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Un entretien avec Robert Jackson Bennett

Par Gillossen, le mardi 13 avril 2021 à 09:00:00

MEIl est l’un de ces auteurs qui ont su se faire remarquer ces dernières années sur la scène des littératures qui nous concernent en premier lieu ici sur Elbakin.net.
A l’occasion de la sortie de son dernier roman en date chez Albin Michel Imaginaire, Robert Jackson Bennett a bien voulu répondre à quelques-unes de nos questions.
Nous le remercions encore de tout cœur, ainsi que Gilles Dumay, le directeur de collection d'AMI, qui a rendu cet entretien possible.

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L'entretien en français

RJB

Les Maîtres Enlumineurs vient de sortir en France. Tout d'abord, par rapport à vos œuvres précédentes, cette nouvelle trilogie occupe-t-elle une place particulière dans votre cœur ?
C’est le cas. Cependant, pour moi, ce n'est pas si nouveau ! Je viens d'envoyer le premier jet du dernier volet.
Ce roman m'a beaucoup surpris. Neil Gaiman a dit un jour qu'il écrivait pour savoir ce qu'il pensait des choses, et dans cette trilogie, j'étais un peu obsédé par l'innovation, par la façon dont notre espèce en use et en abuse, et par la façon dont la promesse de l'innovation et d'un fondateur ou d'un inventeur, en particulier - un esprit décidé et brillant qui s'avance avec la lumière de la civilisation dans sa main, et nous qui suivons son sillage - nous entraîne en fait dans les ténèbres. Il s'agit d'une série sur des choses instables et conduisant à des transformations profondes à une époque instable et faisant de même, ce que je n'avais pas prévu au départ.
Pouvez-vous nous dire quelques mots sur la naissance de cette trilogie ?
Je faisais un long trajet en voiture et je pensais beaucoup à la magie. Je me suis senti frustré par le fait que certains systèmes de magie ne semblent pas très naturels, quelque chose qu'un être humain pourrait apprendre, explorer et expérimenter. Finalement, j'ai décidé que la magie n'était qu'une série d'instructions que l'on peut donner au monde pour le faire changer - et j'ai alors pris conscience que nous avions toutes sortes de systèmes similaires.
Mon premier réflexe a été de créer un système de magie un peu comme un système juridique, avec des contrats : vous passeriez un contrat avec la réalité, en spécifiant comment elle devait changer. Mais je me suis dit que le code informatique était un parallèle beaucoup plus proche et plus accessible. Beaucoup d'entre nous se sont assis en plissant les yeux sur un tableur Excel, ne sachant pas pourquoi notre formule ne se comporte pas comme elle le devrait. J'ai soudain eu envie d'imaginer cela, mais pour changer le monde.
Pour promouvoir votre nouvelle série, votre éditeur français met fortement en avant votre système magique justement. Ces systèmes sont-ils si importants pour vous dans le genre fantasy ?
Oui, mais ce n’est qu’une sorte de facette dans ma philosophie globale d'écriture. Je pense que chaque livre ou histoire est une conversation, et qu'une conversation doit avoir un sujet ou une thèse à débattre. Une fois la thèse décidée, tous les aspects de la narration doivent s'y référer. Le système de magie est l'un de ces aspects principaux, naturellement - la façon dont une culture s'alimente et capture le pouvoir doit faire partie de cette conversation.
Brandon Sanderson s'étend beaucoup sur la magie. Je me demandais si vous avez une opinion sur sa Première Loi de la magie.
Absolument. Mais je pense que cela va plus loin. Si le système de magie est représentatif du sujet plus global de l'histoire, alors si le lecteur ne comprend pas le système de magie, il ne comprendra pas fondamentalement ce dont parle l'histoire.
Un autre trope de la fantasy (épique) pourrait être la grande ville en tant que personnage à part entière. Je songe à Lankhmar, Camorr... Comment avez-vous créé Tevanne ?
J'ai été un peu inspiré par la notion d'anciens quartiers commerciaux pendant les périodes mercantiles et coloniales, où différentes compagnies se partageaient le territoire à Canton (aujourd'hui Guangzhou), et je me suis demandé comment cela pourrait se produire de manière organique. À quoi ressemblerait une ville s'il n'y avait pas de notion d'État, de structure municipale cohésive, et qu'il n'y avait que des territoires capturés par des entreprises, qui pouvaient appliquer des lois comme bon leur semblait ? Je pense que nous considérons aujourd'hui le concept d'État - d'un appareil gouvernemental cohésif - comme une évidence, mais il n'est apparu qu'au 15e ou 16e siècle en Europe. La civilisation humaine est plus désordonnée et plus improvisée que nous ne le pensons, et je voulais une ville qui corresponde à cela.
À mon avis, vous excellez dans l'écriture de textes courts (je pense à Vigilance) comme de romans. Voyez-vous une différence, à part la longueur, bien sûr ?
Je pense que la fiction courte est un couteau - le but est de perforer les pensées du lecteur. Un roman ressemble davantage à une usine de traitement, un espace tridimensionnel avec de nombreux flux de production, qui prend les pensées du lecteur, les découpe et les réassemble en quelque chose de nouveau.
Je trouve que votre écriture possède une qualité unique... musicale. Avez-vous un lien particulier avec la musique en tant que personne ?
J'associe des scènes spécifiques à des chansons spécifiques, et je fais généralement une playlist pour chaque roman que je publie. Comme ces chansons sont tellement banales, je ne pense pas que les listes de lecture soient franchement populaires, mais l'inspiration n'est pas toujours attrayante à observer.
Et quel est l'aspect de l'écriture que vous préférez ?
La nouveauté. La possibilité de repartir de zéro et de se remettre en question. Je me lasse des histoires dès que je les ai terminées et je passe à la suivante. Je suis très Marie Kondo dans tout ça.
Je suis personnellement un grand fan de American Elsewhere. Pourriez-vous retrouver cet univers un jour ?
Je suis très attiré par la conception de la surréalité suburbaine, mais je pense que j'en ai fini avec celle-ci. Je pourrais écrire quelque chose qui s'en rapproche - quelque part à côté de Wink, je suppose.
Vous avez dit dans une autre interview que vous n'alliez « pas écrire de la fantasy conventionnelle, ou de l'horreur conventionnelle, ou quoi que ce soit de conventionnel", parce que ce serait "ennuyeux". Vous faisiez référence à Mr. Shivers mais on peut aussi voir cela dans les Maîtres Enlumineurs ou American Elsewhere. Est-ce que brouiller la frontière entre les genres est quelque chose d'essentiel pour vous ?
Mince, c'était il y a longtemps. Le fait est que maintenant, je pense que j'écris de la pure fantasy ! Il y a des barbes, des épées, de la magie et des monstres dans ces histoires. J'écris juste la fantasy conventionnelle que j'ai envie de lire - qui, je suppose, ne l'est pas tant que ça.
Et en tant que lecteur ?
Je lis beaucoup de littérature non romanesque ces derniers temps. Mes incursions dans la fiction sont terriblement routinières. Des romans policiers et autres. Il est fort possible que la pandémie m'ait rendu plus bête, ce qui est déjà un exploit.
Votre travail est souvent loué. Êtes-vous influencé par les critiques de livres, ou cherchez-vous à écrire quelque chose qui vous satisfasse en premier lieu ?
Je l'ai été, mais je ne m'en soucie plus vraiment. Une fois que vous avez écrit environ huit livres et que vous êtes raisonnablement sûr de pouvoir en publier huit autres au cours de votre vie, vous réalisez que vous allez faire cela souvent, et que l'impact d'un mauvais commentaire dans une critique se dilue considérablement. Vous commencez également à comprendre que les bonnes critiques ne sont pas nécessairement utiles, que les mauvaises critiques ne sont pas toujours nuisibles et que les gens sont prêts à supposer, à croire et à dire n'importe quoi. Honnêtement, on lit des choses stupides dans certaines critiques et commentaires, et on s'y habitue. Le chemin du succès est surtout pavé de chance et de bonne volonté accumulées.
Internet est-il un outil important pour communiquer avec vos lecteurs (avec Twitter, Reddit...), faire des recherches, etc.
Absolument. Plus pour la recherche, franchement. J'ai l'impression que je ne m'engage pas trop avec mes fans parce que je ne me sens pas trop à l'aise quant à la façon dont mettre en avant ce que je fais, je suppose. J'écoute beaucoup de podcasts obscurs sur l'histoire et je lis probablement trop de théories économiques bizarres. Je passe aussi trop de temps à jouer avec Google Translate, à traduire des choses en hongrois ou en kazakh pour voir si j'aime la façon dont ça sonne.
Avez-vous des recommandations de livres pour nos lecteurs, qu'il s'agisse de fantasy ou autre ?
Je recommanderais Imperial Twilight, qui est le livre que j'ai lu sur les guerres de l'opium. C'est tout à fait pertinent de nos jours (NdE : le livre n’a pas été traduit en français à ce jour). Je recommande également aux lecteurs de fantasy de lire tout ce qu'écrit le chroniqueur David Fickling. Ses articles sur l'histoire du transport maritime, sur la capture des détroits commerciaux, sur la façon dont un escargot mangeur de bois a accéléré le passage aux navires en métal - tout cela constitue une véritable drogue pour un certain type de lecteur de fantasy.
Enfin, y a-t-il quelque chose que vous souhaitez partager avec vos fans français ?
Prenez soin de vous ! Et merci de m'avoir lu.

Propos recueillis et mis en forme par Emmanuel Chastellière.
Crédit photo : Josh Brewster.

  1. L'entretien en français
  2. L'entretien en anglais

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