire toutes les histoires qui me viennent ! Je ne peux pas tout faire. Mais dans le même temps, j’ai besoin d’avoir un cadre. Ça m’aide à planifier et à savoir ce qui m’attend. J’ai appris à écrire des novellas pour sortir les idées de ma tête sans avoir à me lancer dans une série de romans complets. Ça m’a beaucoup servi. Aujourd’hui, j’écris moins de séries accidentelles : le plus souvent, j’écris une novella pour me sortir ces idées de la tête. Je prévois d’en écrire environ deux par an. Cette année, j’ai écrit Snapshot, du cyberpunk. Ça ne figurait pas dans le récapitulatif de l’an dernier, c’est une idée qui m’est venue comme ça. Il y a tout de même une certaine flexibilité dans ce planning. C’est plus un moyen de me dire : « Voilà ce que je pense faire ; voilà quelles sont mes attentes ». Et tous les ans, je reviens dessus et je fais des ajustements.

J’ai hâte de découvrir le prochain « State of the Sanderson », dans ce cas !
On n’en est plus très loin ! Nous sommes déjà en octobre – mais où file le temps ? J’écris Roshar 3 depuis deux ans maintenant, j’ai vraiment hâte d’en voir la fin. Mes pauvres éditeurs, je n’arrête pas de les noyer sous les livres ! Cela dit, ça s’est un peu calmé, car chaque tome de Roshar est énorme. Je planifie généralement ces livres comme une trilogie. Je définis les grandes lignes de trois livres, puis je rassemble le tour en un seul roman. Ça peut devenir compliqué !
À ce propos, comment priorisez-vous l’ordre de vos projets ? Est-ce votre décision à vous seul, ou vos contrats avec les éditeurs entrent-ils en ligne de compte ?

C’est un jeu d’équilibriste entre trois éléments : ce qui me passionne, ce que je dois aux fans et ce que je dois aux éditeurs. Généralement, les éditeurs viennent en dernier (rires), ce qui ne leur plaît pas beaucoup, mais ils doivent faire avec ! Lorsque j’écris un livre en promettant une série, je passe un contrat avec les lecteurs, mais ma créativité me pousse parfois dans d’autres directions. Il faut savoir équilibrer. À l’heure actuelle, la suite la plus réclamée est celle des Légions de poussière. Il y a beaucoup de pression. Beaucoup de gens ont vraiment aimé ce livre, il leur a parlé, ce qui me fait vraiment plaisir. Mais c’est l’une des victimes de La Roue du Temps. Les Légions de poussière est le dernier livre que j’ai écrit avant d’hériter de La Roue du Temps, et j’ai dû mettre de côté tous mes autres projets, y compris celui-ci et Cœur d’Acier, qui j’avais tout juste ébauché, pour me consacrer à la saga. J’ai très envie d’écrire la suite, mais je vais devoir attendre que ma créativité me pousse dans cette direction. Mais les fans insistent beaucoup, donc ce ne sera plus très long.

Vous avez écrit de nombreuses nouvelles et novellas qui ont été disponibles en numérique bien avant de l’être en version papier. À ce jour, certaines ne sont toujours disponibles qu’au format électronique. Pensez-vous que ces histoires courtes auraient vu le jour sans ce nouveau support ?
Oh, je ne crois pas. J’ai discuté avec mon éditeur français et avec des gens d’ici, et les e-books ne sont pas devenus un moteur en France, contrairement aux États-Unis. C’est très libérateur de pouvoir écrire des novellas et des nouvelles et de les sortir au format numérique en Amérique. C’est beaucoup plus rentable, on peut publier une histoire sans que ce soit une perte de temps. Les artistes n’ont pas envie de penser à l’argent, ils préfèrent suivre leurs pulsions créatrices. Mais à force de faire des choses qui ne rapportent pas d’argent, votre agent et votre famille finissent par vous rappeler qu’il faut bien manger ! C’est agréable de pouvoir céder à ses pulsions créatrices et de les voir soutenues directement par les fans au format numérique. Je ne pense pas que j’en aurais écrit autant si le livre électronique ne marchait pas aussi bien aux États-Unis. À l’international, c’est plus compliqué, car sur la plupart des marchés, les e-books n’ont pas autant de succès qu’aux États-Unis ou, dans une moindre mesure, au Royaume-Uni. Comment mettre à disposition ces histoires aux lecteurs français alors que la plupart sont trop courtes pour être publiées seules ? Légion et L’Âme de l’Empereur peuvent l’être, mais d’autres ne sont pas viables car trop courtes. C’est pour cette raison qu’elles n’auraient pas vu le jour en Amérique sans le support numérique, car il est impossible de les imprimer et de les distribuer pour le prix qu’elles valent vraiment. C’est assez compliqué de les diffuser au reste du monde, on y travaille encore. On a pensé à les donner à des magazines pour les faire connaître aux lecteurs, ou à éditer une version e-book destinée uniquement à la France, ce genre de choses.
Pourquoi pas un recueil ?
Le problème est que, historiquement, les recueils ne se vendent généralement pas très bien – ce qui est un constat intéressant. Même aux États-Unis, les nouvelles se vendent mieux seules que les recueils, ce qui est assez curieux ! C’est dû au fait que les gens achètent une nouvelle sur un coup de tête pour en profiter sur leur liseuse. S’ils ont un avion à prendre, par exemple, et qu’ils ont besoin d’une histoire qu’ils peuvent lire en trois heures, ils peuvent acheter une nouvelle. Les recueils n’ont pas le même effet. Je ne sais pas pourquoi, c’est étrange ! Mais nous allons trouver une solution.
Voilà pourquoi je suis ravie de lire en anglais : ça me permet d’acheter toutes vos nouvelles sur un coup de tête !
Oui, elles ne coûtent pas grand-chose, c’est un avantage du format.
  1. Première partie
  2. Deuxième partie
  3. Troisième partie
  4. L'interview en V.O.

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