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Un entretien avec Patrick K. Dewdney

Par Gillossen, le mardi 26 octobre 2021 à 11:45:00

PKDFait étrange, nous n'avions pas encore eu l'occasion sur Elbakin.net d'interviewer Patrick K. Dewdney depuis la sortie de L'Enfant de poussière.
Deux tomes plus tard, arrivé au troisième sur sept prévus, il était grand temps de réparer cet oubli !
Merci encore à l'auteur du cycle de Syffe pour son temps et sa gentillesse.

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Interview

Toi, moi et des dizaines d’autres autrices et auteurs étions présents aux Imaginales la semaine dernière. Comment as-tu vécu ce retour des grands festivals et surtout du public ?
Oh ben déjà ça fait grave plaisir de sortir de la grotte après presque deux ans d’absence. La partie publique de mon travail a longtemps été très difficile pour moi, j’ai mis des années à être vaguement à l’aise dans ce genre d’espace et c’était chouette de constater que malgré le monde et le rythme, ça va. Sur la tournée actuellement je découvre un peu l’ampleur qu’à pris mon Cycle, ce qui est intimidant et cool à la fois. Donc globalement, du très positif. C’est toujours un plaisir de retrouver les copains et copines, et d’en faire de nouveaux !
La remise des prix Imaginales a notamment été marquée par plusieurs discours puissants et ces derniers mois ont été très agités, avec bien sûr « l’affaire Marsan » en point de mire. Comment as-tu vu tout cela évoluer ces derniers temps ?
Alors en tant que transfuge d’autres milieux littéraires, je crois que je vais rejoindre à peu près entièrement le discours prononcé par Léo Henry à l’occasion de la remise de son prix pour Thécel. Il reste beaucoup de travail, tout un vieux monde à défaire, mais le milieu de la SFFF, malgré ses défauts, bouge beaucoup. Nous sommes un fer de lance sur ce genre de questions, qui restent très verouillées ailleurs, essentiellement parce que nous disposons du soutien d’une communauté de passionnés, de fans, qui sont incroyablement actifs, qui sont impliqués, qui poussent aussi pour que les choses avancent vers quelque chose de meilleur.
Revenons-en au Cycle de Syffe. Avant même sa création. Toi-même, étais-tu lecteur de fantasy ? Si oui, quels étaient les grands noms – ou les auteurs méconnus – que tu appréciais tout particulièrement ?
Oui, bien sûr, la fantasy c’est un peu ma littérature de référence, c’est même celle dont j’ai souhaité parler dans mon Master. Comme beaucoup j’ai commencé par Tolkien, puis il y a eu Donaldson, Hobb, Martin etc. Plus récement je me suis tourné vers la fantasy francophone, avec Platteau, Niogret et Ferric, pour ne citer que ceux-là.
Tes romans se distinguent, entre autres, par un style très travaillé, avec une vraie réflexion de fond sur les mots, leur choix, leur usage, leur « chant ». Est-ce pour toi indispensable dans le cadre de ce projet – et donc particulièrement dans le genre fantasy ?
Puisqu’en fait, au-delà de la fantasy on parle de littérature, il va de soi que oui. Après clairement c’est une réponse personnelle, je pense qu’il y a tout un tas de manières de faire vivre un texte. Le mien c’est celui-là. Je travaille énormément mon écriture, le rythme, le souffle narratif, la cohérence forme/fond, la suggestion qu’on peut faire naitre par l’usage de certaines sonorités. Tout ça découle d’une réflexion théorique sur l’objet-livre, que je pense comme un objet-transistor. Pour moi il s’agit de déployer un éventail de moyens pour que le texte puisse s’ancrer dans le lecteur ou la lectrice, et c’est vrai que dans le cadre de la fantasy, où il s’agit aussi de rendre un univers inconnu appropriable, c’est un procédé que je trouve d’autant plus pertinent.
Dans sa critique du premier tome sur Elbakin.net, notre chroniqueur Tzeentch faisait remarquer que ton roman « se vit autant qu’il se lit ». Donner corps à ton univers, insuffler cette vie, être au plus près des personnages, c’est comme cela que se construit une histoire à tes yeux ?
Je crois qu’ici en fait on rejoint un peu la question précédente. J’essaye de faire en sorte que l’appropriation émotionnelle de mon histoire ait pas mal de portes d’entrée, que ce soit par un travail sur la langue, la trajectoire de mes personnages, la manière dont je vais mettre en scène l’univers et le récit, ou le parti-pris d’avoir une narration qui prend son temps. Encore une fois, il s’agit d’une démarche personnelle, je crois aussi qu’on peut faire autrement. Je pense qu’on s’ennuierait, même, au bout d’un moment, si tout le monde faisait pareil.
Dès le premier tome en question, le succès a été au rendez-vous. Tu es parti pour une saga au long cours, en sept volumes, qui, au-delà de ton propre travail, peut donc pâtir de, contre-temps, telles que les conséquences d’une pandémie inattendue par exemple ! Comment vis-tu cette pression ? La sens-tu ? Peut-être que non, bien sûr.
C’est clair qu’écrire un cycle de longue haleine dans l’ombre de l’abandon où des retards accumulés par certains auteurs, comme Rothfuss ou Martin, avec des lecteurs et lectrices qui ont ça en tête, forcément il y a une forme de pression. Après, perso je connaîs mon projet, je sais où je vais, donc de ce point de vue-là, je pense être à l’abri d’une certaine manière, et j’essaye de rassurer les gens là-dessus du mieux que je peux. Mon enjeu, c’est surtout d’être à la hauteur, qualitativement parlant. Bien sûr que c’est aussi une pression, mais ça je pense qu’on l’a toujours à partir du moment où il y a public pour ce qu’on écrit.
Qui dit heptalogie, dit peut-être une obligation de jouer les « architectes » plutôt que les « jardiniers » en cours d’écriture, ou as-tu une marge de manœuvre pour improviser jusqu’à ta destination ?
Mon histoire je la connais. C’est celle d’un lieu et d’une époque. Et d’un personnage aussi, ça va de soi. Mes arcs narratifs, même secondaires, sont posés, pour la plupart. De ce point de vue là, l’architecture, je pense que ça s’est passé en amont. Ma seule vraie variable, maintenant que ça prend consistance, c’est mon narrateur. Je sais ce qu’il se passe, mais pas toujours de quelle manière Syffe va décider de le raconter, parce qu’il grandit organiquement en même temps que le récit, et que c’est un personnage à part entière, qui projette, qui fantasme (même s’il s’en défend), qui a des goûts et une sensibilité. Mon travail de jardinier, c’est surtout de garder le doigt sur ce pouls là. Après il arrive que je décide de donner plus d’ampleur à certains évènements, mais bien souvent, là encore, c’est Syffe qui tranche.
Eviter le manichéisme semble couler de source pour raconter une histoire, et pourtant, ce n’est pas toujours ce qui fonctionne le mieux en fantasy (surtout épique). Donner de l’épaisseur à ses personnages, est-ce aussi une façon de mettre en avant cet humanisme qui semble prégnant dans le cycle ?
Pour le coup (je ne sais pas si c’est le sens de ta question) je n’écris pas une fantasy épique. Ma fantasy est résolument matérialiste et en conséquence, j’évite de le moralisme et l’essentialisme (qui sous-tendent généralement le genre épique) comme la peste. Dans cette optique, l’un de mes chevaux de bataille – et ce depuis que j’écris - c’est défaire le mythe scientifiquement erroné de la « nature humaine », et donc de mettre en scène des personnages qui sont le fruit de leurs trajectoires dans le sens bourdieusien du terme. J’accepte le terme « humanisme », mais là encore, pas dans sa définition morale ou historique. Ma fantasy est humaniste parce qu’elle essaye de parler des humains, de quelle manière ils fonctionnent, et pour quelles raisons ils sont ce qu’ils sont. On a souvent tendance à penser ce terme comme une manière intellectuelle - et un peu naïve - de formuler une bienveillance fondamentale vis à vis de l’espèce humaine. Chez moi, cette bienveillance n’est pas une posture morale, mais le fruit de mes lectures, notamment en sciences humaines. La plupart des gens qui emploient « humaniste » comme un terme méprisant pour désigner quelqu’un qui refuse de voir que « l’homme est un loup pour l’homme », sont aussi, en fait, dans une posture purement morale. Si j’en crois l’état actuel de nos connaissances, il s’avère que « l’homme » n’est pas grand-chose à part ce qu’il apprend à être, et c’est ce potentiel là qui me plait en lui. Mes personnages ont de l’épaisseur parce qu’ils sont toujours ce qu’ils sont pour une raison.
A titre personnel, une certaine « lenteur », pour poser le décor et les enjeux, ne me dérange pas, au contraire. Mais dans un monde qui va de plus en plus vite, y compris côté lectures, avec « 4 romans de l’année » par trimestre, est-il encore possible de « prendre son temps » pour un écrivain ? Je veux dire aussi bien en phase d’écriture que côté rythme du texte lui-même.
Force est de constater que oui, si j’en crois mon cas, ça a l’air de marcher. J’ai une lecture idéologique du monde (et un mode de vie qui va avec) qui fait que je me sens assez loin des impératifs économiques qui poussent à l’urgence, parce que soyons clairs, on parle ici des conséquences d’un mode de consommation dicté par notre système économique. Encore une fois, j’ai pas envie d’asséner des vérités globales, mais par contre j’ai les miennes. C’est un parti-pris que j’assume. Si quelqu’un arrive à produire trois ou quatre romans de qualité par an, tant mieux pour lui. Moi je suis plus lent, et j’aime les textes qui prennent leur temps. Il se trouve que dans ma vie, j’ai peu de contraintes matérielles, j’ai déjà vécu de la terre, je sais que je pourrais recommencer au besoin, que je suis entourné d’un foisonnement de collectifs auxquels je pourrais me greffer sans souci. J’ai donc le luxe de pouvoir défendre cette lenteur, et je ne me prive pas pour le faire. Tout est possible, dans les bonnes circonstances.
Je songeais aussi aux étiquettes, plus difficiles à décoller que le contraire. Trouves-tu que parfois, le genre se « sclérose » à force de vouloir tout classer dans des sous-genres de sous-genres ?
Le genre littéraire c’est un truc que je vais utiliser personnellement comme un raccourci dans une conversation, mais c’est pas un concept que je trouve excessivement pertinent. Nous les humains on aime bien faire sens de notre environnement, alors on fabrique des petites boîtes mentales pour tout ranger proprement et des fois on exagère un peu. Perso, ça me fait surtout rigoler, de voir qu’il y a cinquante sous-genre de black-métal, ou de fantasy, ou de styles de skateboard. Le tout, je crois, c’est de ne pas prendre ça trop au sérieux. Le centimètre peut-être un outil formidable pour faire sens de l’espace, mais il n’a rien d’absolu, et ne veut strictement rien dire pour quelqu’un qui utilise plutôt des pouces.
Tu as débuté comme auteur avec du noir. Vois-tu beaucoup de différences ou de rapprochements entre ces deux branches du paysage éditorial ?
Il y a de grandes différences humaines au niveau du milieu. Encore aujourd’hui, la moitié des productions en noir, ce sont des textes très manichéens avec le bon flic un peu bourru en instance de divorce, versus le méchant gangster/terroriste/tueur en série/islamogauchiste. Ceci étant, il se passe en même temps quelque chose d’assez semblable aux évolutions du milieu de la SFFF avec des gens qui essayent de briser les carcans, et de relittérariser le genre, et je trouve que cette synchronicité est assez passionnante à observer.
Les littératures de l’Imaginaire semblent toujours en quête de reconnaissance publique, malgré un Dictionnaire de la fantasy aux éditions Vendémiaire, des initiatives comme le mois de l’Imaginaire justement en ce moment-même, etc… Est-ce important pour toi de multiplier ce genre de projets ou si reconnaissance il doit y avoir, elle viendra naturellement, au fil du temps ?
J’ai tendance à penser le monde en rapports de force, et à penser les rapports de force comme naturels. Du coup, je pense que ça viendra naturellement parce qu’il y a des gens qui défendent activement la reconnaissance publique du genre.
Un mot, ou même plusieurs, sur le travail de Fanny Etienne-Artur ? J’ai cru comprendre – j’ai laissé traîner une oreille à ta droite, désolé – que tu avais aussi travailler avec une autre artiste récemment, pour donner vie au monde de Syffe ?
Haha, complètement ! Je travaille depuis longtemps avec Fanny Etienne-Artur, qui est l’illustratrice de mon cycle, et que j’impose pour les couvertures, les cartes, et les illustrations d’ambiance qui parsèment les tomes. En plus de cette collaboration-là, on prépare également un projet de beau livre autour de l’univers du cycle, qui est signé Au Diable Vauvert, et qui sortira dans les années qui viennent. En parallèle, j’ai travaillé l’année dernière avec la plasticienne écossaise Rebecca MacDiarmid sur un bestiaire qui est désormais achevé, et qui compte un peu plus de vingt planches sur lesquelles on peut retrouver diverses bébêtes vues ou mentionnées dans le cycle, qu’on cherche actuellement à exposer. Et il y a fort à parier qu’on va rebosser ensemble à l’avenir.
Tu tiens une page auteur sur Facebook. Est-ce un outil « indispensable » de nos jours pour accompagner la sortie d’un roman ? Comment appréhendes-tu les retours des lectrices et des lecteurs, de tome en tome ? On sait que plus les attentes sont élevées, plus les risques d’une potentielle « déception » sont grands.
Pour moi oui, c’est un outil pratique pour pouvoir tenir les gens au courant de ce que je fais. Le retours qu’on m’y fait sont toujours positifs, ce qui est surtout mécanique : en vrai je ne pense pas qu’il y ait beaucoup de personnes qui vont prendre la peine de m’écrire pour me dire que c’était nul. Pour être honnète, la seule fois où c’est arrivé que je reçoive des messages pas hyper sympas sur ma page, c’était en 2018, au moment où je me suis retrouvé affiché par une maison d’édition d’extrême-droite, et du coup, bon. C’était des gens qui ne m’avaient pas lu, et ils ne m’écrivaient pas vraiment pour causer littérature. Tout ça pour dire que j’ai conscience du fait que je suis rarement confronté à des gens qui n’ont pas aimé mes livres, ce que je trouve dommage dans un sens. Moi ça m’intéresse toujours de comprendre pourquoi, même si fondamentalement, je ne crois pas non plus au livre parfait qui parlera à tout le monde, surtout quand on a des partis-pris comme les miens (tu parlais de la lenteur par exemple). Le peu d’appréhension que je peux avoir par rapport à ces retours est aussi pas mal dilué par le fait que je travaille en collectif avec une quinzaine de béta-lectrices et de béta-lecteurs, qui me permettent d’avoir, en amont, une bonne idée de la qualité globale de chaque tome.
Tu es actuellement en pleine rédaction de ton tome 4. Au quotidien, échanges-tu souvent avec ton éditeur, Au Diable Vauvert ? Ou restes-tu plutôt dans ta bulle en attendant le point final ?
On se parle souvent avec Marion Mazauric (mon éditrice), mais en vrai c’est surtout pour papoter de la vie, de philo, de littérature ou de politique. Pour le coup, c’est vraiment mon comité de lecture (les gens dont je parle plus haut) qui me permettent de ne pas être totalement dans ma bulle, et aussi Fanny, qui est ma première lectrice, et avec qui on a des visios réguliers. Je crois qu’Au Diable, en trois tomes ils ont eu le temps de voir que je suis carré, que mes manuscrits sont propres, que je suis bien entouré, et du coup, ils me font confiance jusqu’à ce que je leur dise « Ayé ! Fini ! »
Un dernier mot pour les visiteurs du site ? A toi la parole !
Oula. Un dernier mot. « Une société qui abolit toute aventure fait de l’abolition de cette société la seule aventure possible. » Ouais, hop, allez comme ça. Et sinon savais-tu que Forbes classe Smaug, le dragon du Hobbit de Tolkien, comme le second personnage fictif le plus riche de tous les temps, avec une fortune estimée à 51.400.000.000 de dollars : on parle littéralement d’un dragon assis sur l’équivalent d’une MONTAGNE d’or. Savais-tu également que tout ça ne fait de Smaug que la cinquième fortune de France ? Les familles Arnault, Hermès, Bettancourt-Meyers, et Wertheimer possèdent à elles seules l’équivalent de 7,3 Monts Solitaires. Fatalement la question que ça m’évoque, c’est où sont les nains ?

Propos recueillis et mis en forme par Emmanuel Chastellière.


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