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Un entretien avec Thierry Di Rollo !

Par Gillossen, le mercredi 30 mars 2011 à 16:36:57

La couvertureS'il y a un roman que nous avons remarqué ces dernières semaines, c'est bien Bankgreen de Thierry Di Rollo.
L'occasion était donc tentante de solliciter une interview auprès de l'auteur, qui a bien voulu nous accorder un peu de son temps (et pourtant, nous avons largement dépassé les 15 questions pour l'occasion !). Et le résultat est donc à découvrir ci-dessous, sans plus attendre.
Merci encore à Thierry Di Rollo.

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L'interview proprement dite

Quel cheminement vous a conduit sur Bankgreen ?
Beaucoup de choses. Ma vie personnelle ; le sentiment d'être arrivé au bout d'un système créatif avec mes romans de S.-F. ; l'envie de relever un défi, également. Entre autres.
Ma vie personnelle : au moment où j'ai commencé l'écriture de Bankgreen, je sentais que ma mère s'en irait bientôt. Je l'ai senti. J'éprouvais inconsciemment le besoin de redéfinir le propre sens de ma petite existence. Le besoin de m'ouvrir à plus de sensations. Et quand ma mère est partie réellement, j'ai su que j'avais eu raison de tenter l'aventure. Je lui devais cela. Mon seul regret est de ne pas avoir eu le temps de lui dire que j'avais écrit autre chose. Je n'ai pas eu le temps.
Mes romans de S.-F. : Olivier (NdR : Olivier Girard, au Bélial) m'avait averti qu'il ne me publierait pas si je persistais dans le schéma que j'avais adopté. Et il avait raison. Il était temps pour moi de visiter d'autres univers.
Le défi : je me suis demandé si j'étais capable d'aborder un genre totalement différent et de me l'approprier. Juste histoire de se donner l'impression que l'on avance, d'une certaine façon.
Les couleurs semblent avoir une importance particulière sur ce monde. Existe-t-il une raison spécifique à ce choix ?
Oui. Les couleurs m'ont tellement manqué dans mes romans de S.-F. que ça a éclaté dans tous les sens pendant l'écriture de Bankgreen. Et puis, je voulais rendre cette planète majestueuse, définitive, aussi belle que j'étais capable de l'imaginer. Une sorte de monde doté d'une nature idéale.
L'idée d'un cadre et d'un roman de fantasy s'est-il immédiatement imposé à vous, pour donner vie à Bankgreen ?
Oui. L'histoire m'est venue d'un seul coup et sans le moindre effort. J'avais envie de voyager, de m'évader à travers un monde inédit pour toutes les raisons que j'ai exposées plus haut. J'ai compris que Bankgreen, lorsqu'elle s'est imposée à moi, m'emmènerait loin, très loin. C'est en tombant sur une illustration d'un roman de Hobbes, dans un magazine, qu'elle m'a habité ; le dessin représentait une baleine visiblement en colère sautant au-dessus des flots. Je me souviendrai de ce moment jusqu'au bout. De l'histoire qui coulait, coulait, dans mon esprit, sans aucune intervention de ma part.
Êtes-vous vous-même un amateur de fantasy, en tant que lecteur par exemple ? Si oui, avez-vous eu des coups de cœur récemment ?
Non. A part Le Seigneur des anneaux il y a très longtemps et qui ne m'a d'ailleurs pas laissé un souvenir impérissable — je ne l'avais même pas terminé. Pour Bankgreen, je n'ai pas voulu me plonger dans les lectures parce que de toute façon je savais exactement ce que j'allais faire.
Ou aviez-vous en tout cas à l'esprit des références précises en fantasy ?
Non, aucune. De toute façon, je ne voulais pas me plier aux canons traditionnels du genre, aux passages obligés de toute histoire de Fantasy. Et puis, Bankgreen m'a dicté sa propre loi comme je l'ai dit plus haut. Et c'est aussi bien comme ça. J'avais seulement conscience que la Fantasy me permettrait tout, absolument tout. Alors, j'ai foncé.
Bankgreen est un véritable univers, et pour une fois, ce terme n'est pas galvaudé. Certains mondes imaginaires vous ont-ils marqués par le passé ?
Oui. Les mondes que visite l'explorateur du temps de Wells, dans The time machine. J'avais 14 ou 15 ans quand j'ai lu ce roman et ça m'a marqué à vie. Wells m'a fait voyager, littéralement. Et je me suis dit: C'est pas possible qu'un gars puisse inventer un truc pareil, une histoire aussi différente. Vous voyez, ce sentiment d'étrangeté, de rêve et d'exotisme mêlés. Avec le recul, j'ai adhéré aussi fort au roman de Wells tout simplement parce que lui-même y croyait sincèrement.
Je ne prétends pas avoir fait aussi bien que Wells, tant s'en faut, mais moi aussi, je crois à Bankgreen, intensément.
Contrairement à ce que l'on pourrait croire, par exemple à la lecture de la quatrième de couverture, Mordred n'écrase pas forcément cette histoire de sa présence. En a-t-il toujours été ainsi ?
En fait, Bankgreen a été écrit en deux fois. La deuxième partie d'abord, puis la première suivie de la troisième et dernière. Le prologue a été écrit à la toute fin, après la première relecture de l'ensemble mi-2009, en une petite heure et demie, comme une cerise sur le gâteau ; un pur plaisir d'écrivain. Au début, il y avait surtout Mordred, mais je savais que l'histoire allait devenir plus ample avec les autres parties.
Sa relation avec le jeune Niobo est des plus complexes. Jusqu'où selon vous s'exerce cette fascination mutuelle ? Le terme fascination vous paraît-il correct ?
Non, le terme n'est pas usurpé ni outré. L'un a besoin de l'autre pour aller au bout de lui-même. Croyez-moi, j'ai eu beaucoup de mal à faire coexister ces deux personnages, mais, en même temps, l'opportunité de les faire vivre l'un à côté de l'autre était immanquable. Fascinante en elle-même, trouble, inutile et extrême. Comme souvent la vie, en somme.
Votre roman est traversé de thématiques puissantes. L'une d'elles dominent-elles les autres selon vous ?
Non, aucune ne domine vraiment, pour moi. J'espère qu'elles ont chacune un écho durable et égal en intensité. Le message politique, la donnée écologique, le temps qui passe inéluctablement, la mort, la vie, la nécessité du lien, sa fragilité, l'amour, la haine. Il y a beaucoup de choses, à mes yeux. Mais Bankgreen m'a permis de dire tout ce que j'avais envie de coucher sur mon écran d'ordinateur à ce moment précis.
Le temps, la mort, le destin implacable, la vacuité de toutes choses (ou presque)... Il y a une vraie noirceur chez vous, que l'on retrouve apparemment dans vos autres romans. Est-ce un sillon que vous ne pouvez (voulez) pas vous empêcher de labourer encore et encore ?
Oui, puisqu'on ne se refait pas. Et je ne suis pas sûr que pour les autres auteurs il en aille différemment. On est tous empli de quelque chose, variable selon les individus. En ce qui me concerne, la différence entre mes romans de S.-F. et Bankgreen est que ce dernier respire davantage ; j'ai eu le temps d'évoluer, de vivre l'épreuve du décès de ma mère. La Fantasy m'a donné une palette beaucoup plus étendue, m'a fait l'honneur d'une carte blanche, d'une certaine manière. Et je ne pourrais pas revenir en arrière, de toute façon.
De fait, l'écriture est-elle parfois un processus douloureux pour vous ?
Elle l'a longtemps été. Elle ne l'est plus, désormais. Bankgreen, c'est tout autre chose. Précisément parce que le genre m'a permis de jouer avec plus de notes, d'octaves. Par instant, je m'arrête, dans Bankgreen, je prends le temps. Donc, ça n'a pas été douloureux, mais plutôt jouissif. Il y a des moments où je me transportais littéralement là-bas, pendant l'écriture d'une scène. J'avais un réel besoin d'être ailleurs au sens plein du terme. Et j'aimais vraiment ce que j'étais en train d'imaginer. Je n'avais jamais vécu cela en écrivant.
A la fois beau et âpre, Bankgreen donne au lecteur une irrésistible envie de partir à l'aventure, quitte à se perdre en route donc. On associe aussi souvent fantasy et évasion. Est-ce aussi votre point de vue ?
Oui, tout à fait. C'est le seul genre où on peut tout embrasser, mélanger. Il ne me semble pas y avoir de limites. Et on peut magnifier toutes les émotions, tous les sentiments, la sensation du merveilleux. Et tout cela me manquait cruellement, dans ma S.-F. J'ai bien écrit ma" S.-F.. Peut-être certains auteurs parviennent-ils à tout mettre. Moi, je n'y arrivais pas.
Une petite question peut-être plus anecdotique maintenant, mais y a-t-il une raison particulière à cette narration au présent de l'indicatif ?
Oui, il y en a une. Pierre Pelot m'avait dit, au moment de rendre sa préface : Et même la narration au présent ne m'a pas dérangé, moi qui n'aime pas ça, d'habitude. Je trouve pourtant que le présent donne plus de corps, offre un certain vertige réaliste à une histoire. Et puis, j'ai toujours préféré écrire ainsi. Je n'aime pas beaucoup les sonorités du passé simple français. Notamment la première personne du singulier des verbes du premier groupe ; elle ne m'a jamais satisfait ni convaincu, phonétiquement (je chantai, je bravai la tempête, etc.) J'ai l'impression que la désinence ne complète pas le mot.
Je ne suis pas certain que Bankgreen sonnerait de la même manière si j'avais employé le passé.
Les publics de la SF et de la Fantasy se regardent encore souvent en chien de faïence, pour ne pas dire plus. Que pensez-vous de cet état de fait et le comprenez-vous ?
Je pense que c'est regrettable. Mais les deux genres sont si dissemblables que ce n'est pas étonnant, au bout du compte. La S.-F. part d'un postulat, la Fantasy prend pour acquis. Regards de chien de faïence ou pas, les deux genres continuent leur route, non ? Et n'ont besoin de personne pour cela. Et puis, les querelles de clocher, c'est aussi vieux que l'humanité, alors…
Égarer le lecteur, le détourner des schémas classiques d'une quête... Était-ce là aussi l'un de vos buts premiers ?
Oui, tout à fait. Je voulais un peu le surprendre. J'ai toujours fait ce que j'ai voulu, quel que soit le genre abordé. Emmener le lecteur là où il était peut-être déjà allé des centaines de fois ne m'intéressait pas du tout. Et puis, de toute façon, j'en aurais été incapable. Je ne peux pas imaginer une histoire autrement. Même quand celle-ci s'impose d'elle-même.
Votre roman m'a également évoqué une fenêtre ouverte sur un univers immense, une lecture ponctuée d'images à la beauté souvent écrasante, étouffante (je songe à la plongée du Nomoron). Est-il important pour vous de marquer l'esprit du lecteur par ce biais ?
Oui. Quand je suis devant mon écran pour écrire une scène ou un passage, j'entre dans la scène et je veux vraiment en prendre plein les yeux, comme si je me trouvais au cinéma. Une sorte de spectacle total. J'adore ça, cette mise en condition. Et c'est une façon de rappeler que le spectacle de la nature nous dépasse de beaucoup et que nous sommes définitivement dérisoires à ses côtés. D'où peut-être ce sentiment d'écrasement que vous avez éprouvé.
Et pour en revenir à Bankgreen même, associez-vous cet univers à des références musicales, géographiques ? Connaissant un peu ce pays, pour ma part, je n'ai pu m'empêcher de songer parfois à l'Islande.
En cherchant bien, vous trouverez forcément des échos sur Terre ; les vôtres, en fonction de votre sensibilité. La création ex nihilo n'existant pas, je suis bien obligé de prendre ici ou là. Références musicales ? Non. Les peuples de Bankgreen ne connaissent que le son des lamelles de bois-lige qu'ils plaquent contre leurs croisées, lorsque le vent se lève.
Vous avez un site officiel, vous listez certaines critiques... Internet est-il un outil important pour vous ? Tenez-vous compte de toutes ces chroniques ?
Internet est surtout incontournable, pour le meilleur et pour le pire, s'entend, mais là, je n'invente rien.
Non, je ne tiens pas compte de toutes les chroniques. Une critique positive ou négative et qui, pour moi, passe à côté du roman ne m'apporte rien. J'ai bien écrit positive ou négative. J'ai seulement listé les chroniques qui me paraissaient sincères, c'est tout, pour tenter d'offrir un éclairage à l'internaute de passage sur mon site.
Vous avez déjà parlé de retrouver le monde de Bankgreen. Peut-on espérer un tel retour à moyen terme ?
Tout dépendra de l'accueil du roman, évidemment — Olivier et moi en avons déjà plus ou moins parlé ; l'édition est d'abord une activité économique ; et d'autant plus en ces temps de crise. Mais en effet, comme je l'ai dit à mon ami Manu, sur Scifi-Universe, il y a encore beaucoup à faire et à expliquer concernant Bankgreen. J'espère simplement que je serai en mesure de le faire.
Une chose est sûre, en tout cas : j'ai terriblement envie d'y retourner.
Et... merci.
Merci à vous pour vos très bonnes questions, Emmanuel.

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