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Interview de Pierre Dubois - Utopiales 2008

Par Linaka, le lundi 17 novembre 2008 à 11:48:43

Pierre DuboisSur Pierre Dubois, il y aurait tant à dire ! Mais essayons de faire court ; malgré l'air féroce qu'il arbore sur cette photo, ce conteur magicien cache sous sa barbe une affabilité sans égale et des histoires à n'en plus finir, qu'il se plaira à vous raconter tout en dessinant les multiples cheveux d'une fée pendant une dédicace. Il nous reçut à bras ouverts et nous ne nous sommes séparés de lui qu'à regret ; même s'il n'a, comme il le dit lui-même, qu'un oliphant pour communiquer, nous le remercions à nouveau ici pour les moments passés ensemble et pour cette interview qui vous réjouira, espérons-le, autant qu'elle nous a enchantés.
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L'interview

Vous venez de publier les Comptines assassines, chez Hoëbeke. Quelle est la place de ce livre dans l’ensemble de votre œuvre ? Peut-on le considérer comme un prolongement de Contes de Crime ?
Oh, oui, et j'espère avoir encore un peu de temps pour faire le troisième opus. Moi ça me détend, ça m'amuse – je fais de la broderie, là ! Quand j'écrivais les Encyclopédies, qui sont quand même plus exigeantes, de temps en temps j'avais des idées comme ça qui venaient. Mes mauvais anges, mes brownies me soufflaient dans les oreilles : Et si tu la tuais ?
C'est comme un défoulement ?
Oui, c'est ça ! Je reprends le Chat Botté, Blanche-Neige et tous ces personnages, et je rentre dans le conte, je m'amuse avec eux - avec en plus un tas de clins d'oeil pour les amateurs, je vais jusqu'à plagier certains... Moi qui aime beaucoup Sherlock Holmes, c'est une manière de le blesser, de lui faire un peu mal et de faire des références à des auteurs que j'aime bien, comme Lewis Caroll évidemment. Oui, je me fais vraiment plaisir.
Les Comptines assassines détournent des contes célèbres, sur un ton inquiétant et étonnant. Qu’est-ce qui vous a donné envie de poursuivre cette direction d’écriture ?
Eh bien, j'aime beaucoup les ghost story, j'adore les histoires de fantômes, et je trouve qu'on n'en a pas en France : il y en a très peu. Les Anglais n'arrêtent pas de publier des anthologies sur les histoires de fantômes – parce que ghost story, pour eux, ce ne sont pas spécialement des histoires de fantômes, ce sont des histoires fantastiques. J'adore la littérature féminine victorienne ; c'était vraiment une époque étonnante, dans la mesure où elles se défoulaient, elles racontaient des horreurs tout en buvant leur thé (leur Earl Grey !) avec le petit doigt en l'air (rires), corsetées, avec leur vertugadin et crinoline. Toutes ces soeurs et cousines des Brontë, j'adore.
Et donc comme ça me manque, de temps en temps j'ai envie d'en écrire, de m'amuser à essayer de faire peur – mais toujours avec un petit second degré, évidemment. Et là, j'avoue que c'est ce que j'aimerais surtout faire : écrire des histoires de fantômes. Mais il y a toujours un manque de temps : les Encyclopédies m'ont pris quand même beaucoup de temps, surtout que c'était à une époque où ça n'intéressait personne, donc j'ai dû courir les éditeurs pour essayer de les convaincre. Là je dois faire une espèce d'elféméride, qui est un almanach fantastique ; donc je ne vais pas pouvoir encore écrire - et le temps passe, je vieillis, et j'ai toujours un peu peur de ne pas pouvoir raconter encore ces histoires.
Mais lorsque j'écris, c'est vrai que c'est là où je suis bien : quand je m'enferme dans ma vieille tour, avec mes bouquins. J'écris à la main, j'aime bien justement entendre le papier, sentir son odeur – comme Stevenson, qui faisait appel à ses brownies quand il manquait d'inspiration. Je n'arrête pas de mettre des petits brins de tabac et un peu de whisky pour les appeler (rires), donc il y a une espèce de communion un peu magique qui se fait. Je me mets de la musique en boucle aussi, très répétitive, je rentre dans une magie qui me permet de passer avec le héros de l'autre côté du miroir, et c'est là où je suis bien.
Votre œuvre fait une grande place aux contes et traditions populaires. Y a-t-il des régions qui vous inspirent plus que d’autres ? Des lieux où vous retrouvez davantage ce folklore ?
Oui, disons les Ardennes et la Bretagne : l'Armor et l'Ardenne. Je suis né dans les Ardennes, et c'est assez drôle parce que j'avais une fesse en Ardenne, une fesse en Armor, avec le Bassin Parisien au milieu (rires). Et c'est marrant, parce que c'est celte : d'un côté comme de l'autre, tu as l'impression que c'est Brocéliande qui remonte et qui continue presque jusqu'en Allemagne, et qui passe à travers la Belgique et le Luxembourg. D'un côté tu as les korrigans, de l'autre les nutons, d'un côté le mythe arthurien, de l'autre le mythe des Dames de Meuse, d'un côté l'enchanteur Merlin, de l'autre l'enchanteur Maugis...
Ce sont effectivement des régions qui m'ont beaucoup inspiré, je dois beaucoup à l'esprit des lieux. Même si le monde avance ou dégringole, il y a des régions qui sont un peu touchées par la grâce, où le génie des lieux est plus fort qu'ailleurs. Tu vas dans un tout petit bistrot n'importe où, et si tu grattes un peu, si tu discutes avec les gens, très rapidement ils vont commencer à te parler des fées, de la légende arthurienne d'un côté, et de l'autre on va te parler des nutons.
C'est très fort, et je retrouve ça évidemment en Angleterre, en Irlande, au Pays de Galles – je préfère toujours les brumes, je descends très peu, je remonte plutôt ! Mais c'est vrai que ce sont des régions où tu puises, comme dans le chaudron magique, et plus tu grattes, plus tu trouves. Par exemple je pense aux cairns, aux dolmens : quand tu grattes, tu trouves toujours quelque chose. Ce sont vraiment des lieux magiques, et il en reste quelque chose dans la mémoire.
Aujourd’hui, la littérature du merveilleux connaît un nouvel essor, surtout dans le secteur des livres étiquetés jeunesse. Que pensez-vous de ce renouveau ? Y trouvez-vous de la qualité ?
Ah, moi j'en suis heureux, oui. D'autant que lorsque j'étais enfant, il y avait la collection Rouge et Or, la Bibliothèque Verte, etc, mais il y avait en fait très peu de choses. Tu me diras, c'est bien aussi, car c'étaient des trésors : tu avais Peter Pan, L'Ile au Trésor, Puck, de Kipling. Mais il y avait très peu d'éditions, très peu d'images.
Alors maintenant on dit que les enfants ne lisent plus – eh bien peut-être qu'ils ne lisent plus, mais tout de même la littérature de jeunesse, ils la connaissent ! J'aime l'idée de retrouver le sens du merveilleux, le sens de l'épique, de la chevalerie, à travers Le Seigneur des Anneaux, à travers Bilbo le Hobbit - aussi et surtout Harry Potter, que les enfants aient envie de retourner à l'école des sorciers. J'espère justement que se prépare une génération rêveuse, une génération chevaleresque, qui va essayer de faire bouger le nain tracassin qu'on peut avoir en ce moment comme président. Il faudrait repartir à zéro, et pourquoi pas, puisqu'ils commencent bien. Ils commencent leur enfance sous le signe de l'imaginaire, du merveilleux. Et même le jeu : on ne jouait plus, et là avec les jeux de rôles....
Il y a une seule chose quand même qui m'effraie, c'est l'abondance. L'abondance tue – évidemment, Dieu y reconnaîtra les siens, ou plutôt Odin ou Merlin reconnaîtra les siens, mais malgré tout il y a une sorte de facilité ; la vraie magie, ce n'est pas les effets spéciaux. Et il ne faudrait pas que les effets spéciaux remplacent la magie. À propos de ça, un film m'avait beaucoup touché : c'était l'histoire de deux filles, Elsie Wright et sa cousine, qui vont photographier les fées à Cottingley. Le titre était Le mystère des Fées : une histoire vraie, et ce film est très important dans la mesure où il décrit ce qu'il en est après la guerre 14, quand les gens désenchantés ont besoin à nouveau de rêver, de croire en quelque chose. C'est un peu comme aujourd'hui, on a besoin de croire en autre chose. Mais déjà, à l'époque, il y a la presse, et le tourisme : les touristes affluent à Cottingley, écrasent les fougères où se sont nichées les fées et elles s'en vont, elles quittent l'endroit.
Il ne faudrait pas, justement, tomber dans ce travers : les commerciaux vendent de la fée, en ce moment. J'ai un peu peur de ça, c'est à double tranchant.
Vos différentes encyclopédies affichent toujours un corpus d’illustrations riches et variées. Par ailleurs, vous participez à l’élaboration de bandes dessinées. Considérez-vous l’image comme un complément indispensable ou nécessaire à l’écrit ? Comment appréhendez-vous le choix d’un illustrateur ?
Non ; moi par exemple, quand j'étais petit, je préférais imaginer ma Blanche-Neige ; celle de Walt Disney était fort jolie, mais ma Blanche-Neige était plus délicate. J'avais ma Blanche-Neige, comme j'avais ma Cendrillon ou ma Peau-D'Ane.
C'est vrai que l'image tue un peu quelque fois l'imaginaire : Pinocchio ne ressemble pas à celui de Walt Disney. Donc oui, l'image peut être gênante quelquefois, mais d'un autre côté c'est vrai que quand tu écris viennent des images automatiquement. En plus, j'adore la bande dessinée, j'adore l'image, je dessine un peu – on faisait des collections d'images qu'il y avait autrefois dans les chocolats... J'ai une culture cinéma aussi, parce que lorsque j'étais enfant ma mère m'emmenait le jeudi, en cachette de mon père, voir des films en technicolor : Scaramouche, tous ces films d'aventure flamboyants. Donc l'image s'impose presque tout de suite, mais ce n'est pas nécessaire.
Je suis venu à la bande dessinée parce que j'aime bien utiliser toutes les possibilités : j'aime les histoires inventées, je ne suis pas vraiment un bon scénariste, mais tout simplement j'ai envie de raconter une histoire. Donc je préfère parfois raconter des histoires en nouvelle, en conte, ou en bande dessinée, ou de vive voix.
Par contre, je ne choisis pas mes dessinateurs ; ce sont en général des jeunes qui viennent me voir, qui me montrent leurs travaux en se disant pratiquement : S'il le prend, l'éditeur le prendra. Et comme quand j'étais jeune, on n'avait pas la possibilité de rencontrer des auteurs ou des éditeurs, là je me sens pratiquement obligé de répondre toujours présent quand un jeune vient me présenter du travail. Je me sens vraiment obligé de l'aider.
Sfar, quand il a commencé (maintenant il est très connu), je lui ai pratiquement fait sa première bande dessinée, Stéphane Duval aussi : tous ces gens ont commencé avec moi. Et ça me réjouit de voir qu'ils ont pris leur envol et que maintenant ils n'ont plus besoin de moi. J'ai été passeur, et je trouve ça important d'écouter et d'être là. Par contre, je n'ai jamais choisi de dessinateur : ce sont toujours eux qui sont venus.
Vos Leçons d’Elficologie s’apparentent à un manuel scolaire traditionnel, où l’on s’imagine facilement dans une salle de classe avec des pupitres en bois et des encriers... L’univers de l’école vous inspire t-il ? Pensez-vous que l’écriture, la lecture et la littérature y sont bien représentées de nos jours ?
Non, c'est ça qui est terrible. Les enfants, lorsqu'ils naissent, ont tous les dons, plus ou moins - je me souviens de mes premières maîtresses, Mlle Urbain et Mme Boulanger : c'étaient des fées pour moi. Elles sentaient la craie, le bonbon, la poudre de ris et le tablier amidonné, et elles nous ont raconté des histoires, elles nous ont ouvert des portes. Tu fais du dessin, tu fais du théâtre, on t'apprend à chanter, etc, et puis brusquement à l'âge de raison, on te dit : Tout ça n'existe pas, ça ne sert à rien. Et tout ton côté émotionnel, imaginaire, on va au contraire te le renier, te le couper systématiquement, et je trouve ça très grave. C'est comme si on te coupait les ailes.
Et par exemple, un homme qui a un enfant, plus tard, qui lui demande de lui dessiner un mouton, un arbre ou un chat : il va le lui dessiner (à moins d'avoir fait les Beaux-arts) comme il le faisait à l'âge de six ou sept ans. Son trait n'a pas évolué, et son imaginaire non plus – c'est un homme incomplet.
Moi j'ai détesté l'école, sauf les toutes petites classes, parce qu'on te faisait faire de l'Histoire au lieu de te raconter des histoires. Je me souviens d'avoir fait l'histoire grecque, la prise de Troie : au lieu d'en faire un roman flamboyant, ça a été une succession de dates, et je mourais d'ennui. Je suis donc partit très tôt de l'école, j'ai fait les Beaux-Arts tellement j'en avais assez de ces profs qui s'ennuyaient et qui nous ennuyaient. L'école ça devrait être autre chose, justement, ça devrait être l'école de Harry Potter.
Donc, si j'ai fait ce manuel d'elficologie, c'est à cause de ça. L'idéal d'une classe devrait être cela aussi : raconter des histoires et intéresser les enfants, les rendre heureux. Là ce n'est pas les rendre heureux, c'est les faire rentrer dans le rang ! Le matin, au lieu de faire de l'instruction civique, on devrait raconter des contes de fées, qui sont des récits initiatiques très importants. Un jour, j'ai vu à la télé une journaliste qui interviewait les enfants en leur demandant : Qu'est-ce que c'est, pour vous, l'instruction civique ? Et tous les enfants disaient : Ben c'est la loi ! L'institutrice disait que non - mais si, c'est la loi, c'est marcher dans les clous !
Vous êtes souvent qualifié de touche à tout, car vous avez travaillé dans des domaines aussi variés que la télévision, la bande dessinée ou la littérature en général. Si vous deviez vous contenter d'un seul domaine, un secteur que vous ne pourriez sacrifiez, lequel serait-ce ?
Eh bien c'est écrire dans ma tour, c'est ce qui me fait vivre. C'est directement le monde de l'imaginaire, de l'émotionnel, de la magie : le papier, un stylo, et puis la magie se fait. Pour moi c'est ça : écrire, sans forcément chercher autre chose. Par exemple, j'ai un ami que j'aime bien, qui est très sympa, qui m'a envoyé un bouquin il y a peu de temps en me disant : C'est ça que tu devrais écrire, ça marcherait ! Mais non, je n'y tiens pas ; je ne veux pas que mes bouquins marchent, je raconte ce que j'ai envie de raconter, tout simplement.
Et parfois on me dit que c'est un peu compliqué, comme les Comptines Assassines et Contes de Crimes, qui ont une écriture un peu chantournée, un peu maniérée : moi j'aime bien, je suis content d'écrire comme ça, de faire ma broderie. Je sais que j'ai un style qui peut ne pas plaire, je n'appelle pas un chat un chat, mais la musique me plaît bien, donc j'aime autant suivre ma musique plutôt que chanter celle d'un autre, ou faire une musique « qui marche » (rires).
Quels sont vos projets ?
Le projet le plus proche, c'est de continuer cet almanach enchanté où je reprends toutes les légendes, tous les contes autour de la faune, de la flore au jour le jour – ce que j'ai fait à la télé pendant presque trente ans. J'ai tout ça en réserve.
C'était une forme d'écologie de l'âme, tu vois : quand les anciens parlaient des hirondelles qui sont parties, elles étaient poursuivies par la femme de l'hiver, qui d'un doigt les faisait mourir gelées. Certaines hirondelles se sauvent, mais il y a des petits oiseaux, des passereaux, qui restent et qui meurent, broyés par les doigts glacés de la mère du gel. Mais malgré tout, leur âme reste dans les branches. Ce qui fait que – maintenant on ne le fait plus – autrefois, lorsqu'on jetait dans le feu tous ces rameaux et ces bûches, si on tendait bien l'oreille, leur âme réchauffée s'envolait par la cheminée tout en racontant leurs histoires en sifflant.
C'est ça que je veux raconter, le conte du coquelicot, l'histoire du passereau, des rouges-gorges, des hirondelles – tout un fantastique du quotidien qu'on ne regarde plus, qu'on oublie alors que c'est tout autour de nous. Je trouve ça épouvantable que les journalistes te disent Voilà ce qu'il faut retenir de l'actualité aujourd'hui ! On devrait te parler des légendes, au moins deux mots dans la journée. J'ai donc envie de faire ça, au jour le jour, avec l'almanach.
Eh bien c'est parfait !
Je te remercie.

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