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Interview d’Ellen Kushner - Utopiales 2008

Par Almaarea, le lundi 8 décembre 2008 à 21:31:01

Ellen KushnerA la pointe de l'épée, le nouveau roman d'Ellen Kushner vient de paraître dans nos contrées aux éditions Calmann-Lévy. L'auteur étant invitée aux Utopiales de Nantes, nous avons pu profiter de son bref séjour précédant le festival pour l'interviewer à Paris. L'auteur s'est pliée de bonne grâce à nos questions, auxquelles elle a même répondu dans un français plus qu'excellent. Nous vous laissons découvrir ce petit échange !

La photo a été prise par Mélanie Fazi lors de la soirée qui a suivi. Vous pouvez consulter plus de photos sur son blog. Photo utilisée avec son agréable permission.

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L'interview

Plus de 10 ans après sa rédaction, A la pointe de l'épée vient d'être traduit en français. Comment vivez-vous le lancement d'une de vos oeuvres à l'étranger ?
J'en suis très heureuse car je souhaitais depuis longtemps que le livre paraisse ici. La France est très importante dans ma vie et m'a beaucoup influencé. J'ai vécu en France quand j'étais petite : mon père était amoureux de ce pays et nous y retournions chaques vacances pour faire des visites. Plus grande j'ai parcouru l'Europe avec mon "Eurail Pass" (NdT : un abonnement permettant de se déplacer en train à travers toute l'Europe). mais je suis surtout allée en France car je connaissais la langue. Ses petites villes, ses vieilles rues, la France fait véritablement partie de moi et je crois que cela se retrouve dans mon livre. Je suis donc bien contente qu'il soit traduit !
Le public français aussi !
J'ai écrit également deux autres romans se déroulant dans les Bords d'eau / Riverside, c'est donc plus facile pour moi de lancer ce premier tome, il y a déjà tout un monde. Lorsque j'ai commencé à écrire ce roman, il y a déjà presque vingt ans, cela paraissait bizarre, je ne savais pas s'il aurait du succès. Maintenant je sais que ça marche ! Je peux donc présenter fièrement mon livre et dire Allez-y, faites vous plaisir !.
Votre éditeur français a axé la promotion sur l'aspect récit de capes et d'épée et surtout sur l'hommage à Alexandre Dumas. Que pensez-vous de ce rapprochement avec ce romancier bien connu des Français ?
C'est plus facile de lancer ce genre de chose en France car ici c'est une tradition ! Aux États-Unis ce n'est pas le cas, on connaît un peu Les Trois Mousquetaires et c'est tout. Ce n'est pas un genre très populaire. Quand j'écrivais mon roman, tout le monde me demandait ce que c'était. Je répondais que c'était quelque chose dans le genre de Dumas mais ce n'était pas clair pour les gens.
Le thème est original, où avez vous trouvé l'idée initiale qui vous a poussé à écrire ce livre ?
Ma vie, mes influences... lorsque j'étais jeune éditeur à New-York j'ai lu les romans de Fritz Leiber avec Fafhrd et le Souricier Gris (NdT : Le Cycle des épées), il y a eu aussi le film Les Trois Mousquetaires de Richard Lester. Lorsque j'écrivais A la pointe de l'épée, je ne réalisais pas ces influences mais avec le recul je crois qu'il y a beaucoup de cela dans ce livre : une grande aventure avec toujours quelque chose d'un peu comique. Lorsque je lisais les livres de Leiber je pensais à Sherlock Holmes et Watson, toujours deux hommes, très bons amis, alors j'ai décidé de pousser cela plus loin.
C'est justement quelque chose qui m'a frappé dans votre livre : l'homosexualité est vécue comme quelque chose de tout à fait banale, je pense notamment à la relation entre Saint-Vière et Alec. A l'époque où le livre est paru c'était un sujet assez rare en fantasy et encore aujourd'hui il semble qu'il soit plutôt traité par les femmes (Marion Zimmer Bradley, Elizabeth Lynn, Lynn Flewelling, etc) que par les auteurs masculins. On a l'impression que ce n'est pas un sujet abordé très facilement.
Oui, c'est vrai. Je crois que j'ai été une des premières. Mais maintenant c'est très, très, populaire aux États-Unis. Ces auteurs sont un peu comme mes filles ! Il y a beaucoup de femmes, moins âgées que moi, qui écrivent sur le sujet. Elles me suivent en quelque sorte. Je suis devenue amie avec certaines d'entre elles et elles m'ont dit avoir lu et aimé mes romans lorsqu'elles étaient jeunes. Mais je crois que c'est surtout dû à une transformation sociologique, cela arrive maintenant comme une grande vague et ce n'est pas seulement mon livre, c'est sur Internet, c'est partout.
Oui, c'est vrai que l'on trouve sur Internet beaucoup de fanfictions reprenant des personnages déjà existants mais avec des relations homosexuelles, notamment pour Harry Potter. Mais pour le reste, il n'y a pas encore grand-chose en France. C'est sûrement dû au décalage des traductions.
Oui, vous verrez ! Il y a des auteurs très populaires comme Sarah Monette, le duo Jaida Smith et Danielle Bennet, Elizabeth Bear...
A la pointe de l'épée débute sur une image extrêmement évocatrice et qui n'est pas sans rappeler le début de Blanche-Neige : une goutte de sang tombée sur la neige. Tout le reste du roman donne une grande place aux couleurs. Pouvez-vous nous expliquer cette particularité ?
J'essaie de peindre avec les mots. Pour n'importe quel roman de fantasy et lorsque l'on invente un monde, je crois que l'on a une responsabilité : il faut le créer entièrement, pour chacun des cinq sens. Lorsque j'enseigne dans des ateliers d'écriture, je répète toujours qu'il faut pouvoir voir, sentir, toucher, goûter et entendre le monde que l'on crée. Sinon ça ne sera que du plastique. Cette image du sang sur la neige, c'est effectivement Blanche-Neige. J'ai essayé au début du roman de mettre en place une ambiance particulière, faire croire que l'on est dans un conte de fées avec un méchant et des personnages parfaits. Le lecteur s'attend à un certain nombre de choses et finalement ce n'est pas ça, le reste du livre va à l'opposé. C'est une sorte de dialogue avec la fantasy traditionnelle : il y a deux hommes mais ce ne sont pas Fafhrd et le Souricier gris, il y a une dame très belle mais elle méchante, etc. Tout est suggéré puis renversé.
Vous avez écrit d'autres romans dans l'univers de Bords d'eau / Roverside avec votre amie Delia Sherman. Comment s'est passé la transition écriture en solitaire / écriture collective ?
C'était très amusant ! Nous étions comme des petites filles qui jouent avec des poupées : On va faire comme ça ! Et puis il dit ça ! Et après ça ils vont aller là !. On discutait et puis on écrivait.
Vous êtes quand même un exemple très rare d'écriture à deux ! La plupart du temps les duos d'auteurs créent ensemble un monde, dans le cas de Riverside vous l'aviez déjà inventé. En général, on a un sentiment assez protecteur vis-à-vis de ses créations...
Oui, mais Delia est mon amie et elle connaît bien le sujet. Et puis nous nous sommes mises d'accord : Riverside est mon monde, alors si nous sommes en désaccord c'est mon avis qui l'emportera. Mais j'ai beaucoup de respect pour elle, elle connait très bien l'Histoire, particulièrement l'histoire de France et de l'Europe, et son expérience a beaucoup apporté au projet. Si elle était ici elle vous expliquerait qu'elle fait énormément de recherches pour ses romans, ils sont très documentés. Elle va en bibliothèque, elle y passe beaucoup de temps. Avec ce livre son travail de recherche c'était plutôt Ellen ! Dis-moi, où est cette rue là ? C'était moi la bibliothèque !
A la pointe de l'épée est sous-titré en anglais "A melodrama of manners" (NdT : un mélodrame de manières). Pouvez vous nous en dire un peu plus sur le choix de ce sous titre, sachant que les critiques anglo-saxons reprirent le terme de "manners" pour qualifier un nouveau sous-genre : la fantasy de manière ou maniérisme ?
Ce livre a été l'un des premiers à avoir pour cadre un monde rappelant nos XVIIème, XVIIIème ou XIXème siècles, après cela beaucoup d'autres ont suivi. Il ne s'agissait pas de copie car certains romans sont parus six mois après le mien ! Les critiques ont vu là une nouvelle génération d'écrivains : tous à peu près du même âge, nourris par Jane Austen ou Georgette Heyer et en majorité des femmes. Avant ça la fantasy était surtout médiévale, celtique, influencée par Tolkien. Tout à coup, beaucoup d'auteurs ont utilisé le XVIIIème ou le début du XIXème, des choses rares en fantasy. Et qu'a-t-on chez Jane Austen ou durant ces périodes là ? Une société, avec ses manières.
La fantasy reste pourtant chez nous largement associée aux mondes médiévaux...
C'était la même chose à l'époque, cela faisait même un peu scandale un livre comme A la pointe de l'épée. C'est pour cela que les critiques ont parlé d'une nouvelle fantasy, une fantasy sans magie ! Moi je laissais dire... J'avais essayé de faire publier A la pointe de l'épée comme roman généraliste, mais ça n'avait pas été possible. Il semble donc bien que la fantasy soit mon amie !
Thomas le Rimeur, écrit en 1990, est inspiré d'une ballade traditionnelle écossaise. Vous avez par la suite animé "Sound and Spirit", une émission de radio dédiée aux musiques, mythes et folklores du monde. Lier musique et légendaire semble une évidence pour vous. Pensez-vous réécrire sur ce thème ?
J'y réfléchis. J'ai écrit cette année et l'année dernière quelques textes, des contes de fées, des légendes grecques. J'y reviens peu à peu.
Parmi tous vos romans, y a-t-il un personnage en particulier au sujet duquel vous avez aimé écrire ? Inversement, y a-t-il un personnage qui vous a posé problème ?
Thomas (NdT : le héros de Thomas le Rimeur) a été un peu difficile, car j'ai du me mettre dans la peau d'un homme. J'ai écrit un premier jet que j'ai donné à lire à mon frère, il me l'a rendu en me disant que le personnage n'était pas crédible. Je l'ai donc réécrit pour qu'il soit un peu plus viril ! Mais c'est un personnage que j'aime bien, au début du roman ce n'est pas un homme très bon mais il a une évolution intéressante. Les deux personnages principaux d'A la pointe de l'épée, Richard et Alec, sont ceux qui me sont les plus précieux, Alec surtout a été très facile à écrire.
Pour le lecteur, c'est pourtant un personnage difficile à appréhender et à cerner.
C'est vrai, il est difficile à lire. Il y a des gens qui l'adorent et d'autres qui le détestent. Il est complètement fou. C'est aussi le cas de Richard. Pourtant, lorsqu'on lit le roman, on se dit voilà le héros, il est brave, courageux, honnête, il a l'épée. Tout cela est vrai, mais il fait aussi des choses horribles. Les gens le considèrent parfait à cause de son calme et de son courage, mais si on l'analyse avec un autre regard que celui de la fantasy, il est effectivement un peu fou. C'est cela qui a été difficile à écrire : entrer dans son esprit, trouver l'homme derrière la carapace, deviner ce qu'il peut ressentir. Il y a aussi son côté violent. C'est un homme de combat, ce que je ne suis absolument pas !
Justement, avez-vous pris des cours d'escrime afin de mieux visualiser les scènes de duel ?
Un petit peu (rires). Quand j'ai écrit la suite avec Delia, elle voulait connaître le moindre détail de chaque combat, les décrire avec précision, alors je lui disais de jeter un oeil à A la pointe de l'épée. Ce n'est rien d'autre qu'un tour de passe-passe, "smoke and mirrors" comme nous disons en anglais. Lorsqu'il y a une bataille à l'épée je ne donne pas les détails de chaque action mais vous avez quand même l'impression de les avoir vécus. Je fais la même chose pour les vêtements, il y a pourtant des gens qui me disent que je les décris particulièrement bien ! Cela fait parti du contrat avec le lecteur, je lui donne ce qu'il faut pour qu'il puisse faire fonctionner son imagination et développer sa propre vision du livre. Il y a de l'espace pour que chacun découvre des choses différentes.
Quel écrivain fantasy du moment aimez-vous lire ? Y a-t-il un livre dont vous voudriez nous parler ?
Absolument ! Mais je ne sais pas s'il est traduit en français. C'est tout récent, publié en littérature adolescente : Flora Segunda d'Ysabeau Wilce. J'adore ce livre. Il y a aussi Elizabeth Knox avec The Vintner's Luck, qui reprend le thème de l'homosexualité dans un contexte historique. Il y a un ange... C'est court et très bien écrit. Par contre il n'a pas été publié en tant que roman de fantasy.
Vous parlez bien français, vous arrive-t-il de lire des auteurs de fantasy francophones ?
Presque pas. Je connais la canadienne Elisabeth Vonarburg... Malheureusement je ne lis pas très bien le français, je lis plutôt des bandes dessinées, c'est plus facile pour moi. J'adore Joann Sfar par exemple, Le Chat du rabbin, Le Petit Vampire,...
Que pensez-vous de la couverture française d'A la pointe de l'épée ?
Je l'adore, elle est vraiment parfaite ! C'est Richard, c'est lui, son vêtement, son attitude. On a vraiment l'impression qu'il marche et qu'il va sortir de la couverture. Elle me plaît beaucoup car lorsque les femmes écrivent de la fantasy, tout le monde s'attend à quelque chose de romantique, de léger. Avec cette couverture là, on n'aura pas cette impression. Sébastien Guillot, qui dirige la collection et a aussi publié Thomas le Rimeur chez Folio SF, est un ami, il connaît bien le livre et a choisi quelque chose qui lui correspond vraiment.
Sur quels projets travaillez-vous en ce moment ? Un nouveau roman ?
Je travaille sur de nombreuses choses. J'ai fait une pièce de théâtre, à New York, pour les enfants. Je ne me suis pas lancée dans de grands romans. En revanche, j'ai écrit des nouvelles à caractère mythologique ou sur Riverside. J'ai tellement d'histoires sur les gens qui le peuplent. Mes lecteurs me demandent souvent ce qui s'est passé entre tels personnages, pourquoi ils agissent ainsi, ce qui a eu lieu entre A la pointe de l'épée et The Privilege of the Sword. Et je sais bien ce qui s'est passé ! Alors je me suis fixé un challenge : raconter ces petites histoires comme des nouvelles indépendantes, de manière à ce que quelqu'un ne connaissant pas mes romans puisse les lire et les apprécier. Pour celui qui connaît les livres ce sont des sortes de petites gâteries !
Est-ce que je peux rajouter une petite chose ? L'ordre de publication et de rédaction des romans ne correspond pas à l'ordre chronologique de ma ville imaginaire. The Privilege of the Sword se déroule 15 ans plus tard, avec les mêmes personnages et une jeune fille qui est la nièce d'Alec. C'est son histoire. On revoit ce qui s'est passé dans A la pointe de l'épée mais d'un point de vue différent, celui d'une femme. Il n'y avait pas beaucoup de personnages féminins dans A la pointe de l'épée alors j'ai voulu me rattraper. The Fall of the Kings, qui a été écrit en deuxième, se déroule quarante ans plus tard.
Il ne reste plus qu'à espérer qu'ils soient également traduits !
J'espère que oui ! J'espère qu'A la pointe de l'épée aura un grand succès grâce à vous et à vos lecteurs et qu'ils traduiront vite la suite !
Merci beaucoup pour votre gentillesse !

Interview réalisée par Almaarea


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