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Un entretien avec Tiburce Oger

Par Goldberry, le mercredi 29 décembre 2010 à 14:17:23

La ForêtEn cette fin d'année, voici pour vous la retranscription d'une interview téléphonique faite avec le célèbre illustrateur/scénariste quelques semaines après le Salon du Livre de Paris en mars dernier.
Depuis, le quatrième tome de la bande dessinée La Forêt est paru cet automne (voir la couverture ci-contre), ce qui nous permet finalement de rester dans le bon tempo ! Merci une fois encore à Tiburce Oger pour sa patience et sa gentillesse et à John Doe pour le retranscription de la dite interview.
Bonne lecture !

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L'entretien

Vous êtes connu comme étant à la fois dessinateur et scénariste. Avez-vous une préférence pour l’une ou l’autre fonction ?
C’est à la fois différent et complémentaire. Quand j’écris pour quelqu’un, je ne me limite pas dans les moyens. La différence se fera dans leur façon d’appréhender les scènes. Certains dessinateurs peuvent avoir tendance à vouloir faire de la « belle image », ce qui va un peu tuer l’émotion.
Par exemple pour un personnage qui pleure et qui classiquement serait représenté en plan moyen, il va être dessiné de dos, au loin, en train de regarder un buffle dans les bois, avec un très beau ciel et des arbres magnifiques autour… Quand j’écris pour moi, je peux me réadapter sans problème, mais j’aime également travailler sur le scénario d’un autre. Je trouve stimulant de parvenir à retranscrire l’image qu’avait en tête le scénariste.
Par contre je n’aime pas trop écrire un scénario sans pouvoir le dessiner : cela me frustre (indépendamment de la qualité du dessinateur) car l’interprétation que le dessinateur va donner à ma scène peut ne pas correspondre à l’émotion que je voulais faire passer. Quand je dessine pour un autre, je me demande toujours ce que le scénariste a voulu faire ressentir avant d’appréhender le côté purement esthétique.
Pour la Forêt, vous êtes seulement dessinateur. C’est une configuration peu fréquente dans vos albums. Qu’est-ce qui vous a séduit dans cette histoire ?
Au début, c’est l’idée de travailler avec Vincent Perez. Cela allait-il être un album « people » ou bien était-il un auteur de BD comme un autre ? Et c’est heureusement la deuxième option qui l’a emporté, les critiques sur les forum ont été plutôt bonnes !
Au départ, l’éditeur cherchait seulement un scénariste pour retravailler le scénario du tome un, qui était prévu pour un film. Comme j’étais scénariste de L’auberge au bout du monde, on a pensé à moi, vu que l’ambiance du récit était un peu heroïc fantasy. Quand j’ai vu le scénario j’ai tout de suite eu envie de le dessiner. Avec Vincent, nous avons retravaillé le scénario et ce qui était au départ un one shot est devenu un cycle de quatre tomes, dont le dernier reste à paraître.
Avez-vous d’autres projets ?
Vincent ne pourra écrire une suite car il va travailler en tant que réalisateur sur un film, Seul dans Berlin, sous l’occupation nazie. De mon côté j’ai un gros projet heroïc fantasy qui devrait m’occuper un certain temps.
Mais avec Vincent, nous aimerions retrouver les personnages du chevalier et du moine. Ce duo me plaît bien, et je peux vous dire que, dans le tome quatre, ils vont revenir à Brocéliande.
Autre question plus anecdotique sur le Logis des Âmes (le tome deux) : quand on voit les vikings débarquer, la scène m’a fait penser à Astérix et les Normands. Est-ce voulu ?
Oui, c’est fait sciemment, Vincent aime beaucoup Astérix (et moi aussi d’ailleurs, même si je ne les ai pas relus depuis longtemps).
Dans le tome trois, il m’a semblé que le travail sur la couleur, avec une base plutôt brune, était différent des autres volumes. Qu’en est il ?
Oui, tout à fait. De la couleur et de l’encrage. Dans le tome deux, j’avais voulu jouer sur des effets sombres, et je n’étais pas trop satisfait du rendu de certaines pages qui, à la réduction, avait donné des pages très noires.
Vincent voulait une action dans le désert, en Espagne, avec des tons très chauds et lumineux. J’ai donc encré non pas en noir mais en gris, ce qui donne des effets de crayon, un côté pastel. Je réserve le noir pour certaines zones (les yeux, les avant plans…).
Sur la Piste des Ombres (mon western), j’avais beaucoup travaillé à l’encre jaune pour les passages dans le désert ou au Texas. Quand je travaille sur les montagnes enneigées, « à la Gorn », je retombe dans les gris-bleu.
Vous êtes maintenant un dessinateur expérimenté. Avez-vous l’impression d’apprendre encore ?
Oui, à chaque page, et même à chaque case ! Cela fait maintenant 18 ans que je dessine. On voit l’évolution depuis mes débuts (entre le premier Gorn et le dernier par exemple).
Il faut garder une certaine homogénéité au sein d’un même album/d’une même série (et malgré cela il y a des changements) ; si on veut évoluer c’est en début d’album/de série qu’il faut le faire, même si, dans les faits, on (les éditeurs/scénaristes) fait toujours (souvent) référence au passé, au style de…
Parfois j’aimerais faire des changements radicaux, essayer pourquoi pas de me lancer dans un dessin plus réaliste, mais je n’y arrive pas. J’ai toujours un côté expressionniste/caricature qui ressort.
On va souvent trouver dans mes albums un personnage qui sera dessiné de manière plus réaliste (Gorn, le sultan, les soldats espagnols) et d’autres plus caricaturaux, ronds (l’école belge, comme Dame George ou le moine) ou encore plus déformés style « nouvelle bd » (puisque apparemment cela existe) comme le chevalier vert.
Au bout du compte il faut quand même pouvoir identifier la patte du dessinateur, avoir un style qui évolue, parvenir à changer sans se reposer sur ses lauriers. J’essaie d’être lisible (car c’est mon principal défaut), d’inclure des petits détails pour que le lecteur ait envie d’y revenir, de découvrir des choses qu’il n’avait pas vu à la première lecture, comme pour un film qu’on aurait envie de revoir.
Gorn vient bientôt fêter ses 20 ans (en 2012), y a-t-il quelque chose de prévu ?
Pas à ma connaissance. Il y a eu un certain nombre de changements chez Vent d’Ouest. Ou bien il faudrait que je sorte une version noir et blanc, faire une exposition au festival d’Angoulême…
Je ne recule pas sur mon passé ; j’ai eu du mal à me séparer de mes personnages, c’est pour cela qu’après les huit premiers tomes j’ai voulu y revenir avec les trois derniers.
Le tome 11, c’était ma manière d’en terminer à ce moment. Je ne sais même pas si je finirais Gorn de cette façon là.
Faudrait-il faire une version off, une fin alternative ? Peut être…
J’avais prévu de finir la Piste des Ombres, et d’enchaîner sur un projet heroïc fantasy qui devrait m’occuper un moment.
Ces dernières années, vous avez terminé plusieurs cycles, comme Gorn ou l’Auberge du Bout du Monde. Y a t-il un genre que vous n’avez pas abordé et que vous aimeriez faire ?
J’aime beaucoup le western (la Piste des Ombres), le XIXème ambiance étrange à la Edgar Allan Poe (l’Auberge du Bout du Monde), l’heroïc fantasy romantique (Gorn), le fantastique plus libre et loufoque (la Forêt), le conte pour enfants (Orull),… J’ai d’ailleurs un autre projet avec Denis Pierre sur un conte de Noël, à la Peter Pan.
J’aimerais faire quelque chose autour de la IIème Guerre Mondiale, ce qui me tient à cœur en raison de mon histoire familiale. C’est pour moi le dernier grand combat de l’humanité face à la barbarie extrême. Je le ferais sûrement un jour, d’ici une dizaine d’années peut-être.
En fait j’ai beaucoup de projets, mais il faut que je trouve le temps de les mener à bien. Comme je travaille en couleurs directes et en grand format, il faut énormément de temps pour récupérer la moindre erreur.
Quelles évolutions avez-vous remarqué en ce qui concerne l’édition BD ces dernières années ?
La surproduction a permis à beaucoup d’éditeurs de vivre, de donner des assurances aux banques et d’obtenir des financements…
Les éditeurs vivent de mieux en mieux, et les auteurs en vivent moins bien car le budget des lecteurs n’est pas exponentiel. Mettons un lecteur qui a un budget (déjà conséquent) de dix albums par mois : s’il doit choisir parmi quinze albums, j’ai plus de chance d’être retenu que s’il y en a cinq cent !
Le livre numérique ? Je ne sais pas si cela changera grand-chose : beaucoup de média devaient tuer le livre (le cinéma, la radio, l’ordinateur,…), et il est toujours là. Entre lire sur écran et feuilleter les pages d’un livre, ce n’est pas le même ressenti.
Les jeunes générations lisent beaucoup : en 2010, un jeune a plus de chance de lire que dans les années 50…même si ce n’est que pour une notice de jeu vidéo !
On parle beaucoup de regroupement de jeunes auteurs, mais cela ne reflète rien de concret, c’est surtout une montée en épingle de pas grand-chose.
La nouvelle BD n’existe pas ! Si on remonte ne serait-ce qu’aux années 60 : Fritz the Cat, Trumb,…, ce qui été réalisé, notamment dans la BD anglo saxonne, c’était déjà très moderne.
Je ne vois pas en quoi les auteurs actuels seraient davantage novateurs. Je n’adhère pas du tout à ce snobisme qui consiste à dire qu’il existerait deux « castes » de dessinateurs : les créateurs autoproclamés et les petites mains qui seraient tous justes bons à noircir des cases sans penser ! Quand on sait le travail que représente un dessin…
Parmi les jeunes dessinateurs, j’aime beaucoup le travail de Bastien Vivès, et dans un autre registre je suis admiratif du travail d’un Arinouchkine par exemple.
Dans un autre registre, vous plairait il de voir une de vos séries adaptées ? Vous a-t-on déjà contacté ?
J’aimerais bien voir l’Auberge du bout du monde adaptée, car je sais que cela serait faisable d’un point de vue économique.
Pour ce qui est de Gorn, cela nécessiterait un tout autre budget, et je ne suis pas sur de l’intérêt de le voir au cinéma. Peut être plus en film d’animation, en accentuant sur le graphisme.
Vincent Perez aimerait bien un long métrage d’animation pour la Forêt, mais cela nécessite un budget énorme. Il faut avoir la chance de tomber sur le bon producteur (comme Besson avec Adèle Blanc-Sec de Tardi).
Si je pouvais (avec 6 millions d’euros !), je tournerais moi même la Piste des Ombres. La Forêt nécessiterait 12 millions d’euros, rien que pour le premier tome. Donc on le réalise en BD, c’est plus économique ! On peut laisser libre cours à son imagination, et c’est ce qui est irremplaçable en bande dessinée pour moi, passer d’un univers à l’autre.
Vincent Perez, qui a tourné beaucoup de gros budgets, est ravi comme un gamin avec sa BD, cela le fait rêver.
Je suis fier de mes albums (une trentaine environ, dont vingt en tant que dessinateur), même si à l’intérieur certaines choses peuvent me déplaire.
Je ne me vois pas, comme Hergé, redessiner mon travail. Je suis déjà fier d’avoir dessiné plus d’albums que lui !

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