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Un entretien avec Felix Gilman

Par Palinka, le samedi 8 mars 2008 à 13:00:57

L'auteurAh, Felix ! Le premier roman de Felix Gilman - Thunderer - est paru aux États-Unis à la toute fin de l'année 2007, et sera critiqué sur Elbakin.net avant la fin de ce mois de mars. Mais, en attendant, pour vous préparer à cette découverte, quoi de mieux qu'une interview de l'auteur ? En dehors d'une seule question, il n'y a rien à redouter comme pouvant vous gâcher l'intrigue de ce livre avant même de l'avoir lu.
Le site officiel du jeune auteur, qui tient d'ailleurs un blog, peut se consulter ici.

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Les questions et les réponses avec l'auteur

Q : Si les lecteurs vont visiter votre site officiel et lisent votre biographie d’auteur, ils pourraient bien être un peu surpris, étant donné que les informations changent au moins six fois (à ce que j’ai vu). Spéculer c’est amusant, mais pourriez-vous nous parler un peu de vous et nous résumer votre parcours pour trouver un éditeur, et pourquoi vous êtes allé chez Bantam Spectra ?

Felix : Les blagues sur les bios sont une sorte de mécanisme de défense, comme l’encre des pieuvres. Cela me semble toujours bizarre de parler de moi en public. Si je pensais pouvoir y échapper, je deviendrais probablement un ermite.
Mais puisque vous me le demandez : je viens de Londres, je suis allé à Oxford où j’ai longtemps souhaité devenir historien. Cela fait environ une dizaine d’années maintenant que je suis aux États-Unis, à Washington, Boston et New York. J’ai travaillé dans les télécommunications et le journalisme pendant un moment, ce qui explique cette bizarrerie dans l’histoire de mes publications. (Courrez acheter un exemplaire maintenant !) Puis, j’ai fait des études de droit… Il y avait à chaque fois six mois d’écart entre deux emplois, donc je m’asseyais pour écrire un roman – je n’avais plus d’excuses, vous voyez ? J’ai eu beaucoup, beaucoup de chance quand j’ai pu trouver un éditeur – en fait, je connaissais des gens, qui connaissaient des gens qui m’ont donné de bons conseils et qui connaissaient un très bon agent et ont pu attirer son attention sur moi. Puis le livre s’est vendu, même si c’était juste. (J’ai passé une semaine entière saoul alors que les rejets s’accumulaient…) J’ai sans aucun doute gaspillé l’équivalent d’une vie ou deux de karma pour que ce livre soit publié.

Q : Votre premier roman Thunderer est sorti récemment, le 26 décembre 2007. Quel effet cela vous fait-il de voir votre livre dans les librairies, et avez-vous fait quelque chose pour fêter cela ?

Felix : C’est étrange, déboussolant, comme si je les avais introduits là moi-même, la nuit, mais je ne me souviens pas l’avoir fait. C’est comme s’ils n’étaient pas à leur place et que j’allais avoir des problèmes. Maintenant, j’ai tout un tas de photographies de moi me tenant à côté d’étagères dans des librairies de Manhattan, avec le livre flou, à moitié visible dans un coin et un sourire penaud sur le visage.

Q : Si l’on se penche sur votre livre, une chose qui apparaît clairement, c’est la difficulté que l’on a à classifier Thunderer. Je veux dire, il est annoncé comme étant de la high fantasy, mais j’y ai également vu des éléments de « weird fiction », de l’horreur lovecraftienne, de la fantasy urbaine/gothique, des références à Peter Pan et Charles Dickens, et même quelques influences d’animation japonaise. Comment décririez-vous en quelques mots votre livre à des lecteurs potentiels ?

Felix : L’étiquette high fantasy, je ne l’ai pas choisie, même si je vois tout à fait d’où elle vient. Le livre est très probablement un genre de fantasy, il est situé dans un monde inventé et impossible, et les éléments fantastiques qui le composent ne sont pas du tout discrets mais au contraire vifs et tape à l’œil. Il y a des héros qui affrontent des monstres maléfiques et des dieux fous. Il y a de la magie, d’une certaine manière. Mais en même temps il y a aussi, comme vous dites, plein d’autres trucs qui atténuent et qui (j’espère) compliquent les éléments de fantasy.
Je dirais probablement que c’est principalement de la « weird fiction », mais c’est un peu une échappatoire parce que comme je le comprends, l’une des caractéristiques principales de la weird fiction c’est que c’est un mélange confus d’éléments de genres littéraires différents, pour provoquer un effet déstabilisant ou déboussolant, ou juste parce que c’est cool… Et donc cela nous ramène à notre point de départ.
Dickens a été une influence explicite, ainsi que Victor Hugo. De même pour Lovecraft. Les dessins animés n’étaient probablement pas une influence consciente, même si vous n’êtes pas la première personne à en parler, donc pourquoi pas ? J’ai vu que vous avez évoqué Miyazaki dans votre critique, ce qui est très flatteur, j’adore ce qu’il fait.
Bref, pour répondre à votre question, quand je décris le livre aux gens, j’explique que c’est de la fantasy, il n’y a pas de véritable combat à l’épée, mais il y a quelques combats au couteau : ça a l’air de marcher.

Q : J’ai vu dans l’interview que vous avez accordée à Jeff VanderMeer que vous ne lisez « pas énormément de fantasy » par rapport au reste, cependant votre roman est tout à fait fantasy. Pourquoi avez-vous décidé d’écrire un roman « fantasy » plutôt qu’autre chose, et qu’espériez-vous accomplir avec « Thunderer » ?

Felix : J’ai dit ça ? Cela dépend de la manière dont vous définissez le genre. À l’époque, je pense que je venais tout juste de commencer à parler avec des gens à fond dans le domaine, et je commençais vraiment à me rendre compte de l’étendue du genre et à quel point il ne m’était pas familier.
Je lis pas mal de fantasy, au sens large du terme, mais ce que j’aime vraiment se trouve plutôt en périphérie du genre, dans la forme et le fond, comme « Shriek » de Jeff VanderMeer, ou « Jonathan Strange & Mr. Norrell » de Susanna Clarke. Et beaucoup des trucs que j’aime qui ne sont pas vraiment de la fantasy sont quand même marqués par le fantastique, le bizarre, le grotesque, l’absurde ou le surréalisme.
D’un autre côté, je n’ai toujours pas lu beaucoup de trucs qui sont certainement au cœur du genre aujourd’hui – par exemple, je n’ai pas lu le moindre mot de Robert Jordan, ou George R. R. Martin par exemple. Je sais, je sais, je devrais, j’entends de bonnes critiques, et j’ai l’intention de le faire quand j’aurai le temps, mais jusque là je ne l’ai jamais eu. C’est un grand manque dans mes lectures, et c’est donc difficile pour moi de répondre questions lors d’interviews où on me demande de donner mon avis sur le genre.
J’ai écrit de la fantasy parce que je pensais que ce serait amusant, parce que je voulais écrire quelque chose de vraiment étrange, et parce qu’un genre de roman de gare-aventure-narration ressemblait à un cadre sur lequel enchaîner l’imaginaire et l’ambiance que je voulais. Et franchement, à un niveau plus fondamental, la réponse à votre question est que je me suis assis pour écrire et c’est ça qui est sorti. Une grande partie m’a surpris, aussi. Mise à jour : Depuis cette interview, j’ai enfin acheté un exemplaire du « Trône de Fer ». GRRM sera sans doute soulagé de savoir que jusque là j’ai aimé. … pour la question sur les habitudes de lecture. (J’ai couru l’acheter mercredi, je me suis soudain senti grossier en annonçant au monde que je n’avais jamais pris le temps de le lire.)

Q : Intéressant… Maintenant, comme vos goûts en matière de lecture sont si variés, ce qui s’étend aussi à vos influences, est-ce que cela vous donne un avantage pour apporter une perspective unique au genre, et si oui, pourquoi ?

Felix : J’imagine que ce serait très difficile d’écrire une histoire de fantasy intéressante sans lire autre chose que le genre. D’ailleurs, j’imagine qu’il serait très difficile d’écrire un roman-littéraire-grand-public-sur-un-universitaire-d’âge-moyen-qui-a-des-aventures sans lire autre chose aussi. Où trouveriez-vous vos idées ?
Ah, bien sûr, la vie, oui.

Q : Outre le fait que « Thunderer » soit difficile à classer, j’ai trouvé que vous aviez fait un excellent travail dans la construction du monde, l’évolution de vos personnages, et dans l’écriture d’une histoire imprévisible. Tout d’abord, d’où vous est venu le concept de la ville d’Ararat, apparemment infinie, impossible à placer sur une carte, et inconstante ?

Felix : Premièrement, merci. Ensuite, pas sûr. Tout n’était pas calculé. Je savais que je voulais créer un monde fondamentalement irrationnel, qui s’oppose à la compréhension, qui soit trop complexe et étrange pour que les gens en aient plus qu’une minuscule vue partielle, un monde fondamentalement injuste. (cf : William James : « La nature est partout gothique, pas classique. Elle forme une véritable jungle où tout est provisoire, à moitié ajusté au reste et négligé. ») Et je voulais que mes personnages essaient sans succès de comprendre leur monde. Et puis c’était logique que le problème soit essentiellement géographique – simple, frappant, offrant de nombreuses possibilités d’intrigues et permettant d’établir une analogie compréhensible entre les actions des Atlas-maker et celles des explorateurs ou des cartographes dans le monde réel.
Je pense que si vous vous lancez dans la construction d’un monde de fantasy, ce n’est pas plus mal si c’est un endroit où les règles sont différentes. Je me méfie des livres qui utilisent la magie pour simplifier le monde.

Q : Ensuite, vous mentionnez ailleurs sur Internet que beaucoup de vos personnages sont librement inspirés de personnages historiques comme le voleur londonien du XVIIIème siècle, Jack Sheppard. Pourriez-vous nous donner d’autres exemples ?

Felix : Eh bien, Jack est en quelque sorte inspiré moins par le personnage lui-même que par le mythe accumulé autour de lui, la renommée folle qu’il a acquise – et pas parce que c’était un voleur, Londres n’a jamais manqué de voleurs, et il n’avait rien de spécial dans ce domaine, mais parce qu’il n’arrêtait pas de s’échapper de prisons dont on n’était pas censé pouvoir s’échapper. Quatre évasions en une glorieuse année. Deux cent mille personnes se sont rendues à son exécution et ont assailli son corps comme s’il était un saint. C’était probablement la personne la plus populaire de Londres pour au moins les cent prochaines années. Il était l’évasion personnifiée, et tout le monde l’aimait pour cela, à un point qu’il est difficile de comprendre pour des gens du 21ème siècle. Qu’est-ce que cela nous apprend sur la société dans laquelle il vivait ? Quatre évasions, ils l’ont pendu avant qu’il ait le temps de s’évader une cinquième fois. « The London Hanged » de Peter Linebaugh est un très bon livre sur Sheppard, si cela intéresse quelqu’un.
Qui d’autre ? Les Atlas-makers sont inspirés par les Encyclopédistes du XVIIIème siècle. J’imagine une page de l’Atlas comme ressemblant un peu à la célèbre tentative dans l’Encyclopédie de faire une classification systématique de toute la connaissance humaine… mais transformée en carte. Et le nom de mon personnage Holbach est une référence à l’un des principaux philosophes ayant participé à l’Encyclopédie, Paul-Henry Thiry, le baron d’Holbach, mais en dehors du nom, du travail et de la perruque, ils n’avaient vraiment rien en commun, j’ai seulement aimé le nom.
Le groupe de fascistes / puritains / pyromanes en robes blanches qui cause des problèmes à Jack est vaguement inspiré de la foule de jeunes fanatiques de Savonarola, qui ont menacé / purifié Florence au 15ème siècle.
Et puis il y a des personnages qui se sont tellement éloignés de leur source d’inspiration qu’il n’y a plus vraiment de ressemblance – par exemple, le Président Cimenti, à l’origine, était censé être inspiré par Cosimo di Medici, mais j’ai retiré tout ce qui étoffait ce lien rapidement, parce que c’était ennuyeux et mauvais et puis, de toute façon, je ne pouvais pas le faire coller avec le reste.

Q : Enfin, que sont d’après vous les clés de l’écriture d’un grand roman de fantasy ?

Felix : Je ne sais pas s’il y a une réponse à cette question – le genre peut faire beaucoup de choses différentes, bonnes ou mauvaises. J’aimerais assez faire quelque chose de très différent de « Thunderer » et sa suite, après.

Q : À ce sujet, je pensais que vous aviez signé un contrat pour deux livres avec Bantam Spectra, et vu comment le livre se termine, j’étais pratiquement sûr qu’il y aurait une suite. Alors que pouvez-vous nous dire à ce sujet ?

Felix : Le titre de travail est « The Gears of the City ». J’ai envoyé par e-mail un brouillon corrigé à mon éditeur il n’y a pas quinze minutes. Croisons les doigts.
Sans vouloir donner trop de détails : on suit Arjun alors qu’il pénètre plus profondément dans les coulisses de la ville. On en apprend plus sur les Montagnes, au cœur de la ville, et sur Shay. On découvre de nouveaux personnages, dont divers fous, visionnaires, et obsédés qui sont les compagnons et les rivaux d’Arjun dans les parties secrètes de la ville ; un membre des Atlasmakers, déplacé dans le temps et aux mœurs dépravées ; des policiers, des anarchistes ; des oiseaux étranges et une armée de fantômes ; une terrible créature qui est plus ou moins ma version du dragon ; un Hôtel diabolique et conscient, ce qui pose problème ; et trois sœurs hantées par tous les désagréments à venir…

Q : Eh ben, cela à l’air excellent ! Votre prochain livre n’arrivera jamais assez vite. Et qu’en est-il d’autres projets d’écriture ? Y a t-il quelque chose dont vous puissiez nous parler ?

Felix : Une ou deux choses mais rien dont je sois vraiment prêt à parler. Mais si vous n’y voyez pas d’inconvénient, j’aimerais en profiter pour glisser un peu de pub pour cette nouvelle anthologie sur la littérature « New Weird » (The New Weird) parce que c’est incroyablement sensationnel de voir mon nom sur la couverture aux cotés de certains de ces autres noms. Jetez-y un œil ! Tout le monde doit y jeter un œil.

Q : Maintenant que « Thunderer » est sorti et que vous avez un peu de recul sur le processus d’écriture, qu’est-ce qui a été le plus difficile dans l’écriture du roman, qu’est-ce qui a été le plus facile, et qu’avez-vous appris de l’expérience qui vous ait aidé avec le nouveau livre ?

Felix : Le plus difficile, et de loin, a été de revenir sur le manuscrit, après des mois à travailler sur autre chose, pour apporter les modifications suggérées par mon agent ou mon éditeur. J’aime bien faire des modifications tant que le livre est encore frais dans mon esprit, tant que tout semble encore vivant et malléable. Mais après un ou deux mois, c’est fixé, et revenir dessus c’est comme essayer de tailler une pierre avec les dents. Du moins au début.
J’essaie de m’améliorer dans l’ébauche de mes histoires, pour le bien de ma propre productivité et mon équilibre mental, mais cela ne vient pas tout seul.

Q : Je m’avance peut-être un peu, là, mais avez-vous été approché par quelqu’un pour une éventuelle adaptation du roman ?

Felix : Non. Ah, j’aimerais bien.

Q : Personnellement, je trouve que « Thunderer » ferait un très bon dessin animé ou roman graphique. Selon vous, comment adapteriez-vous le livre ?

Felix : Je n’essaierais pas de l’adapter moi-même, si c’est ce que vous voulez dire. Je pense que quand des écrivains essaient d’adapter leur propre travail pour d’autres media en général c’est plutôt très écrit et plat. Je ne sais pas écrire un scénario ou le script d’une BD, et je ne pense pas avoir le temps d’apprendre en ce moment. (ou de désapprendre ce que l’on apprend en écrivant un roman.)
Mais si quelqu’un d’autre voulait essayer, j’en serais ravi et flatté.
Je suppose que si Miyazaki voulait essayer, cela ne me poserait aucun problème. J’imagine que si Guillermo del Toro faisait une offre, je ne dirais pas non.
Pour un roman graphique, Eddie Campbell, Steve Yeowell ?

Q : En plus de votre site web, vous avez aussi un blog et il y a même une vidéo promotionnelle pour votre livre. Quels avantages offre internet, particulièrement pour un jeune auteur comme vous, et avez-vous d’autres idées sur la manière dont les auteurs et les éditeurs peuvent utiliser internet pour promouvoir leurs livres ?

Felix : J’en sais rien, à vous de me le dire. Je viens juste de commencer à gérer quelques bannières publicitaires, la semaine dernière, et j’étais tout excité.

Q : Je n’ai pas eu l’occasion de vous demander de participer à mon article sur les livres que les auteurs ont préférés en 2007 et ceux qu’ils attendent en 2008, mais j’ai pensé que je pourrais profiter de l’occasion. En gros, c’est une question en trois parties, mais étant donné que nous avons déjà couvert une partie, on va passer à la suite : Quels ont été vos livres préférés en 2007, et quels sont les titres que vous attendez le plus en 2008 ?

Felix : Mes préférés en 2007 : « Against the Day » de Thomas Pynchon. Je voulais vraiment que les lecteurs de fantasy le lisent ; je voulais le voir remporter un prix aux World Fantasy Award. C’est – entre autres – une énorme et magnifique épopée steampunk. Il y a des dirigeables, des voyages dans le temps, des fantômes, des sorciers qui ont le don d’ubicuité, des cowboys, un génie maléfique du nom de Scarsdale Vibe, des villes anciennes mystérieuses, des réseaux de tunnels souterrains, des sociétés secrètes, de terribles armes laser, etc. C’est magnifique et formidable. Les inconvénients : c’est un très gros livre, imprimé très petit.
« Sacco and Vanzetti Must Die ! » de Mark Binelli. La vie de ces anarchistes célèbres racontée de nouveau comme l’histoire de deux stars de films muets comiques. Un des livres les plus étranges et originaux que j’aie jamais lu, brillant et subversif.
Livres de 2008 : « The Situation » de Jeff VanderMeer. Présenté comme étant un croisement entre Gormenghast et Dilbert. Je crois qu’il sort très bientôt. Les extraits qu’il a mis sur son blog sont tout simplement géniaux. Et je meurs d’envie de savoir de quoi parle « Kraken » de China Mieville – je crois qu’il est censé sortir plus tard dans l’année.

Article originel.


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