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Nouvelle interview de Hal Duncan !

Par Luigi Brosse, le mercredi 18 avril 2007 à 13:59:00

Hal DuncanSans aucun doute l'un des évènements de l'année prochaine lorsqu'il nous arrivera traduit en français, nous n'avons pu résister et attendre celle-ci pour critiquer ses deux romans !
Mais aujourd'hui, c'est la traduction d'une nouvelle interview, toujours en provenance de notre camarade Patrick Saint-Denis, que nous vous proposons en lecture, dès maintenant !

L'interview traduite

Sans vendre la mèche, que pourriez vous dire à des lecteurs potentiels du Book of All Hours ? Pour être franc, je ne vois pas comment le résumer en quelques mots.

L'idée centrale est le Book of All Hours («livre de toutes les heures»), un tome antique qui contient toutes les histoires écrites à ce jour et toutes les histoires jamais écrites, une sorte de croisement entre le Necronomicon de Lovecraft et le Book of Sand de Borge, ainsi qu'un plan de la réalité elle-même – qui est une sorte de multivers à la Moorcock, le « Vellum », possédant trois dimensions temporelles. Concevez-le comme un mythe ancien. Une histoire au sujet de Prométhée, disons, a un début et une fin, un passé et un futur, la dimension du temps que nous connaissons. Mais peut-être des variantes de cette histoire existent, ou les Corinthiens la racontent d'une certaine façon et les Athéniens d'une façon légèrement différente, comme des mondes parallèles, un seconde dimension côte à côte. Et finalement, vous avez les couches dues aux révisions et aux répétitions, où l'histoire de Prométhée peut être la énième répétition du primitif « voleur de feu », ainsi dans le Vellum, le temps a une dimension de haut en bas, avec des mondes plus anciens, des mondes d'anges et de démons enterrés dans la poussière sous nos pas, pour ainsi dire. Quelle version est l'histoire « réelle » de Prométhée ? Celle des Athéniens ou celle des Corinthiens ? Celle dans la pièce d'Eschyle ou celle racontée autour d'un feu de camp paléolithique ?

Peut-être l'histoire « réelle » est « l'histoire de l'histoire » que vous obtenez quand vous rassemblez toutes ses histoires ensemble, regardez les comme un conte unique en trois dimensions temporelles, les similitudes entre les variantes, les modifications dues aux répétitions, les contradictions et incongruités. OK, dans les livres, voici comment je traite les dieux et les démons mythologiques, et nous pauvres mortels aussi ; l'histoire d'un personnage n'occupe pas une unique page du Vellum, elle les occupe toutes, s'étend sur toutes. Voilà le résultat quand vous rassemblez toutes ces versions. Ce que j'essaie de faire, c'est prendre une ou deux versions comme base narrative et les entrelacer ensemble, mais avec des fragments d'autres variantes pour vous donner une illusion d'une histoire plus conséquente en « 3D ».

C'est encore plus complexe car les dieux et les démons de nos mythes sont vus comme étrangers. Ils sont en réalité humains ; la seule chose qui les différencie de nous, c'est qu'ils connaissent la langue du Livre, le langage de programmation de la réalité, et qu'ils l'utilisent pour voyager entre les plis, exister comme entités 3D, récrire leur propre histoires, hacker la réalité, pour ainsi dire. Par conséquent, quand vous avez des personnages qui récrivent leur propre passé, cela crée un scénario sacrément non-conventionnel, profondément non-linéaire. Parce que principalement Vellum et Ink traitent de comment tout s'est foutu en l'air.

En terme de vue d'ensemble, vous avez une équipe d'anges, le Pacte, qui a ce Grand Plan pour l'humanité, qui malheureusement implique d'éliminer tout les étrangers qui ne s'y plieront pas. Quand l'un des ses étrangers crapuleux, Thomas, essaie d'éviter son destin, vous obtenez un fil arraché qui conduit à l'ensemble de la réalité tombant en morceaux. Donc, le fil conducteur c'est lui ainsi que d'autres crapules et renégats de différentes incarnations au travers de différents plis – de Sumer l'antique à la Somme, d'une Amérique post-apocalyptique à un Glasgow fasciste et steampunk – essayant de survivre et peut-être même, espérons le, d'arranger les choses.

Que pensez-vous être votre point fort en tant qu'écrivain / romancier ?

De l'audace et une bonne dose de foutu esprit. En terme de compétences, eh bien, je peux concevoir une bonne phrase, sculpter des personnages attirants, et maîtriser dans mon esprit un scénario métafictionel à perdre la raison, mais en parler comme des « forces » serait se montrer suffisant et vaniteux, et je suis sûr que certains seraient en désaccord avec ma propre évaluation. Donc ce que je tends à identifier comme la chose sur laquelle je suis le plus concentré, la qualité que je considère la plus importante et que j'aimerais envisager comme mon atout majeur est que j'ai la plus profonde indifférence pour les notions préconçues sur ce qui peut et ne peut pas se faire dans l'écriture. Si je me mets à faire quelque chose, je ne fais pas les choses à moitié, même si on dirait la chose la plus stupide, la plus folle au monde à faire... comme écrire un monstre de 400000 mots de ce qui pourrait être décrit comme de la Fantasy Cubiste.

Peut-être que « folie » est une meilleure définition.

J'ai lu quelque part que ce qui est finalement devenu le scénario de Vellum et Ink a commencé par être une simple nouvelle. Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur la voie qui vous a conduit de ce fragment à ce qui est devenu le Book of All Hours ?

Il existe un histoire – en fait « une blague d'adolescent sans scénario » correspond mieux qu' « histoire » - qui met en scène une version antérieure de Jack Carter (en tant que loup garou) et dans laquelle j'arrivais à l'idée du Livre. Puis il y eut une longue période d'écriture consacrée à une pile de romans et de nouvelles avant que finalement j'écrive cette autre histoire, « La Route de Toute la Poussière » qui dépeignait une version de Reynard Carter et dans laquelle j'ai réellement planté l'idée du Livre. J'ai réalisé avoir le prologue d'un roman quand je l'ai examiné, et quand j'ai regardé la pile d'histoires et de nouvelles s'étirant jusqu'à la première apparence du Livre, j'ai réalisé qu'en dix ans, sans le savoir, j'avais en réalité écrit le Book of All Hours.

En fait, ce premier jet fut brûlé comme tout un paquet de foutaises puériles, mais j'avais découvert le potentiel du Book of All Hours, et j'avais essayé de l'écrire. J'avais ce Grand Plan d'une série épique en quatre volumes, chaque volume basé sur une saison et une période de la journée : Automne/Crépuscule ; Hiver/Nuit ; Printemps/Aube ; Été/Jour. Il y avait des concepts comme le Cant (le langage magique des étrangers) et les mitebits (l'encre nanotechnologique qui les incarne) qui finiront dans Vellum et Ink, mais mon premier essai d'une énorme œuvre unique échoua complètement. J'étais bien trop ambitieux, en partie parce que je venais de lire Finnegans Wake et que j'étais enchanté par l'utilisation des jeux de mots de Joyce pour exposer la réalité comme un flux complet, en partie car je n'avais pas une idée assez claire de l'histoire que je voulais raconter et pourquoi. De toute façon, je n'avais pas les compétences pour écrire le livre que j'aurais voulu.

J'ai donc remisé ça et je suis passé à un autre Grand Plan. L'idée des étrangers est née comme une façon de regrouper les mythologies du monde, émergeant dans ma première histoire publiée, qui deviendra plus tard la scène de Slab City dans Vellum, où Metatron rencontre Phreedom et Finnan. Je voulais faire une série complète d'histoires interconnectées dans ce mythe, des histoires à propos de ces anti-conscrits, de ces déserteurs essayant de s'échapper de cette Guerre au Paradis menée par le Pacte, à propos des humains emportés par l'apocalypse. Mais cela aussi échoua ; j'avais trop d'autres idées que je souhaitais écrire, se déroulant dans des mondes trop insensés et denses pour tenir dans ce mythe.

Le Book of All Hours n'en finissait pourtant pas de ré-émerger, accompagné d'autres thèmes, comme les étrangers ou le Cant, apparaissant dans le scénario Lovecraftien d'une expédition à Kur, ou les aventures à la Indiana Jones à Tell-el Kharnain. Phreedom et Finnan prenaient la poussière, mais Jack et Puck Reynard étaient des personnages constants, leur relation se répétant encore et encore, liée au travers des histoires. La mort de Puck dans une histoire expliquait la folie de Jack dans d'autres. Puis, comme je le disais, j'ai écrit « La Route de Toute la Poussière » qui rassembla tous les morceaux. J'ai réalisé finalement que ce que j'avais écrit durant les dix dernières années était une unique énorme mosaïque. Je n'avais pas réalisé combien les liens étaient profonds avant que je ne les lie en un livre, vraiment, c'était comme si je mettais les pièces en place, essayant de découvrir ce qui rentrait dans les blancs, ce qui allait, ce qu'il fallait réécrire entièrement (pratiquement la totalité), et Phreedom revint au triple galop, avec son frère perdu Thomas en tant que lien entre le mythe des étrangers et les histoires de Jack et de ses cohortes.

Est-ce que le scénario a beaucoup divergé depuis que vous avez commencé à écrire la série, ou aviez-vous l'intrigue plus ou moins en tête depuis le tout début ? Est-ce que certains personnages ont été ajoutés ou étoffés depuis vos intentions originelles ? Avez-vous corrigé votre plan initial durant l'écriture de la série ?

Puisque la majorité des fils narratifs avaient été écrits séparément, dès que j'ai commencé à les tisser ensemble en une grosse structure thématique, il devint vite clair qu'ils devaient subir un profond travail. Mais ce n'étaient pas vraiment changer le scénario mais plutôt en créer à partir des liens qui existaient entre eux, apporter un meilleur éclairage sur telle partie de l'histoire, intervertissant un personnage dans cette séquence-ci. Vous savez comment les fragments d'un hologramme contiennent l'image totale mais avec seulement leur propre zone focalisée ? Toutes ces histoires et nouvelles que j'avais étaient comme des fragments d'un hologramme que je tentais de reconstituer, afin que l'Image Principale soit à nouveau entière et claire. Seulement ces histoires étaient elles-mêmes constituées de fragments ; elles étaient des expériences ratées qui avaient été collées ensemble dans le mauvais sens, mélangeant leur version de l'Image Principale. Il y eut donc un tas – et je dis bien un tas – de révisions radicales, les explosant et les recombinant.

Quand j'ai commencé sérieusement Vellum, par exemple, l'intention originelle était d'avoir le second volume focalisé sur Jack, mais l'histoire de Finnan émerge tellement dans la séquence de la Somme dans le Tome Un, que le scénario entier du Lien de Prométhée dans le Tome Deux demandait d'être écrit depuis zéro. Tandis que le Tome Trois devait se focalisé sur Joey, mais transformer le fil de la pièce de l'arlequin en trame principale a modifié tout ça.

Et pourtant, j'ai des débuts comme « La Route de Toute la Poussière », ou des fins plus ou moins comme la narration, l'intrigue et les interactions de Tell-el Kharnain dans lesquelles tout est déjà tracé. Il y a des scènes de référence là-dedans, comme la rencontre finale entre Finnan et Phreedom, où j'ai écrit la résolution d'une intrigue que je n'avait pas même écrit dix ans plus tôt. C'est bizarre. Je pense que mon subconscient savait exactement ce que l'histoire serait, il me l'a juste fait découvrir de manière dure sur une durée très longue.

Quelle est selon vous la partie la plus dure sur l'ensemble du processus nécessaire à l'écriture du Book of All Hours ? Chaque nouvel ajout révèle une nouvelle profondeur à cette série qui a déjà montré à quel point elle est riche et complexe.

Il s'agit définitivement de ce processus de re-combinaison. Quelques fois, c'était le chose la plus simple au monde. Tandis que de nouveaux morceaux s'emboîtaient, souvent il devenait totalement évident où la pièce suivante devait aller, comment elle devait être remaniée pour s'ajuster. Mais cela créait aussi des endroits où il y avait un gros trou vide, et je le regardais, sachant que quelque chose n'allait pas mais ne sachant pas exactement quoi.

Dans le Tome Trois, par exemple, « Hinter's Knight », vous avez ces liens narratifs de deux histoires alternatives liées autour de Reynard, l'une où il est un propriétaire de night club à Berlin, l'autre où il est interviewé par le MI6. La plupart des liens entre ces deux là et le fil narratif principal sont juste des pensées thématiques. Et le tome complet – en tant qu'Hiver et Nuit – doit être, eh bien, il s'agit des profondeurs du chaos, quand la merde leur a bel et bien tombé dessus ; ça doit être sauvage, Saturnien. La manière dont ces fils sont ajustés s'apparente autant aux idées rebondissant entre ces deux narrations qu'à l'intrigue principale qui les intègre.

Cela signifie que vous devez trouver le moment de transition juste pour basculer d'un fil à l'autre, et ce point peut être assez abstraitement défini s'il s'agit d'une histoire de thème plus que d'autre chose. C'est comme un DJ mixant. Vous savez que vous pouvez mélanger ces deux chansons, le rythme de celle-là, un extrait de celle-ci, et ça va rendre sacrement bien, mais vous devez avoir le bon timing, tout doit être synchronisé. Et avec ce genre d'écriture, une scène qui n'est pas à sa place peut mettre tout en l'air. J'ai donc eu des moments à m'arracher les cheveux, en particulier avec ce tome. L'un des fils narratifs a d'ailleurs été arraché et mis de coté complètement.

Les personnages mènent souvent une vie de leur coté. Lesquels parmi les vôtres avez-vous trouvé le plus imprévisible à rédiger ?

Pour la majeure partie, dans Vellum et Ink, car j'ai bâti trois des quatre volumes autour de sources existantes – des mythes sumériens et des tragédies grecs – les personnages étaient liés par ces contes existants. Bien que Finnan soit très fortement un exemple de ses personnages fait chair, sa voix éclatant de la séquence de la Somme et devenant, vous pourriez très bien dire, la voix du Vellum tout entier, malgré cette émergence du personnage qui m'a conduit à écrire le Lien de Prométhée depuis zéro, on ne peut pas vraiment dire qu'il était imprévisible. En fait, ce serait plutôt l'opposé. En réalisant qui il était en tant que personne, l'histoire complète de Prométhée s'est clipsé autour de cette identité. C'était plus comme comprendre son histoire et lui laisser la raconter avec ses propres mots, plutôt que de créer un personnage sans futur écrit et puis lui laisser décider que vos plans pour son futur, pour l'histoire sont faux.

Même les personnages les plus radicaux et capricieux comme Jack et Puck, qui continuent à jaillir de ma psyché de temps en temps, (respectivement) marchant d'un air arrogant et sautillant gaiement sur la page librement, même ceux là ont tendance à jaillir accompagnés d'histoires toutes faites autour d'eux, je trouve. Ce qui peut être étrange, sachant qu'un paquet de mes personnages sont basiquement des rebelles et des refuseniks, et que la majeure partie de Vellum et de Ink parle de personnages rejetant les rôles « écrits » pour eux.

Les apparitions précédentes de personnages homosexuels dans des livres de fantasy / SF avaient toujours quelque chose de gauche, qui ne sonnait pas juste. Et pourtant, plutôt que d'essayer de le faire « accepter » par les lecteurs, vous avez juste poursuivi et mis la relation entre Jack et Puck au premier plan pendant les deux volumes. Est-ce que c'était intentionnel dès le début ? Ink contient des scènes sexuelles visuelles entre les deux, et je me demandais quel type de réactions ces passages avaient produit parmi les lecteurs et les critiques ?

L'une de mes bêtes noires est cette obsession que vous avez dans certains genres de fantasy, en particulier dans les histoires de vampires, je dois le dire, où être gay est synonyme de chemises plissées, de moues boudeuses et de regards langoureux avec des yeux de biche. Enfin, au moins faites que ce soit subversif en appliquant cette apparence à un personnage hétéro, et au moins ayez les tripes d'être terre à terre et indécent. Ces trucs sont juste du porno homo soft à tendance gothique. Même quand ce n'est pas aussi stigmatisé, il semble qu'il y ait toujours une tendance à stéréotyper les gays comme des gens raffinés plutôt que durs, féeriques plus que fiers, chats plutôt que chiens.

Le second problème avec des personnages gays dans la fiction de genre c'est qu'ils sont généralement marginalisés comme des personnages secondaires, un peu comme une miette de politiquement correct. Ouais, donc ton héroïne a un Meilleur Ami Gay, la belle affaire. Donc ton groupe de héros a un pédé qui leur colle au train ; ça ne m’impressionne pas.

Le dernier problème, c'est que même quand vous avez un protagoniste bien présent, ils ne sont généralement pas assez typé. Ce que je veux dire, c'est que l'écrivain ressent le besoin de montrer qu'il est « normal » d'être gay, par conséquent les personnages sont décrits de façon Réaliste plutôt que comme des héros Romantiques. Il y a des portraits intelligents et sensibles de gays « bien comme tout le monde ». Mes couilles que tout ça. Les gays stigmatisés sont chiants. Les gays marginalisés sont frustrants. Mais les gays normaux sont juste trop plats. Je veux un personnage gay qui fait tout péter. Je veux un James Bond gay, un Jerry Cornelius gay, un Superman gay, un Indiana Jones gay, un Clint Eastwood de Quand les aigles attaquent gay. Achille n'était pas normal. Il était un emblème gay, à trainer le corps d'Hector dix fois autour des portes de Troie pour avoir tuer son petit ami. Voilà ce que j'appelle avoir du caractère !

C'est ainsi que Jack s'est frayé un chemin vers l'existence, comme conséquence de mon désir de voir un vrai, un véritable héros, casse couilles, armé de pistolets, quelqu'un qui botteraient des culs, serait un Homme, abattrait le système, ferait tout ce que vous attendez d'un héros, à part qu'il prendrait le mec plutôt que la fille. Puck a commencé par n'être pas grand chose de plus que c'est intérêt amoureux dans les passages de flash-back de Jack, mais quand j'ai commencé à les utiliser dans d'autres scénarios, leur relation s'est développée et, dans le conte de fée racontant le meurtre de Matthew Shepard, elle est devenue un moyen de parler de sexualité à un niveau bien plus sérieux. Il n'y a jamais eu de pensée concernant des précautions à propos de ce sujet, jamais de soucis au sujet de savoir si les gens « l'accepteraient » ou pas. Décrire Jack, c'est comme atteindre votre terroriste intérieur, tandis que décrire Puck c'est comme atteindre votre part féerique, aucun d'entre eux n'a beaucoup de respect pour les conventions.

Et pour les réactions, j'ai reçu de bonnes critiques dans la presse gay, ce qui est cool. Dans le monde de la SF / F, il y a eu un peu de grogne, par certains hauts placés, à propos de l'érotisation de Puck – mais il semble qu'il s'agisse plus du fait qu'il perde un peu profondeur comme personnage en devenant trop emblématique. J'ai l'impression qu'ils n'en ont pas compris le sens pour une histoire qui s'appuie autant sur les salopes de magazines et les archétypes, et par ailleurs, le rejet en masse de l'érotisation me semble être une névrose culturelle – l'esprit versus la chair, le cerveau versus les choses du corps. La sensualité est bonne. Mais voilà quoi.

N'empêche, à part ça, les réactions dans leur ensemble ont été extrêmement positives, et il n'y a personne à qui je puisse penser qui ait exprimé une atteinte ou un dégoût de manière réac. Je pense qu'un certain nombre de lecteurs de SF / F misent plutôt sur les outsiders. Et ceux trop conventionnels et trop conservateurs, qui ont été déstabilisés par un peu de sexualité gay ont peu de chance de finir les 100 premières pages de toute manière, je suppose.

Y'avait-il des conventions de la fiction spéculative que vous vouliez détourner ou briser quand vous vous êtes mis à écrire The Book of All Hours ?

Chacune d'entre elles. OK, c'était une réponse facile, mais partiellement vraie. Je ne me suis pas mis en route avec l'idée géniale d'être non-conventionnel juste pour le plaisir – pour être, une sorte de rebelle, mec, ou une sorte de trop cool – mais je suis réellement attiré par les salopes de magazines et les clichés... mais avec un forte volonté malfaisante qui fait que je veux foutre le bazar, car c'est plus drôle comme ça.

Un exemple, vous avez une carte au début de Vellum, pour ainsi dire, décrite plus que dessinée mais c'est toujours une carte, une convention de la fantasy classique. En fait, vous avez les cartes dans le livre qui grossissent dans des proportions inconcevables, au point que vous pouvez reléguer ces autres cartes comme du menu fretin, et vous avez aussi la « carte de feu » de la première ligne, que vous pouvez voir comme un symbole brûlant de la globalité. Mais en même temps, cette « carte de feu » est une référence sentimentale à ces vieux films épiques, où il y avait une voix grave et un texte défilant sur du vieux parchemin qui commence à noircir avant de brûler et d'entrer dans l'action. Mec, comment peut-on ne pas aimer cette daube ? Pareillement dans Ink, tu as une série complète de pastiches de la narration façon pulp, tout depuis les mauvais romans de Sword & Sorcery en passant par le Space Opera kitsch et les séries radios débiles.

Où je voulais casser les conventions, c'était en ce qui concerne le dualisme moral entre le Bien et le Mal que l'on voit souvent dans ce genre. Ce qui ne m'intéresse pas. Par conséquent, je voulais donner un bon coup de neuf à l'idée que le héros doit être intrinsèquement bon. Dans ce but, vous avez des indices éparpillés tout le long des livres qui font de Jack un héros classique à mythe unique – le garçon élevé du coté obscur, secrètement le sauveur, complété par des prophéties et dieu sait quoi – mais il commence vraiment comme un lancier du Pacte dans Vellum, et dans un fil de Ink, dans un pli, son idéalisme héroïque le conduit à être SA comme tout bon croyant fasciste. Je voulais aussi déchirer l'idée du méchant qui est juste méchant, et Joey, dans Ink, devient réellement un moyen de déconstruire ce stéréotype.

Quand on va au fond des choses, c'est probablement les thèmes implicites que je veux casser, les messages moraux implicites des conventions plutôt que la convention en soi, parce que ces thèmes peuvent être un fatras conservateur.

Quelle a été l'étincelle initiale qui a généré l'idée qui vous a mené à écrire The Book of All Hours ?

J'étais à l'université dans les années 90, et j'avais le Necronomicon de Lovecraft et le Book of Sand de Borges à l'esprit, en parallèle avec les « books of hours » que j'étudiais en Histoire de l'Art – ces travaux médiévaux, méditatifs, comme ces manuels pour vivre une vie vertueuse. J'étais un peu dans une période « occultisme et apocryphes » - parcourant le livre d'Enoch et ses semblables à la bibliothèque de l'université – j'ai donc décidé, par curiosité, de lancer une recherche sur Nostradamus dans la base de données de la bibliothèque. Il s'est avéré qu'ils avaient une copie, mais en bas dans la « Collection Spéciale », dont je ne connaissais rien, n'ayant jamais été là dessous. Je suis donc allé y jeter un œil.

J'ai donc trouvé cette pièce dans les tréfonds du bâtiment, bordée par des murs de bibliothèques aux panneaux de verre, toutes remplies de tomes reliés en cuir, et il y avait un gars à un bureau, clairement excité par la pensée de pouvoir faire quelque chose pour quelqu'un. Tout semblait... magnifique, et j'étais ici sur un coup de tête, mais avant d'avoir pu penser à quoi que ce soit, je lui avais déjà dit ce que je cherchais, et il m'avait donné une carte à remplir pendant qu'il allait chercher le livre. J'ai commencé à remplir le nom de mon tuteur et des détails du même acabit sur la carte, finissant tandis qu'il revenait avec ce monstre de livre ancien. Je veux dire, cette chose est vraiment ancienne, et doit être manipulé avec des gants pendant qu'elle repose sur des coussins en mousse pour ne pas l'abîmer. Et j'étais là pour faire joujou par pure curiosité. C'était trop tard à présent pour repartir sans avoir l'air d'un complet abruti, je l'ai donc amené jusqu'à un bureau.

Et bien sur, c'était tout en français médiéval, dont je ne comprends pas un foutu mot.

Tout ce que je pouvais faire, c'était m'asseoir pendant quinze minutes, tournant les pages, faisant mine de prendre des notes de temps en temps, terrifié par l'idée que je perpétrais un outrage vis-à-vis de cet artefact sans prix sans autre justification que celle de ma curiosité. Finalement, je me suis levé et j'ai fait de mon mieux pour avoir l'air d'avoir satisfait un point abstrait d'une curiosité studieuse tandis que je laissais le conservateur prendre le Livre Extrêmement Précieux des mains du Crétin Congénital.

Mais ce qu'il faut retenir, c'est que c'était la première fois que je tenais un tel livre, regardais les pages de près, et le fait qu'il était énorme et relié de cuir et totalement incompréhensible donnait l'impression de tenir ce foutu Necronomicon en personne. C'était juste une sorte de chose totalement mystérieuse, tel un grimoire sorti d'une histoire de fantasy. Et là, quelque part à l'intérieur, des idées se sont mises en place – ce livre et les livres des heures et Borges et Lovecraft – et c'est devenu l'idée que l'objet magique ultime pour un livre de fantasy était, eh bien, un livre. Quel lecteur passionné n'est pas un tout petit peu amoureux avec ces livres en tant qu'entités, ce qu'ils représentent ? Quel artefact magique pourrait être plus puissant que la chose même dans laquelle le royaume de fantasy est défini ? Quel pourrait être le livre ultime ? Un livre infini, bien sûr, comme le Book of Sand contenant tous ces royaumes, notre monde inclus. Un livre de secrets antiques comme le Necronomicon. Un livre des heures qui était le manuel ultime pour la réalité elle-même.

Et voilà, The Book of All Hours.

Beaucoup ont souligné votre sympathie pour le plaidoyer politique et social dans Vellum et Ink. Quelle importance accordiez-vous, en tant qu’auteur et en tant que personne, au fait de glisser cette facette dans votre effort d’écriture ?

Il y a un léger conflit entre l’individu et l’auteur pour être honnête. En tant que personne, je crois chaque fois à la supériorité de l’éthique sur la morale. Il y a beaucoup de mœurs socialement construites, je veux dire, qui sont fondées sur la foi aveugle en quelques idées préconçues transmises d'une autorité plus haute (Moïse ou Marx, c’est la même chose pour moi). Je pense que c'est un échappatoire, un refus illogique de prendre la responsabilité de faire ses jugements propres basés sur la raison et l'empathie. À cause de ce manquement de responsabilité morale, la moralité va en réalité main dans la main avec les préjugés et la bigoterie, le fondamentalisme et l'autoritarisme. D'après mon éthique propre, je dois me dresser contre ce moralisme. Je ne me contenterai pas de m’asseoir sans rien faire pendant que le Révérend Fred Phelps, avec les renommés Baptistes Westboro , a toujours cet écœurant petit site, www.godhatesfags.com, avec une animation gif de Matthew Shepard brûlant dans les flammes de l’enfer avec un compteur énumérant le nombre de jours qu’il y a passé. Puisque l’écriture est mon talent et comme c’est un moyen pour combattre ces moralistes contraires à l’éthique, ne serait-ce qu’en réveillant la conscience, eh bien, cela doit constituer une part de mes écrits.

Mais en tant qu’auteur, je sais que le didactisme ne permet pas de faire un bon livre. Vous ne pouvez raconter une bonne histoire si vous ne pouvez le faire honnêtement, et cela implique de faire se questionner vos héros, de voir l’histoire d’après le point de vue des méchants, de refuser la facilité et les rebondissements évidents et grossiers qui rendraient le message artificiel et simpliste. La fiction n'est pas polémique. Ainsi bien que vous ayez beaucoup d'idées politiques et sociales soulevées, avec même des endroits où elles sont explicitement prêchées - comme les emphatiques discours pacifistes et socialistes de Finnan dans Vellum - ça ne signifie pas nécessairement que ce sont mes propres opinions qui ont juste été couchées sur le papier. Dans le cas de Finnan en particulier, il y a des exagérations, des passages où j'ai rendu son socialisme plus extrême que le mien, en tant que membre de l'ensemble du mouvement de Clyde Rouge ; et il y a des contradictions, des défis, comme le fait pour lui d'être pacifiste et pourtant de rejoindre les Brigades Internationales pour se battre dans la Guerre Civile espagnole. Je n'ai pas l'intention de faire de la propagande pour une idéologie particulière ici, mais plutôt de pousser le lecteur à penser, j'espère, à la complexité pour un homme de jongler avec des éthiques contradictoires.

Je veux dire que, selon certains points, Metatron est un des personnages les plus « éthiques » dans les livres, l'Accord entier qu'il a créé étant une tentative pour arrêter les règnes brutaux de seigneurs de guerre étrangers, de dieux autoproclamés qui menaient la grande vie aux dépends de l'humanité durant le Néolithique. C'est un humaniste, un républicain de bien des façons, quelqu'un qui est choisi pour tenter des choses et sauver le monde. Je le respecte pour cela. C'est le reflet de la lutte entre l'éthique et la morale. Vous pouvez respecter quelqu'un pour avoir de l'éthique, pour vivre selon cette éthique, même si vous désapprouvez son éthique. De mon point de vue le fait que quelqu'un utilise à la fois un mode de pensée rationnel et l'empathie est plus important que les idées politiques et sociales particulières qui résultent de cela. Ainsi ma fiction vise plus, je l'espère, à souligner les défaillances de la morale et l'importance de l'éthique qu'à plaider pour une idéologie particulière.

Est-ce que le nouveau récit du mythe de Gilgamesh va être le projet que vous allez aborder ensuite ? Quel est son stade de progression ?

Je suis toujours très engagé dans les phases de recherche. Quant à ce sur quoi je travaille principalement, il s'agit à l'heure actuelle d'une nouvelle pour Monkeybrain Books, mais une fois cela terminé je plongerai dans le roman Gilgamesh. Je n'en dirai pas plus, car le fait de parler des idées n'est pas un problème en soi, mais quant à parler de la progression réelle du projet... c'est vous porter malheur.

Si vous aviez le choix, voudriez-vous avoir un New York Times Best-seller ou un World Fantasy Award ? Pourquoi exactement ?

Est-ce que je ne peux pas avoir les deux? S’il vous plaît ? Je vous en prie sincèrement! Je vous en prie sincèrement, avec un peu de chantilly au sommet s'il vous plait ?

Non? Ah, c’est des conneries. Oh, d’accord alors dans ce cas je devrais prendre l'argent avant la gloire parce que je suis un pragmatique, et un New-York Times best-seller signifie de l'argent dans le compte, ce qui signifie une vie plus confortable, ce qui implique du temps et de l'énergie pour écrire le livre suivant sur ma liste, et celui d'après, et cetera. Cela signifie plus de chances de gagner le WFA avec un livre suivant, bien sûr, mais je suis plus intéressé par la possibilité de continuer à faire ce que j'aime faire. Le WFA, d'autre part, aussi ravi que je sois de le gagner, ressemble à n'importe quel trophée, n'importe quelle bonne critique, n'importe quelle lettre d'un fan. C'est génial pour obtenir la gloire et c'est encore meilleur quand cette gloire peut attirer plus de lecteurs en augmentant la renommée du livre, mais je n'écris pas pour satisfaire mon ego avec des récompenses littéraires jugées ou votées. Je mentirais si je disais que je ne savoure pas chaque morceau d'éloge comme une souillon avide d'attention, mais vous ne pouvez pas prendre ce genre de gloire trop sérieusement ou vous deviendrez un connard. Un WFA est une récompense pour le livre, pas l'auteur. Un New-York Times Best-seller, pourtant- c'est de l'argent que l'on peut boire !

Vellum est la preuve vivante qu'internet peut faire beaucoup de publicité pour un livre. Estimez-vous que la plupart des éditeurs ne comprennent pas encore le réel potentiel de cet outil, notamment quant à l'exploitation de la richesse de sites web sur la fantasy, quant aux des panneaux d'affichage et quant aux blogs ?

Oui, mais je ne suis pas sûr que ce soit totalement une mauvaise chose. La communauté internet est comme une grande convention en ligne, et le bouche-à-oreille fourni par les sites web, les panneaux d'affichage et les blogs - comme les discussions dans les bars – fait que l’agitation et les discussions sont véritables. Il s'agit juste de fans qui brassent de l'air au sujet de ce livre que quelqu'un leur a recommandé et qui les a emportés, d’auteurs bavardant à propos des romans et des techniques de chacun, de ce qu'ils pensent qui va marcher ou pas. En tant que grand bénéficiaire des réactions en chaîne des réponses internet, j’avais des préjugés, mais je pense qu'il s'agit d'une méthode honnête et naturelle. Les éditeurs sont conscients de cela et l’utilisent pour certaines choses. Ils savent que ce site internet là ou celui-ci avec un forum actif peuvent être un bon endroit pour diffuser l’information avec un concours pour gagner un exemplaire gratuit et tout ce qui est bon pour parvenir à ce résultat. Ou encore mes éditeurs polonais ont mis en place une tonne d'entretiens sur des portails divers comme, par exemple, ceux postés sur des forums pour rendre publique ma visite de l'année dernière. Ils savent vraiment que c'est un mécanisme important pour la diffusion des informations de nos jours.

Mais à mon avis on devrait résister aux tentatives faites pour exploiter cela de manière cynique. Il y a quelque chose de minable et de malhonnête dans les campagnes délibérées de marketing viral, et PR devrait toujours être ouvert afin d'être PR. Dans la métaphore de convention, vous ne voudriez pas que les gens soient payés par des éditeurs ou des commerciaux ou des agents ou qui que ce soit pour monter des sondages ou pour agir à leur manière dans des conversations courantes dans le seul but de promouvoir un livre. Vous pouvez avoir des copies gratuites à l'enregistrement, prospectus et autres, mais vous ne voulez pas devoir marcher sur des monceaux de tracts pour aller au bar. Le pouvoir du bouche à oreille repose sur son honnêteté, sa spontanéité. Vous ne pouvez pas forcer un livre "à devenir populaire" et essayer d'agir ainsi pourrait bien vous aliéner le public que vous voulez atteindre.

La série a suscité ce qui peut le mieux être décrit comme un culte subséquent. Cependant, beaucoup doutent que cela devienne un "courant dominant". En gardant cela en mémoire, quelle joie vous inspire le succès qu'a eu et continue à avoir la série ?

Je suis vraiment ravi par ce succès. Ce n’est pas le type de livres qui est du goût de tout le monde : ils suscitent beaucoup plus soit l’amour inconditionnel soit la détestation et, pour être honnête, lorsque je l’ai écrit je ne m’attendais pas à grand-chose. J'étais bien conscient que le récit non-linéaire serait rebutant pour beaucoup, et alors que j'ai toujours été un partisan convaincu de l'urgence dans l'écriture, en essayant de créer une histoire évoquant un tour de montagnes russes- quelque chose qui portera le lecteur jusqu'au bout même quand il ne peut saisir ce que j'essaye de faire, où j'essaye de l’emmener - je ne pouvais pas du tout être sûr que cette approche marcherait. Je n'ai pas voulu que les livres soient le type de chose seulement réservé aux diplômés anglophones. Au contraire, j'ai voulu qu'ils satisfassent le lecteur recherchant la complexité, mais aussi qu'ils contiennent plein de bonnes idées juteuses - être excitant, viscéral et sauvage plutôt que lourd, intellectuel et poncif. Mais je me suis en grande partie attendu à ce que l'attrait soit limité et que les livres soient peu vendeurs. Je ne me suis vraiment pas attendu à trouver un éditeur - peut-être dans la presse indépendante, mais certainement pas dans les grosses boîtes.

Ainsi, quand Macmillan et Del Rey les ont remarqué, ça a été étonnant, et la beauté de la chose, c’est que ça leur a donné une popularité suffisante pour atteindre exactement le large marché auquel je rêvais réellement- ces lecteurs qui pigent le coté brutal de l'histoire, qui pigent toutes les subtilités à propos des anges, des mitebites, des anarcho-terroristes et des avions qui explosent mais qui ne sont pas contre des allusions Classiques bien propres et des constructions Modernes, même quand ça les déconcerte. En fait, la complexité les incite au contraire à y retourner et à relire le livre.

Mais la découverte de ce marché peut être une question de masse critique. Avec un éditeur indépendant, Vellum aurait pu facilement couler sans une trace et disparaître presque immédiatement, simplement parce qu'il n'avait pas la capacité de diffusion suffisante pour garder l'élan. Et je ne peux pas m'empêcher de vouloir que cela continue à marcher.

Selon moi, "classique culte" est une étiquette pour aspirer à beaucoup plus que la "littérature". Catch-22 est un classique culte. Fear and loathing in Las Vegas est un classique culte. Ceux-ci sont des livres où le succès critique ne va pas main dans la main avec l'exil dans une tour d'ivoire universitaire. Vous ne les lisez pas parce qu'ils ont été canonisés par des professeurs de littérature ou des critiques. Vous les lisez parce qu'un camarade de travail a été assez transporté par ces livres pour vous l'imposer; et ils le lisent pour la même raison. Le premier email que j'ai obtenu d'un lecteur me disant qu'il avait acheté une autre lecture après avoir imposé la sienne à un ami - c'est cette sorte de succès qui me transporte aux anges.

Le fait que vous ayez un site internet officiel et un blog montre que l’interaction avec vos lecteurs est importante pour vous en tant qu’auteur. Qu’est-ce que ça vous fait d’avoir la chance de dialoguer directement avec vos fans ?

Ce que j’aime dans cela c’est que ça ne ressemble pas à une interaction avec des “fans”. Je veux dire, j’aime converser et la supplication n’est pas gratifiante. Si quelqu'un poste un commentaire sur mon blog, cependant, cela signifie juste qu'ils lisent le blog. Ils peuvent ou pas avoir lu les livres, et les avoir aimés ou pas. Ils sont au niveau de quelqu'un à une fête qui était à l'extérieur d'une conversation et a décidé d'intervenir. C'est bien, c'est une bonne façon de rendre la conversation plus intéressante. Même s'ils postent juste pour dire qu'ils ont aimé le livre, il y a plus de chances je pense de dialoguer sur une base égale. Ce lecteur peut ou pas être un autre auteur. Ils peuvent écrire de la fiction ou ils peuvent blogger. Indépendamment de cela, ça ressemble plus pour moi à une communauté d'égaux, parce que le fan peut engager "l'auteur" dans une conversation appropriée dans une voie que vous n'obtenez pas toujours tellement dans les conventions et dédicaces et tous ces autres types de rassemblements sociaux où la distinction entre l'écrivain et le lecteur est plus hiérarchique, l'interaction moins naturelle.

J’ai au début commencé le blog juste pour me donner une présence sur le net comme beaucoup, pour élargir ma popularité. Je pensais aussi qu’il serait intéressant de planifier le processus depuis la vente initiale de Vellum et Ink jusqu'à la publication et au-delà. Vu comment ça c'est passé, je suis plus tombé dans l'aspect conversationnel de la blogosphere qu'autre chose, c'est-à-dire tous les débats et les discussions qui défilent si souvent à travers le blog. Ce blog est une opportunité pour entrer dans les différentes question de manière plus poussée qu'il ne serait poli dans un forum où un message de 5000 mots ne serait pas aussi approprié. Et ça peut mener à toutes sortes de conversations piquantes. Au final, j'aime surtout partager des idées avec les gens.

Comment a été reçu Ink jusqu’à présent ?

Il a eu quelques critiques très positives et j'ai eu quelques réponses personnelles enthousiastes- avec des personnes disant qu'ils le considéraient meilleur que Vellum - mais ce sont les premières impressions, trop récentes pour avoir un sens véritable.

Honnêtement, croyez vous que le genre de la fiction spéculative sera un jour reconnu comme de la véritable littérature ? En vérité, à mon avis, il n’y a jamais eu d’aussi bons livres/séries que maintenant, et malgré tout il y a toujours un respect aussi faible (voire pas de respect du tout) associé au genre.

Il ne faut jamais dire jamais, mais comme les choses sont actuellement je dirai, pour être brutal, que ce ne sera pas le cas. Tous les bons livres et séries dans le monde ne pèsent pas pour moitié autant que la répartition marketing des catégories littéraires dont la SF, la Fantasy et l’Horreur relèvent de manière inextricable. Et pour être encore plus brutal je ne vois pas pourquoi nous devrions nous y attendre. Vous vous attachez à une catégorie marketing et vous vous attachez donc à l’image de marque qui va avec.

Je veux dire, imaginez que dans l'Âge d'Or, au lieu de tous les magazines et des imprimés publiés consacrés à la science-fiction, la Fiction de Guerre soit le genre devenu réellement populaire - histoires tournant autour de la guerre, dans la tradition des romans de gare, avec héros burinés, exploits nobles et grandes explosions. Imaginez que cela soit devenu un genre - la Fiction de Guerre - sur un niveau équivalent aux Westerns, séparé de la fiction générale. Cette catégorie marketing est une promesse "de quelque chose similaire", une promesse disant que vous, le lecteur cherchant des histoires de héros burinés, des exploits nobles et de grandes explosions, pouvez aller à un certain magazine, une certaine publication, un certain genre- la Fiction de Guerre - et trouver ces histoires. Maintenant il y a un grand nombre de lecteurs durant l’Age d’Or qui aiment la Fiction de Guerre dans le style des films de John Wayne, mais quand il s’agit de lire des livres ils ne veulent pas d’équivalent littéraire des films à pop-corn. Ils ne veulent pas de héros burinés mais des héros avec des défauts. Ils ne veulent pas de nobles exploits ; ils veulent des réalités plus humaines. De grandes vérités sont plus importantes que de grosses explosions. Il en résulte que cette image de marque ne s’applique pas à ces gens et ils ignorent souverainement la forme écrite du genre. Cependant, il y en a plus que nécessaire qui veulent que la marque devienne de plus en plus forte.

Comme le temps passe, une nouvelle génération d'auteurs entre en jeu, avec de nouvelles façons d'écrire la Fiction de Guerre. Plusieurs renversent les vieux auteurs. D'autres écrivent des romans qui pourraient relever de la fiction générale. Beaucoup d'entre eux écrivent des romans qui impliquent des héros imparfaits, des faits humains et de grandes vérités, et ces livres sont décrits comme "dépassant le genre". Il y a cet homme appelé Norman Mailer avec son roman, The Naked and the Dead. Et il y a Joseph Heller avec son roman, Catch-22. Parmi les fans de Fiction de Guerre ils passent pour être des classiques. Malheureusement, les deux auteurs sont publiés avec des couvertures représentant des sergents fumant le cigare qui ressemblent beaucoup à John Wayne., dévastant la plage d’Iwo Jima, des explosions de flammes derrière eux. Parce que, tout simplement, c’est ce qui se vend. C’est l’image de marque de la Fiction de Guerre. Une génération entière de lecteurs potentiels laisse passer ces livres parce que cette image de marque induit en erreur.

Ces "classiques de Fiction de Guerre" restent relativement inconnus à l'extérieur de la communauté en croissance de fans de Fiction de Guerre, certains d'entre eux trouvant que "guerre-fi" (war-fi) est une abréviation vraiment sympathique et entraînante. Norman Mailer ne l'aime pas, mais il a peu de choix; à ce jour la catégorie de marketing est si séparée de la fiction générale avec un marché si garanti, que ce serait une folie de publier un livre de Fiction de Guerre sans ce label, cette couverture, cette image de marque. Les auteurs commencent à constater que leur "fiction de la guerre" est considérée automatiquement comme "la fiction de guerre", vendu comme "la Fiction de Guerre" et adoré comme "la Guerre-Fi" par des fans loyaux. Non pas qu'ils objectent; la plupart d'entre eux sont des fans de fiction de guerre eux-mêmes et le fandom est devenu une merveilleuse communauté mondiale qui traite les auteurs de fiction de guerre comme des stars.

Bien avant dans les années 70, avec Slaughterhouse-5 de Vonnegut (un brillant travail de Fiction de Guerre expérimentale), avec the New Wave (en grande partie inspiré du Vietnam), à travers tous les débats à propos de la question de l'élargissement la Fiction de Guerre à autre chose que la Fiction de Guerre, de la dissociation de l'image de marque périmée des héros burinés, des exploits nobles et des grandes explosions (avec quelques auteurs comme Vonnegut qui ont observé une telle disparité entre leur travail et cette image de marque qu'ils refusent de considérer qu'ils écrivent de la Fiction de Guerre, et sont, bien sûr, dénoncés comme des traîtres au genre). Bien avant le grand succès du film Star Wars de George Lucas, un hommage affectueux aux racines de gare du genre, qui déborde de héros burinés, de nobles exploits et de grosses explosions.

Bien avant aujourd’hui, où la Fiction de Guerre est toujours liée à son image de marque pour le public. Ils ne savent pas que le genre possède des classiques oubliés comme The Naked and the Dead, Catch-22 et Slaughterhouse-5. Pourquoi devraient-ils le savoir ? Ils voient des films Guerre-Fi (War-Fi), des séries Guerre-Fi, des produits dérivés Guerre-Fi, des conventions Guerre-Fi, tout cela renforçant cette image de marque. Vous pouvez leur dire que Guerre-Fi est pour les médias et Fiction de Guerre pour la forme écrite, que la Fiction de Guerre en tant que genre ne rend pas tous ses écrits génériques, mais cette double pensée leur fatigue juste le cerveau. Genre mais pas générique ? Hein ?

Le fait est que le meilleur travail dans le domaine de la simple fiction spéculative, fantastique et terrifiante a été abrité sous cette image de marque pendant des décennies, en même temps que les ordures de gare écrits pour la survie commerciale, exploitant le marché garanti, braconnant des lecteurs alors qu'ils s'éloignent "du plus ou moins similaire" et commencent à chercher "quelque chose de différent". C'est un enfer du plus facile et du plus protecteur plutôt que de s'aventurer dehors où se trouve le courant principal sans image de marque, sans couverture et sans label car ce travail a moins de chances d'atteindre sa cible. Le manque de respect à l'extérieur de cette petite communauté est un résultat inévitable d'immersion au point d'être intoxiqué dans le marais des formules génériques de fiction. Je pense que c'est juste une dure réalité. Si les auteurs et les lecteurs "de la fiction de guerre" s'étaient de la même façon isolés en tant que genre distinct, un genre qui a tout rassemblé depuis les comics de Commando aux films de John Wayne, à Alistair MacLean, aux poupées Action Mann au The Naked and the Dead, je doute que Catch-22 ait eu le respect qu'il a aujourd'hui.

Non pas que je me plaigne. Le fait d’être en-dehors du radar critique, en bas dans le ghetto avec les alcooliques et les drogués, a aussi, je pense, permis une liberté à cette fiction étrange qui est séparée de l'autoritaire esthétique du réalisme contemporain qui a eu de l'emprise parmi la fiction générale pendant des décennies. Cet esthétique semble s'effondrer maintenant, je pense, ce qui est pourquoi je dis "ne jamais dire jamais". Il est possible que, si que cet esthétique s'écroule, nous puissions voir plus d'étrangeté suinter du courant dominant, et des académiciens seront attirés à l’extérieur de leur tour d’ivoire pour enquêter, retraçant cette étrangeté jusqu’à ses racines dans le ghetto. Les auteurs comme Jonathan Lethem pourraient bien être pris comme des indications que ce processus a commencé. Mais jusqu'à ce que cela arrive, je ne vois pas pourquoi diable nous nous attendrions à ce qu'ils aient un soupçon de ce que se passe dans ce ghetto du genre de mauvais goût, encrassé et glorieusement vulgaire.

Admettez-le, vous devriez avoir gagné la World Fantasy Award ! Cependant, le fait de gagner pour Vellum le Rookie of the Year Award de la Fantasy Hotlist en décembre dernier (ma propre récompense de fin d’année) doit avoir réchauffé votre cœur, non !?!

Heh, bien sûr le Rookie of the Year Award est profondément apprécié… mais est-ce qu’il est accompagné d’un gentil trophée ou d’un prix en argent? Une pinte de Guinness m’irait.

Sérieusement, cependant je suis heureux de perdre face à un auteur du niveau de Murakami, et la quantité de consolations "vous auriez du gagner" que j'ai eu après était plus qu'assez glorieux pour moi. Pardieu, les candidats sélectionnés étaient assez forts pour que la victoire de n'importe lequel d'entre eux ne m’eût pas étonné. Je pense qu'il est important que le WFA ne soit pas la récompense dans la foule d'un écrivain de fantasy, que les juges adoptent un point de vue tout à fait objectif sur tout ce que l'on peut considérer comme relevant de la fantasy, plutôt que le limiter aux travaux qui sont labellisés comme tels.

En réalité, j'aime l'idée d'être une de ces personnes qui crée une œuvre énorme fortement respecté au cours des décennies, avec des tonnes de nominations, mais qui d'une manière ou d'une autre réussisse à rater toutes les récompenses jusqu'à ce que cela devienne le criminel étant donné que la plupart des gens sont concernés. Vous savez, comme Scorsese qui n'a pas gagné un Oscar jusqu'à cette année. Ca me plairait d'avoir des gens qui diraient, "Vous savez, Hal Duncan n'a jamais gagné un WFA! Nominé 45 fois mais il n'a toujours pas gagné un seul Big Metal Head!". Et ensuite, quand je serai vieux et ridé et aveugle et cassé par la toux, ils pourront me donner un prix pour le travail d'une vie en-dehors de toute culpabilité ou sympathie, et je tremblerai en allant vers la scène pour m'écrouler au final sous le poids des épingles de revers des nominés. Ce serait bien.

Y a-t-il encore quelque chose que vous souhaitez partager avec vos fans ?

Quelques bières.


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