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Le postmodernisme en Fantasy

Par Julie, le dimanche 10 octobre 2010 à 16:35:41

Où suis-je ?Non, je vous en prie, ne fuyez pas !
Évidemment, découvrir un article avec un tel intitulé à de quoi faire fuir certains, nous en conviendrons. Mais ce serait fort dommage, voire regrettable, disons-le, car la traduction d'un essai signé de la plume de Brandon Sanderson en personne est forcément intéressante !
En attendant la traduction d'un autre article signé d'un autre auteur célèbre de l'Imaginaire en réaction à celui-ci, prenez donc le temps de le découvrir, et, surtout, n'hésitez pas à réagir en forum après lecture !

L'essai proprement dit

The Way of Kings est sorti. J’ai beaucoup pensé au roman, ce qu’il a signifié pour moi au fil des ans, et pourquoi j’ai décidé de l’écrire comme je l’ai fait. J’ai eu beaucoup de mal à me décider sur la façon dont j’allais le présenter aux gens. C’est un problème auquel je n’ai jamais fait face auparavant. Je vais vous expliquer pourquoi ce n’est pas aussi facile pour celui-là. Je vais commencer par une histoire.

Il y un clip que j’ai vu assez souvent quand je bossais dans l’équipe de nuit de l’hôtel du coin. J’avais d’abord pris ce job parce qu’il me permettait d’écrire au boulot (j’ai écrit environ huit romans assis au bureau de l’accueil, y compris Elantris et l’ébauche originale de The Way of Kings). Cependant, une partie de mon job consistait à contrôler le tiroir-caisse et l’occupation des chambres, ce genre de choses. Tandis que je travaillais, VH1 ou MTV me servaient souvent de radio pour une heure ou deux, diffusées sur la petite télé cachée derrière l’accueil.

C’était un clip de la chanteuse Jewel, pour sa chanson Intuition. On dira, pour préserver ma masculinité, que je prêtais une attention plus particulière à la nature littéraire du clip, et non pas que j’étais particulièrement fan de la musique de Jewel. Et il y avait quelque chose de vraiment curieux dans ce clip. Dans ce clip, on voit Jewel dans des plans alternés entre « le monde normal », fade, où elle marche dans la rue et parle avec des gens, et le style « clip vidéo », aux couleurs saturées, où elle fait la promotion de produits, dans des tenues sexy.

Le ton du clip est un peu maladroit dans son message. Parmi d’autres choses, il est censé parodier la culture des clips des stars du rock et de la musique. On voit Jewel dans des situations hyper-sexualisées, où elle se vend outrageusement. Cela permet de pointer du doigt l’exploitation sexuelle de l’image de la femme dans la publicité, en juxtaposant Jewel dans une promenade normale, de tous les jours, avec une version irréelle, hollywoodienne d’elle faisant la promotion de divers produits.

Maintenant, ce qui est absolument fascinant à mes yeux dans ce clip, c’est comment il permet parfaitement de lancer la discussion sur le concept littéraire du déconstructionnisme. Vous voyez, dans ce clip, Jewel peut s’en sortir en ayant l’air d’être consciente de ce qu’elle est, même d’avoir la tête sur les épaules, en montrant à quel point la publicité moderne est ridicule et stupide. Le clip tout entier est une condamnation du profit, et une condamnation de l’usage de l’exploitation sexuelle dans la pub.

Et pourtant, tout en faisant cette condamnation, Jewel arrive à tirer bénéfice des choses mêmes qu’elle dénonce. Dans le clip, son « moi hollywoodien » porte un corset très moulant, fait un concours de t-shirts mouillés, et se dandine dans une robe à paillettes très courte, alors que le vent souffle sensuellement dans ses cheveux. Elle critique ces choses à travers une hyperbole, prend de ce fait une position très moralisatrice, mais c’est de ces mêmes images dont dépend le succès du clip. Ils attirent tous les regards dans la pièce, augmentant sa publicité de la même manière que ce que sous-entend le clip est problématique.

Le déconstructionnisme est une pierre angulaire de la critique littéraire postmoderne. Maintenant, vu que je fais toujours attention de le préciser, je ne suis pas un expert dans ces concepts. La plupart de ce que je présente ici est une simplification à l’extrême, aussi du clip de Jewel que du postmodernisme. Mais pour les besoins ce cet essai, nous n’avons pas le temps pour des pages de théorie littéraire. Le titre lui-même est suffisamment prétentieux. Donc, je vais vous présenter la meilleur explication du déconstructionnisme qu’on m’ait donnée quand je faisais mon Master : C’est quand vous remarquez qu’une histoire repose sur le principe-même qu’elle dénonce.

Ça fera l’affaire pour le moment.

Ça s'applique à la fantasy

Avant que la littérature postmoderne puisse commencer à faire son apparition dans un genre (et par conséquent, avant que les déconstructionnistes puissent commencer à dénoncer l’ironie inhérente à cette littérature postmoderne) vous devez avoir un ensemble d’œuvres avec des thèmes et des concepts dominants. Vous devez avoir une audience suffisamment familière avec ces thèmes pour pouvoir reconnaitre quand ils sont modelés, modifiés et copiés.

La fantasy (plus particulièrement épique) a atteint une phase postmoderne à une vitesse remarquable. Tolkien était si remarquablement dominant, changeait si facilement de genre, que les réactions à son encontre se sont tout de suite fait entendre. Et, vu qu’une si grande partie de son public était familière de ses thèmes (au point qu’ils sont rapidement devenus classiques du genre), il était facile de se baser sur son travail et de le transformer. Vous pourriez aussi argumenter que le monomythe de Campbell (notion injectée dans les veines de la pop culture par George Lucas) était si fort dans la SF/fantasy que l’on était bien préparé à l’arrivée fracassante de l’ère postmoderne. En réalité, dès la fin des années 70, les premières épopées fantasy tolkienniennes postmodernes existaient déjà (sous la forme des Chroniques de Thomas Convenant).

Durant mes premières années d’écriture, je me suis inspiré de nombreux romanciers de fantasy. Une grande partie d’entre nous a grandi en lisant les livres écrits en réaction à Tolkien. Brooks, Eddings, Williams, Jordan. On pourrait nous appeler la génération naissante des petits-enfants de Tolkien. (Certains d’entre vous m’ont peut-être entendu l’appeler affectueusement « Grand-père Tolkien » quand je parle de lui, ce qui me vient, je pense, d’une interview de Davis Eddings que j’ai lue une fois). De nombreux écrivains de ma génération, alors, étaient prêts pour l’étape suivante des épopées fantasy. La « nouvelle vague », si on peut dire.

Durant ces années, j’ai lu et entendu de nombreux débats sur le passage à l’étape suivante en fantasy. Ou, faire le genre notre. On dirait que toutes les personnes à qui j’ai pu parler avaient leur propre idée de comment ils allaient révolutionner le genre avec leur rebondissement brillant dans l’epic fantasy. Malheureusement, nombre d’entre nous étaient peu créatifs. (Mes elfes sont petits plutôt que grands ! ou Je vais faire des orcs une culture de nobles guerriers, et pas seulement un groupe de monstres bêtes et méchants !). Nos cœurs étaient bons ; nos méthodes étaient problématiques. Je me souviens de mon insatisfaction grandissante à ce sujet (spécifiquement avec ma propre écriture, qui traversait une phase de problèmes d’originalité pas si originale), bien que je ne puisse pas vraiment définir pourquoi.

Je crois que je comprends mieux maintenant. C’est dû à une explication particulière que m’a donnée un écrivain lorsqu’il parlait de son histoire. Ça donnait quelque chose comme ça : Et bien, ça commence comme n’importe quel roman fantasy où "le garçon de ferme sauve le monde". Vous savez, le voyou solitaire et courageux, l'improbable gang d'hommes des bois partant à l'aventure pour trouver l’épée magique. Mais ça ne finira pas comme ça. Je vais faire une entorse aux règles, le faire à ma manière ! Arrivé aux trois-quarts du livre, tout change subitement, et je vais contrer toutes ces attentes ! Le lecteur va comprendre qu’il ne s’agit pas d'une énième histoire fantasy tolkiennienne. C’est quelque chose de nouveau et original.

Il y a un problème là. Vous le voyez ?

Voici la façon dont je vois les choses. Ce livre va décevoir presque tout le monde. Les gens à la recherche de quelque chose d’innovant vont prendre le livre, lire le début, et s’ennuyer de plus en plus parce que ça aura l’air trop familier. Ils n’arriveront jamais à la partie où ça devient nouveau et original parce que le livre s’appuie trop fortement sur ce qu’il est supposé renier. Et pourtant, les gens qui ont choisi le livre et l’aime pour son côté retentissant et classique ont de fortes chances d’être de plus en plus contrariés par le roman quand il sortira complètement de son moule à la fin. D’une certaine façon, ça rompt la promesse faite dans les trois premiers quarts du livre.

En bref, vous allez soit ennuyer les gens avec la majeure partie de votre livre, soit leur faire détester la fin.

C’est une pilule énorme à avaler. Je pourrais complètement me tromper à ce sujet ; c’est souvent le cas. Après tout, j’ai souvent dit qu’une bonne écriture défie les attentes. (Ou plus précisément, casse vos attentes tout en les comblant par des choses dont vous ne saviez pas que vous en vouliez. Vous devez remplacer ce qu’ils pensaient vouloir par quelque chose de tellement plus génial qu’ils sont surpris et enchantés à la fois). Mais je pense que le scénario ci-dessus montre un des grands problèmes avec la littérature postmoderne. Tout comme le clip de Jewel a des chances - à cause des images sexuelles - de dégouter les gens qui auraient pu être d’accord avec le message, l’histoire dont on a parlé pourrait probablement repousser les gens qui l’auraient le plus appréciée.

Ma propre écriture

Je me suis heurté de plein fouet à ce problème quand j’ai commencé à concevoir Fils-des-Brumes. Pour ceux qui n’ont pas lu la série, voici une des principaux fils de l'intrigue : un jeune homme suivait le cycle d’un héros de roman fantasy, mais échouait à la fin. Ce qui m’a donné envie d’écrire ça, à l’origine, c’était cette idée : Et si Rand perdait la dernière bataille ? Et si Frodo n’avait pas réussi à détruire l’anneau ? Et si le Seigneur Ténébreux gagnait ?

Un concept très intrigant. Et pourtant, j’avais réalisé plus tôt que si j’écrivais le livre comme je l’entendais, j’échouerais. Cette histoire se ruinait elle-même. Peut-être y a-t-il quelqu’un ici-bas capable de l’écrire d’une façon qui séduit le lecteur sans le tromper à la fin, mais je n’étais pas cette personne. Au moment où j’ai commencé ce livre, j’étais dans le camp de ceux qui (malgré un amour inconditionnel des épopées fantasy du passé) voulaient explorer les endroits où la fantasy pouvait aller, et non pas là où elle était déjà allée. Je n’étais pas intéressé par l’écriture de l’aventure classique d’un héros. Jordan l’avait déjà fait, et il l’avait très bien fait.

Et donc, j’ai situé Fils-des-Brumes un siècle après l’échec du héros. J’ai placé mon concept original dans le passé. Les gens ont demandé (un nombre étonnamment élevé d’entre eux) quand j’écrirai la préquelle, l'histoire de Rashek et Alendi. Ma réponse est de sourire, de secouer la tête, et de dire : je ne crois pas que ça arrivera. Expliquer pourquoi nécessiterait un cours divisé en trois longues parties, et vous savez à quel point ce genre de chose peut être ennuyeux.

Maintenant, certains d’entre vous sont peut-être en train de se faire cette réflexion évidente: Mais Brandon, Fils-des-Brumes c’est de l’epic fantasy postmoderne.

C’est en effet le cas. J’étais intrigué par le concept d’écriture de fantasy postmoderne, et c’est ce qu’est Fils-des-Brumes. Dans chaque livre, j’ai consciemment pris des aspects de l’epic fantasy, et ai joué avec. L'histoire que j’ai racontée n’était pas là pour décourager ce type d’écriture ; c’était pour expliquer une des principaux moyens des ne pas le faire correctement, si on ne fait pas attention.

J’ai essayé de suivre une ligne de conduite dans Fils-des-Brumes. Suffisamment d’archétypes à faire correspondre avec les thèmes de fantasy avec lesquels je voulais m’amuser, mais suffisamment d’originalité pour empêcher les lecteurs de s’attendre à une fin conventionnelle. C’est le genre d’équilibre que je n’arrive jamais à faire fonctionner correctement parce qu’il y a tout simplement trop de variété à capturer dans le monde. Certaines personnes vont lire les livres et se sentir trahies à cause des choses que j'ai déformées. D’autres trouveront qu’ils ne sont pas assez originaux à leur goût.

Le succès du livre était d’atteindre le bon équilibre pour les bonnes personnes. Ceux qui comme moi aiment les anciennes épopées, et aiment qu’on leur fasse écho, mais aussi qui veulent quelque chose de nouveau dans leur récit. Cette association consciencieuse de familier et d’étrange, mélangés et servis aux gens qui ont les mêmes goûts que moi. C’est en gros une des seules mesures que nous les auteurs puissions prendre. (Et notez, je ne suis pas le seul, loin s’en faut, à faire de la fantasy postmoderne. Regardez la série The Sundering de Jacqueline Carey pour un autre exemple de quelqu’un procédant au bon mélange, je trouve, dans de la fantasy épique postmoderne.

The Way of Kings

Les tomes de Fils-des-Brumes ont eu du succès. De nombreux lecteurs ont aimé l’idée d’un monde où le Seigneur Ténébreux gagnait, où la prophétie et le héros n’étaient pas ce qu’on attendait qu’ils soient.

Du fait que ça ait si bien marché, cependant, je suis tombé dans une sorte de piège. Quand j’ai dû réécrire The Way of Kings, j’ai piétiné. Je savais quelle histoire je voulais raconter, mais je sentais qu’il fallait que j’ajoute un rebondissement majeur dans le genre fantasy, dans la lignée de ce que j’ai fait dans Fils-des-Brumes. Quel serait ce coup de théâtre ? Quel serait l’aspect postmoderne de ce livre ? Ça m’a littéralement empêché de dormir la nuit. (Ce qui n’est pas compliqué, vu que je suis insomniaque, mais quand même).

Au fil du temps, j'ai lutté contre ça parce qu'une plus grande partie de moi refusait de faire du postmoderne dans Fils-des-Brumes encore une fois. Cette part de moi-même a commencé à poser des questions difficiles. Est-ce que je voulais être connu comme « le mec qui écrit de la fantasy postmoderne » ? Il y aurait eu des surnoms pires que ça. Cela dit, un des principes majeurs du déconstructionnisme est de mettre en avant le problème avec le matériau auto référent. Il y avait un truc dans les Fils-des-Brumes. C’était un truc très utile, puisqu’il m’a permis de résumer le livre en une seule phrase : Le héros échoue ; Ça se passe mille ans plus tard.

Il y a énormément de très bonnes histoires postmodernes, et j’adore les Fils-des-Brumes. Mais je n’avais pas le cœur à refaire la même chose. Pour écrire Fils-des-Brumes comme je l’ai fait, il a aussi fallu que je m’appuie sur les archétypes. Mes personnages, par exemple, étaient de parfaits archétypes. Le gamin des rues. Le voyou intelligent qui vole pour faire le bien. Le jeune homme noble idéaliste qui veut changer le monde. Mes intrigues aussi étaient des archétypes : une histoire de vol pour le premier livre, le récit d’un siège pour le second. Je crois qu’un bon livre peut utiliser des archétypes de façons novatrices sans être clichés. (Le Nom du vent en est un excellent exemple).

En fait, c’est probablement impossible de ne pas refléter les archétypes dans la narration. Je suis sûr qu’ils sont là dans The Way of Kings. Mais j’ai trouvé en y travaillant que je ne voulais pas intentionnellement construire une histoire dans laquelle je m’appuyais sur les attentes du lecteur. Au lieu de cela, je voulais chercher des concepts de thèmes et personnages que je n’avais jamais approchés auparavant, et que je n’ai pas si souvent vus approchés dans le genre.

Il y a une distinction à trouver. C’est plus comme la différence d’humour entre la parodie et la satire. (Telles que je les conçois). Dans la première, vous n’êtes drôle que si votre public comprend ce que vous parodiez. Dans la seconde, vous êtes drôle parce que vous êtes fondamentalement drôle. Les premiers tomes de Pratchett sont de la parodie. Ensuite c’est devenu de la satire (et brillante).

Et c’est pourquoi, à la fin, j’ai décidé que je n’écrirais pas The Way of Kings de façon postmoderne. (En tout cas pas intentionnellement). Fils-des-Brumes, en partie, était comme une réflexion. Il y avait de nombreuses parties originales, mais dans le fond c'était une étude du genre, et, pour un succès total, il fallait un public qui comprenne les clichés avec lesquels je jouais. Au lieu d’avoir sa propre impression de durée et amélioration du genre, il s’est appuyé sur le travail fait par les autres.

En résumé, je pense que le fait d’utiliser ce procédé à nouveau en ferait pour moi une béquille. Il n’y a absolument rien de mal avec ce que j’ai fait dans Fils-des-Brumes. J’en suis très fier, et je pense avoir dépassé un important stade. Mais ce n’est pas ce pour quoi je veux être connu, pas seulement. Je ne veux pas simplement réfléchir et étudier ; je veux créer. Je veux écrire quelque chose qui dise : voici mon addition, mon petit pas en avant, dans le genre que j’aime.

Pour formuler ça dans les termes du clip de Jewel du début de l’essai, plutôt que créer une œuvre d’art qui hurle : hey, regardez les autres œuvres d’art et écoutez l’interprétation que j’en fais, je voulais créer quelque chose qui dise, regardez cette œuvre d’art. C’est ce que l’art de ce genre devrait être maintenant. Une partie de moi pense qu’un clip qui était beau en soi, qui ne s’appuyait pas sur les bêtises des autres, allait plus vers le discrédit de ces bêtises que le ferait un clip les dénonçant toutes.

Et donc, j’ai laissé de côté mon désir de confiner The Way of Kings à une phrase unique et concise expliquant le point de vue que je me faisais du genre fantasy. Je l’ai simplement écrit tel qu’il était.

Article originel.


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