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Des cafés littéraires ? Aux Imaginales 2008 ?

Par Linaka, le 10/06/2008 à 16:00

Café littéraire n°10 : Ca vous vient comment, des idées pareilles ?

la "boite à imaginaire" des écrivains…

nullPour ce nouveau café littéraire, le modérateur en charge de mener le débat n’est autre que Jacques Baudou, auteur du Que sais-je ? sur la fantasy mais aussi critique littéraire et chroniqueur au Monde.
Avant de lancer le débat, il présente les trois auteurs qui occupent la table à ses côtés ; David Calvo, malheureusement, n’est pas présent. Jean-Claude Dunyach répond à l’appel : il est ingénieur, mais écrit aussi de la science-fiction, que ce soit en tant que romancier ou en tant que novelliste. Mélanie Fazi, que Jacques Baudou n’hésite pas à définir comme le grand auteur fantastique français d’aujourd’hui ; elle a déjà écrit deux romans et deux recueils de nouvelles. Enfin, Nathalie Legendre, qui a publié des romans de sience-fiction chez Mango jeunesse.

Jacques Baudou propose ensuite de partager en deux le sujet, et de parler aussi bien de la boîte à idées que de la "boîte à outils", comme le disait Stephen King, c’est-à-dire de la mise en oeuvre des idées. Une première question alors, d’abord pour Jean-Claude Dunyach : d’où sortez-vous toutes ces belles idées ?
Celui-ci n’en sait rien, dans le sens où, après tout, tout le monde a des idées et joue avec, il n’est pas le seul. Certaines idées cependant ne le laissent pas tranquille tant qu’il ne les a pas écrites, racontées sous quelque forme que ce soit. L’idée se forme par couches d’évènements, au fur et à mesure, et prend vie ainsi - c’est comme cela, pense-t-il, qu’on écrit.
Il n’y a donc pas d’illumination ? demande Jacques Baudou avec malice.
Jean-Claude Dunyach avoue que cela lui est arrivé : il y a des moments magiques. Une nuit qu’il écrivait, l’inspiration pour son livre La Station de l’Agnelle lui est venue en bloc, comme un rêve éveillé ; c’est un véritable cadeau, et ce genre de choses lui est arrivé deux ou trois fois dans sa vie.

Le modérateur se tourne maintenant vers Mélanie Fazi pour lui poser la même question à propos des nouvelles fantastiques.
Son processus est assez semblable à celui de Jean-Claude Dunyach, répond-elle, bien que l’inspiration pour une histoire ne lui vienne jamais en commençant par le thème central. Souvent le déclic vient d’une image, d’un personnage ou d’un décor qui vont l’intriguer, et la pousser à chercher ce qui s’y passe. Il faut que plusieurs déclics s’enchaînent pour obtenir quelque chose de cohérent, qui ait une texture et qui puisse être écrit. Le thème central vient en dernier, il donne la cohérence au reste.
De temps en temps, on vous demande de participer à une anthologie, reprend Jacques Baudou, ou à un ensemble thématique : comment se passe ce genre de commande, la contrainte peut-elle vous apporter quelque chose de nouveau ?
Parfois, par manque de temps, elle est obligée de dire non, répond Mélanie Fazi. Parfois, elle sait que le thème ne pourra pas l’inspirer ; parfois elle sait tout de suite qu’il la motivera, au contraire. Enfin il y a des cas où, dans l’ignorance, elle relève le défi. Elle apprécie en tous cas d’avoir un point de départ concret, et cherche à faire quelque chose de personnel tout en restant dans le cadre imposé. Mais dans certains cas, le thème ne correspond vraiment pas à son univers, et il n’y a rien à faire.
Vous est-il déjà arrivé d’accepter et de renoncer ensuite ? demande le modérateur.
Cela lui est arrivé récemment en effet, bien qu’elle ne se soit pas engagée fermement ; le thème voulait que l’on prenne un auteur donné pour en faire un personnage. Mais elle se sait incapable d’utiliser une personne existante comme personnage. En général, elle sait rapidement reconnaître les choses dont elle est capable, elle a sans doute gagné de l’expérience sur ce point.

Jacques Baudou pose maintenant une nouvelle question à Nathalie Legendre, qui écrit des romans souvent engagés pour la jeunesse ; écrire pour la jeunesse a-t-il une influence sur son écriture ?
Pour elle aussi, tout part d’un déclic. Elle pioche beaucoup dans l’actualité, elle est intéressée par l’humain et elle regarde autour d’elle pour comprendre l’humain. Quand le thème central est là, des personnages apparaissent alors, qui sont réels pour elle : elle les voit, leur parle ; ils lui racontent leur vie en détail. Sur la plupart de ses thèmes engagés, elle a parlé en connaissance de cause, qu’elle ou un proche l’ait vécu - comme pour la maltraitance, par exemple - elle a besoin de retranscrire les émotions brutes qui l’ont heurtée. Mais elle écrit, voilà tout, elle ne fait aucune différence adultes/adolescents quand elle écrit.

L’écrivain peut puiser son inspiration dans le monde qui l’entoure, mais aussi dans la littérature, le cinéma, continue Jacques Baudou. Il adresse donc sa question suivante à Jean-Claude Dunyach, qui met en scène Sherlock Holmes dans une de ses nouvelles ; comment procède-t-il dans ce cas-là, quand il n’est pas question d’imagination pure ?
Tout d’abord, il n’y avait aucune contrainte répond-il ; ensuite, au fur et à mesure, l’histoire lui apprend des choses sur elle-même, comme le disait Mélanie Fazi. C’est le personnage d’Irène Adler lui-même qui lui a indiqué la direction à suivre. Ce n’était pas même le thème central de l’histoire, mais quelque chose qui l’enrichissait et la complétait parfaitement. Il ne se rendait pas compte, en vérité, de l’importance de ce qu’il écrivait, alors que tout le monde (y compris ses personnages) le savait.

Justement, le modérateur demande à Mélanie Fazi si l’inspiration lui vient parfois de sources comme le cinéma, la peinture, même la littérature, que ce soit de façon consciente ou inconsciente ?
En effet, elle est inspirée, mais très rarement par la littérature ; elle n’est pas influencée par ce qu’elle lit. Pour Arlis des forains, le décor et les personnages lui sont venus d’un film, Les Moissons du ciel, de Terrence Malick, avec l’image d’un champ de blé à perte de vue. Son influence principale lui vient de la musique, l’ambiance ou les paroles l’inspirent.
Jacques Baudou retourne en partie cette question des influences à Nathalie Legendre ; à part le réel et les faits de société, est-elle inspirée par quelque chose ?
Consciemment, elle ne le sait pas. Elle ignore d’où vient tout ce qui sort de son imagination, la part réelle mise à part. Elle vit en vérité dans deux mondes : le monde présent et le monde de la création, dans lequel son imagination coule, et dans lequel elle puise, tout simplement.

Enfin, c’est au tour de Jean-Claude Dunyach de répondre à la question de l’inspiration ; il commence par dire qu’à son avis, tout le monde peut faire tourner ce "robinet de l’imagination" dont parle Nathalie Legendre. Il y a peut-être un côté obsessionel chez l’auteur, qui ne peut pas lâcher son idée. Il avait autrefois sa mythologie personnelle, qui disait que s’il poussait son idée jusqu’à son terme, d’autres suivraient. Il ne faut donc jamais mal traiter les idées que l’on reçoit, sous peine de ne plus en avoir. La plupart des gens ne vont donc pas jusqu’au bout des idées qu’ils ont. Quant à lui, il a des idées-bernacles, dont il ne peut se débarasser.
Nathalie Legendre intervient alors ; les adolescents qu’elle côtoie lui disent qu’ils n’ont pas d’imagination. Elle leur demande alors d’imaginer une suite aux livres qu’elle a écrit et qu’ils ont aimés. Et quand ils essayent, des idées leur viennent ; il faut donc oser les sortir, entretenir la flamme de l’imagination pour qu’elle devienne un brasier.
Jean-Claude Dunyach approuve ; pour lui, il n’existe personne qui n’ait aucune idée. Certains disent ne pas avoir d’imagination, et vont pourtant créer ou modifier des recettes en faisant la cuisine. C’est de la réinterprétation, c’est une idée, quoi qu’on en dise. Il ne croit pas en "l’idée originale", les écrivains font en permanence de la réinterprétation personnelle d’archétypes.
Ce que Mélanie Fazi trouve intéressant à ce propos, c’est que pour beaucoup d’auteurs, les premiers textes sont des imitations, puis on trouve des agencements personnels de tous ces éléments.

Jacques pose alors une dernière question touchant à la boîte à idées : lui est-il déjà arrivé d’être atteint du syndrome de la page blanche, de manquer d’inspiration ?
Jean-Claude Dunyach parle alors de cette sensation, à la fin de chaque histoire, de ne plus rien avoir. Cette sensation peut durer longtemps ; pour lui, il y a toujours une période de vide à la fin de chaque histoire, mais c’est normal.

Avoir des idées, résume alors le modérateur, c’est donc simple ; mais la deuxième étape consiste à passer de ces idées à l’oeuvre écrite. Comment se passe alors chez eux le travail de l’écrivain ?
Pour répondre à cette question, Nathalie Legendre utilise une image ; elle a plusieurs phases d’écriture : la phase de création, qui est comparée à l’envie de vomir, irrépréssible, sans technique ; la phase de réécriture, qui se fait plus paisiblement, et enfin la phase de peaufinage.
En gardant l’image, Jacques Baudou demande ensuite à Mélanie Fazi si pour elle l’écriture est aussi physique que pour Nathalie Legendre ?
Pour sa part, elle garde juste une impression de travail ardu ; parfois, elle a beau avoir des idées, elles ne veulent pas sortir. Une seule image sans rien pour l’accompagner peut l’énerver pendant des semaines. La phase de conception d’une idée peut prendre des mois, mais la phase d’écriture peut ne prendre que deux ou trois jours - c’est la partie la plus pénible. Après, elle retravaille son texte ; mais avec l’expérience, celui-ci nécessite de moins en moins de corrections, de retouches.
Jean-Claude Dunyach s’inscrit quant à lui en porte-à-faux ; pour lui, écrire est un plaisir purement sensuel, il écrit lentement et avec émerveillement. C’est un moment de partage, où il donne sa forme à l’histoire qu’il a en tête. Il écrit environ deux pages par jour, en continu, pour une nouvelle. Puis il retravaille ce qu’il écrit pour éliminer toutes répétitions et erreurs, pour alléger en douceur le texte. Dans ce cas, quand ce travail fonctionne, le texte avance tout seul.

Ceci pour la nouvelle ; mais qu’en est-il du roman ? Comment aborder cette structure différente ? demande Jacques Baudou.
Jean-Claude Dunyach a pour sa part eu la chance de travailler avec Ayerdhal, qui maîtrise le roman. Il lui a appris que derrière chaque histoire de trouve une méta-histoire, plus générale, reliée à l’humanité et au monde. Et Ayerdhal sait faire le lien entre ces deux histoires, la plus petite n’étant qu’une parcelle de la méta-histoire. C’est donc un travail à deux niveaux. C’est une technique littéraire du roman qui, pour lui, est fondamentale. Mais les techniques sont tout aussi sinon plus nombreuses pour la nouvelle que pour le roman. On peut vraiment écrire une nouvelle à partir de presque rien ; la nouvelle n’a pas besoin de romanesque.

Le modérateur se tourne maintenant vers Nathalie Legendre, dont les romans, dit-il, donnent l’impression de sortir d’elle entièrement construits. Est-ce vrai ? modifie-t-elle dans une deuxième phase la structure même du roman, ou se contente-t-elle de retouches techniques plus superficielles ?
Elle répond à cela qu’elle ne modifie jamais la structure profonde de ses romans ; elle étoffe ses personnages, mais a horreur de revenir sur ce qu’elle a construit dans la première version. Elle est d’ailleurs incapable de faire un plan avant d’écrire, elle ressent les choses et ne connaît la fin du livre qu’arrivée aux trois quarts de l’histoire, pas avant. Ses histoires s’emboîtent comme des puzzles, en un sens, ou comme une pâte à crèpes, qu’elle fouette au départ avant de la laisser reposer.

Jacques Baudou revient à Mélanie Fazi, qui a écrit des romans et des nouvelles ; quelle est la différence, selon elle, entre la construction d’un roman et la construction d’une nouvelle ?
Elle est toujours étonnée d’entendre dire que la nouvelle est plus difficile à écrire que le roman ; c’est pour elle la forme la plus évidente et naturelle, c’est ce qui l’intéresse le plus. C’est le roman qui lui pose le plus de problèmes ; peut-être parce que, contrairement à la nouvelle, elle ne peut l’englober d’un seul coup d’oeil. Elle ne sait pas par où l’aborder, et doit écrire l’ordre des chapitres pour un roman, ce qu’elle ne fait jamais avec la nouvelle. Une nouvelle est formée par un thème, qui sera le fil sous-jacent dans chaque paragraphe - ce qu’elle n’arrive pas à faire dans le roman.
Jean-Claude Dunyach intervient pour souligner l’intérêt de telles rencontres entre écrivains. En effet, personne ne fonctionne de la même manière, il est impossible de trouver une façon de travailler par le biais d’un manuel quelconque, mais connaître le processus d’écriture d’autres personnes peut permettre d’essayer de nouvelles choses, de rajouter des couleurs à sa palette d’écrivain. La méthode, l’approche, la philosophie sous-jacente restent propres à chacun. Il n’y a pas de "bonne façon" d’écrire, car chaque auteur invente la sienne.

Jacques Baudou continue avec une nouvelle question : écrire un dialogue diffère sans doute de l’écriture d’une description ; comment s’y prend-on ?
Pour les dialogues, répond Jean-Claude Dunyach, la règle pourrait être qu’un personnage ne doit pas parler uniquement quand il a quelque chose à dire - ce ne serait pas naturel. Dans la vie, on parle parfois sans que notre discours ait un intérêt particulier, on suit une pensée, une idée. La description peut se faire de différentes manières, selon la façon dont le personnage, ou l’histoire, aura besoin de décrire telle ou telle chose ; ce n’est pas vraiment l’écrivain qui en décide.
Nathalie Legendre répond à son tour, en commençant par avouer qu’elle ne se pose pas autant de questions, elle écrit comme elle vit. Elle a une sainte horreur des descriptions, et en fait le moins possible. Quand elle doit en faire, cependant, elle s’imagine sur place et décrit les choses selon son point de vue. Dans ses dialogues, ses personnages ne parlent pas pour ne rien dire, comme elle-même le fait dans la vie. Ce qui l’intéresse dans le roman, c’est de développer ses personnages, leurs émotions. Tous les dialogues découlent de cela, et elle les écrit comme si elle écoutait discuter ses personnages.
Quant à Mélanie Fazi, elle a besoin d’avoir une image très nette en tête pour pouvoir faire une description, du décor ou des personnages. Quand un personnage naît avec sa voix, le dialogue qui vient ensuite s’écrit tout seul, elle travaille très peu ses dialogues. Elle apprécie les descriptions car elle aime créer des ambiances et cherche à fasciner le lecteur en essayant de rendre sa description la plus visuelle possible, presque comme une peinture. Ce qui est intéressant, c’est de la rendre la plus visuelle possible avec le moins de mots possible.

Sur ce, Jacques Baudou remercie chaleureusement les auteurs ainsi que le public présent dans le Magic Mirror et met fin à cet autre café littéraire, qui a été recueilli et résumé pour vous avec soin ! Vous serez donc certainement vous aussi inspirés pour en dire un mot sur le forum ?

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