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Vincent Ferré répond à nos questions sur les Enfants de Húrin !

Par Gillossen, le lundi 3 mars 2008 à 08:59:09

La couvertureVincent Ferré est maître de conférences en littérature comparée à l’université Paris XIII, auteur de plusieurs ouvrages et articles sur J.R.R. Tolkien, et responsable de la publication des œuvres de Tolkien en français pour les éditions Bourgois, depuis 2002.
Aujourd'hui, après nous avoir formidablement tenu au courant de l'aventure de cette publication au fil du temps, et avoir accompagné cette sortie sans ménager ses efforts, celui-ci répond à nos questions au sujet du roman lui-même, mais aussi du travail de traduction, des parutions concernant J.R.R Tolkien passées et à venir, sans parler de bien d'autres choses !
Merci encore à Vincent Ferré, qui passera bientôt la parole à... Alan Lee himself !

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Questions et réponses avec Vincent Ferré !

Comment se déroule la parution française d'un livre dont on parle depuis des mois en guettant la moindre information ?

La particularité de la publication de ce titre est qu’elle a été suivie jusqu’au bout par Christian Bourgois, avant sa disparition fin décembre – le livre était prêt alors, et Christian Bourgois a décidé des moindres détails de présentation. Je pense donc beaucoup à lui, à chaque fois que nous évoquons ce livre ; Dominique Bourgois, qui dirige maintenant seule les éditions Bourgois, était d’ailleurs présente aux signatures d’Alan Lee, jeudi 28 et vendredi 29.
La dimension « émotionnelle » est donc première ; pour le reste, les éditions Bourgois ont fait le travail habituel de communication avec la presse. De mon côté j’ai écrit, comme à chaque fois que sort un livre de Tolkien, à certains journalistes avec qui je suis en contact depuis des années, et qui cette fois, ont réagi très vite : dès le jeudi 21, Libération publiait un important article, tout comme certains quotidiens nationaux ou régionaux, la radio, la télévision. Ce sont donc les médias, bien « aidés » par les sites internet comme Elbakin.net, Tolkiendil, Fantasy.fr et d’autres, qui se sont comportés différemment de d’habitude. Depuis la sortie du film en 2001-2003, ils semblaient un peu blasés à l’égard de Tolkien, alors même que les éditions Bourgois ont multiplié les publications d’inédits : Les Lais du Beleriand avec Les Monstres et les critiques en 2006, les Lettres l’année précédente (2005), La Formation de la Terre du Milieu (2007), sans parler des nouveaux textes dans l’édition revue de Faërie (2003), des nouvelles lettres dans les Lettres du Père Noël (dont le nombre a doublé ! en 2004) et de la nouvelle édition de la Biographie de Carpenter, en 2002.

Est-ce une démarche automatique incluse dans un accord entre l'éditeur anglais et les éditions Christian Bourgois ?

Je ne suis pas au courant des questions de contrat (sauf pour le cas précis de L’Histoire de la Terre du Milieu, que j’ai suivi), mais j’imagine que HarperCollins propose en priorité les textes aux éditions Bourgois, l’éditeur historique de Tolkien en France… depuis 1972 !

Sur un plan "technique", qui choisit et supervise l'équipe de traduction pour un ouvrage aussi attendu des fans ?

Jusqu’à présent, la réponse était… Christian Bourgois. Depuis 2000, et le début du travail sur l’édition révisée du Seigneur des Anneaux, je lui ai présenté des traducteurs (Daniel Lauzon et Céline Leroy, en particulier), auxquels il a confié des traductions précises, en fonction de leur profil ; il a aussi – et je ne le remercierai jamais assez pour cela – insisté pour que je traduise, avec Delphine Martin, les Lettres de Tolkien (en 2005), alors que je pensais en rester à un travail de « supervision » des traductions. La traduction du Cahier de croquis d’Alan Lee a suivi en 2006 puis, pour Delphine Martin, celle des Enfants de Húrin – sur décision de Christian Bourgois. Il faut dire que Daniel Lauzon était déjà occupé avec La Formation de la Terre du Milieu et La Route Perdue… il est quasiment le seul à pouvoir traduire ces textes de L’Histoire de la Terre du Milieu ! avec Adam Tolkien, faut-il ajouter, lui qui a traduit les Contes Perdus. Mais il a bien des obligations, actuellement.

Avez-vous eu besoin de "motiver" les éditions Christian Bourgois pour une parution moins d'un an après les pays anglophones ?

Absolument pas. J’étais en train de travailler sur les volumes 4 et 5 de L’Histoire de la Terre du Milieu avec Daniel Lauzon, lorsque la nouvelle de cette parution en anglais a été connue… Cela a été un coup de tonnerre ! Christian et Dominique Bourgois ont acquis les droits, et nous avons lancé le travail, mais sans nous précipiter.

Quels ont été vos rapports avec l'équipe de Christopher Tolkien ?

Il n’y a pas à proprement parler « d’équipe ». Christopher Tolkien a longtemps travaillé seul ; ce n’est un secret pour personne que son fils Adam joue désormais un grand rôle, dans le travail mené par le Tolkien Estate pour faire connaître l’œuvre de J.R.R. Tolkien. On aura l’occasion d’en reparler… J’ai écrit à Christopher Tolkien en 2003 (si ma mémoire est bonne) lorsque Christian Bourgois a donné son feu vert pour lancer la publication des volumes 3 à 5 de L’Histoire de la Terre du Milieu ; nous avons correspondu à un rythme soutenu par la suite, sur des questions de traduction liées à ces volumes ou aux Lettres. Son aide a été décisive ; sans lui, la publication de ces volumes n’aurait tout simplement pas été possible. J’ai également eu le plaisir de le rencontrer ; plus récemment, j’ai des contacts réguliers avec Adam Tolkien : voilà un des signes de la relation particulière que la France a la chance d’entretenir avec cet auteur. On trouve dans peu de pays cette configuration très personnalisée : d’une part, Daniel Lauzon et moi avons été des lecteurs de Tolkien avant de travailler sur ses traductions, ce qui explique que nous nous efforcions de servir d’« interface » entre les lecteurs et les éditions Bourgois, déjà très à l’écoute des lecteurs (nombreux sont ceux qui écrivent au sujet de Tolkien, depuis des années) ; d’autre part, les éditions de Tolkien en français bénéficient de la présence d’une partie de la famille Tolkien, qui vit en France.

Les enfants de Húrin a été conçu comme une oeuvre plus "grand public" que ne l'est le Silmarillion : pensez-vous que cette parution peut aider le public francophone à découvrir le reste de l'œuvre de Tolkien ?

C’est mon vœu le plus cher, car Christopher Tolkien a mis beaucoup de cœur dans ce travail. Quelle autre motivation pourrait être la sienne, sinon de faire connaître des légendes inconnues du grand public, et même de beaucoup de lecteurs du Seigneur des Anneaux ? L’introduction du livre, ainsi que les explications données en Appendices, sur la manière dont ce volume est né, sont assez claires de ce point de vue !

Un petit point sur l'histoire elle-même maintenant, attention aux spoilers : l’une des modifications majeures de ce livre tient à l'épisode de Mîm (la seule note de bas de page de tout le livre, ce n'est pas anodin) où la trahison est bien plus vile et inexcusable que dans les versions précédentes : quelle est la version la plus proche de l'esprit de Tolkien : un Mîm traître contre son gré ou un petty dwarf cupide et cruel ?

Ce n’est pas la cupidité, mais la haine, qui motive Mîm, dans cette version ; et le texte ne le présente pas de manière manichéenne, puisque Mîm demande aux Orques de laisser Túrin s’enfuir… avant de se retrouver piégé, lorsque son fils est gardé comme otage – on retrouve là la variante indiquée en note. Au final, ce sont des sentiments forts (la haine, l’amour paternel) qui dirigent ses actes, ce qui n’est pas sans évoquer l’histoire de Gorlim dans le Lai de Leithian (Les Lais du Beleriand, p. 221-223), par exemple.

Avec le recul, comment considérez-vous ce livre ? Quelle place a-t-il dans la bibliothèque d'un amateur du Professeur ?

J’admire beaucoup le dépouillement des Enfants de Húrin ; le récit est dense, plus bref et plus resserré que celui du Seigneur des Anneaux (qui reste toutefois mon livre préféré de Tolkien) ; il est également beaucoup plus facile à suivre que si l’on devait reconstituer le puzzle de l’histoire de Túrin à partir des volumes précédents. Entre nous, je suis tombé sous le charme ! Et pourtant, je fréquente l’œuvre de Tolkien depuis un certain temps. Cela est peut-être dû au fait que, contrairement au Seigneur des Anneaux où le monde joue un rôle presque aussi important que les personnages, où ces personnages sont nombreux, le lecteur suit avant tout, ici, Túrin, le suit dans ses pensées et son errance, s’identifie plus facilement à lui. C’est un des attraits du texte, expliquant la fascination qu’il exerce chez des lecteurs qui, pour certains d’entre eux, découvrent Tolkien à travers cette nouvelle parution.

Pouvons-nous nous attendre, dans les années à venir, à d'autres textes de ce genre ?

Je vais me faire l’écho de ce que précise le site officiel de la famille Tolkien (www.tolkienestate.com) dans la page de FAQ, qui ne prévoit pas de nouvelle parution de ce type.

Les projets cinématographiques adaptés de livres à succès sont légions : imaginez-vous la même chose pour les enfants de Húrin ? Plus globalement, que pensez-vous du poids des films de Peter Jackson sur les ventes de cet ouvrage ou un autre, signé Tolkien ?

N’étant pas compétent pour répondre, je n’évoquerai pas la question de l’adaptation des Enfants de Húrin. Concernant Peter Jackson, il est certain que de nombreuses personnes ont découvert l’œuvre de Tolkien à travers les films, puis en sont venues au livre (j’ai eu l’occasion d’écrire à ce sujet, dans Tolkien, Trente ans après) ; mais certains ont cru que le film de Peter Jackson était la même chose que l’œuvre de Tolkien, ce qui est inexact – je me permets de renvoyer à quelques réflexions que j’ai mise en ligne à l’époque, sur le premier film.

C'est une histoire très dure, pleine de violence, de sentiments exaltés, de malice et de tragédie : avez-vous cherché à restituer au mieux la noirceur originale par un choix stylistique et un vocabulaire approprié ?

Je réponds en concertation avec la traductrice, Delphine Martin. Quand je parlais plus haut de « ne pas nous précipiter », je pensais aussi au soin à apporter à la traduction ; rien, dans ce texte, ne doit venir freiner l’immersion du lecteur, qui peut ne pas être familier de Tolkien. Ou plutôt, comme le montrent certaines discussions en cours sur internet à propos du choix de tel ou tel terme, le style de la traduction devait être le plus proche possible de celui des Enfants de Húrin, qui n’est pas totalement identique à ce que l’on connaît, par exemple dans Le Seigneur des Anneaux.

Le démarrage français est très bon, le roman déjà en réimpression. Est-ce là une surprise ? L'espériez-vous sans trop y croire ?

J’ai toujours pensé que ce livre, en raison de ses qualités, de sa lisibilité, pouvait faire autant parler de lui que Le Seigneur des Anneaux, en France ; mais c’est aux lecteurs qu’il revient de trancher ! Disons que, compte tenu de la dimension « émotionnelle » que j’évoquais, j’en suis particulièrement heureux.

Pourriez-vous faire le point sur les prochaines parutions "tolkienniennes" dans les mois, voire les années, à venir ?

Concrètement, nous allons réfléchir, après la sortie de La Route Perdue, en octobre. Il revient à Dominique Bourgois de décider des options qui avaient été discutées avec Christian Bourgois ; dans la mesure où presque tous les autres textes ont déjà été publiés en français, il s’agit surtout de réfléchir à la poursuite ou non de la publication de L’Histoire de la Terre du Milieu (volumes 6 à 12), et à la révision de l’édition française du Seigneur des Anneaux, entamée en 2000, laissée de côté en 2002-2003 lorsque le programme de publication d’inédits s’est confirmé (on ne peut pas tout faire à la fois !), et dont Christian Bourgois me reparlait avec beaucoup d’intérêt, ces derniers mois.

Et enfin, que peut-on vous souhaiter en 2008 ?

Sur le plan professionnel (qui n’est pas le plus important !) : j’ai l’impression d’avoir quasiment mené à terme un cycle de travail sur Tolkien, qui s’achèvera courant 2008 ; avant de repartir pour un nouveau cycle, il faudrait vraiment que je publie ma thèse sur Proust…


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