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Un entretien avec Brent Weeks - Salon du livre 2010

Par Aléthia, le mercredi 12 mai 2010 à 12:46:59

Brent WeeksFin mars, le Salon du Livre de Paris fêtait ses 30 ans.
Et comme chaque année, Elbakin.net était présent sur place afin de vous proposer photos et interviewes. En voici justement une nouvelle aujourd’hui, avec le fort sympathique Brent Weeks, l’auteur remarqué de L’Ange de la Nuit, qui a bien voulu répondre à nos questions sur le stand des éditions Bragelonne.
Retrouvez ci-dessous cet entretien, en français comme en anglais.

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Un entretien avec Brent Weeks - version française

Vous êtes invites au Salon du Livre de Paris. Comment vivez-vous votre rencontre avec vos fans français ?
C’est une expérience extraordinaire pour moi. Je n’étais jamais venu à Paris. Je ne suis même jamais venu en France, et les fans sont adorables. Ils sont merveilleux, vraiment généreux avec moi car je ne sais pas parler français. Ils sont très compréhensifs. C’est aussi une leçon d’humilité que de rencontrer des gens qui aiment mes livres mais avec qui je ne peux pas parler. J’ai évidemment écrit ces livres en anglais et si quelqu’un de l’autre côté du monde peut tomber amoureux de mes personnages et réussir à tirer quelque chose de ce que j’écris, c’est merveilleux. J’adore !
Votre trilogie de l’Ange de la Nuit est sortie en France. Elle est considérée par beaucoup comme un incontournable. Comment décririez-vous votre trilogie à un lecteur encore hésitant ?
Je suis ravi d’entendre ça ! (rires) Je dirai que ces livres sont pour tout le monde. Il y a de la noirceur, particulièrement au début de la série, comme j’aime à le penser. C’est un monde dans lequel les méchants gagnent parfois. Je pense que les caractéristiques de mes livres sont un déroulement rapide de l’action, beaucoup de surprises et des personnages fouillés. Mais si ce n’est pas pour vous, il y a beaucoup de grands livres de fantasy disponibles et ne culpabilisez pas à l’idée de sauter par-dessus mes romans même si je pense qu’ils sont plutôt bons ! (rires)
Dans votre trilogie, le monde de Midcyru est plutôt complexe et solidement construit. Laissez-moi vous poser quelques questions au sujet du monde que vous avez créé. En premier lieu, le réseau politique et le Sa’Kague. Où avez-vous puisé votre inspiration afin de créer une telle organisation ?
Tout d’abord, je voulais imaginer une ville qui serait totalement corrompue. En occident, nous pensons vivre dans la corruption mais nous n’en avons pas autant que nous pourrions en avoir. J’ai essayé d’imaginer une ville complètement tenue par la corruption et où la justice n’est pas rendue. Quand on parle du Sa’Kague, tout est une question de qui connait qui, une question de connections. Si vous connaissez les bonnes personnes, vous ne payez pas d’impôts et vous n’allez pas en prison. Un monde comme celui là serait totalement effrayant. Les enfants doivent se débrouiller par eux-mêmes. Ils ne peuvent se fier qu’aux gens qu’ils connaissent, qu’à ceux auxquels ils font confiance et qu’ils aiment. Donc les liens deviennent bien plus forts dans un monde si dangereux. Quand nous avons des ennuis, nous nous dirigeons vers un gendarme ou un policier, en pensant qu’il va nous sortir de là. Nous avons une certaine sécurité, eux non.
Je ne voulais pas écrire sur une guilde de voleurs, nous l’avons déjà vu dans nombres de romans de fantasy. Je trouve ça un peu ennuyeux. Je voulais que les livres soient un peu plus que ça. Les Sopranos dans un monde où tous les flics sont corrompus. Ils seraient très puissants, connus et respectés mais dans le même temps complètement corrompus et horribles. C’était ce qui était attirant pour moi, car dans une telle situation, les choses sont beaucoup plus dangereuses, les personnages sont menacés en permanence. Et voici une réponse plutôt longue …. (rires)
Dans vos romans, ceux qui dirigent ne sont pas toujours ceux qui portent la couronne. Que pouvez-vous nous dire sur cette dualité du pouvoir.
Ok, mais avec spoilers ! L’exemple le plus évident est Mamma K. Elle est arrivée au pouvoir après avoir vu beaucoup de monde se faire tuer. Tout est particulièrement dangereux, surtout avec les capacités magiques des Pisse-Culottes. Bien sûr, quand vous avez un réseau criminel organisé vous avez affaire à des tueurs. Elle a juste été assez intelligente pour tourner les choses à son avantage afin qu’elle puisse être riche et en sécurité. C’est une forme d’arrogance différente de celle que beaucoup d’hommes auraient mis en avant. La plupart des hommes voudraient être vu alors qu’ils sont au pouvoir. Pour elle, le plus important est d’avoir le contrôle. Donc elle préfère utiliser quelqu’un et le faire agir comme s’il avait effectivement le pouvoir. C’est plus simple et cela lui permet de vivre plus longtemps. C’est un de ses grands secrets mais cela s’accorde bien avec qui elle est. C’est ainsi qu’elle organiserait les choses.
Dans la Trilogie de l’Ange de la Nuit, les rats de guilde peuvent être des princes et les histoires d’amour peuvent briser les conventions sociales. Que pouvez-vous nous dire à propos de ce brassage de destinées et d’origines sociales ?
Étudier un système hiérarchique est très intéressant pour moi, peut être parce que je suis américain et que nous n’avons pratiquement aucune hiérarchie. C’est ce que nous appelons le Melting Pot. Les gens ne savent même pas ce qui était leur grand père ou ce qu’il faisait, donc nous manquons vraiment de structures. Il est intéressant de regarder les structures existantes au sein d’un système de classe, et de regarder comment, dans chaque société, elles s’effondrent à un moment donné. C’est quelque chose de fluide. Vous avez ce type, un marchand, qui est très très riche. Au Moyen-âge, il aurait fini par s’acheter un titre. Quelques générations plus tard, ils le nieront tous. Je pense que c’est un peu plus compliqué que la façon dont nous avons l’habitude de voir les choses dans les romans fantasy. Dans ces romans, vous appartenez à la classe A et vous y restez toute votre vie. Évidemment, vous ne vous mélangez pas avec les paysans. Pour moi, ils le font toujours. Il y a un certain mélange et c’est important pour eux qu’il y en ait, particulièrement dans une ville si corrompue. C’est encore plus fluide. Avec cette façon de fonctionner, Azoth n’aurait pas été capable de frayer avec des membres de la royauté lors de soirées, mais j’ai pensé que cela nous offrait une progression intéressante, lui permettant de voir tous les aspects de la société en se faisant passer pour quelqu’un de la petite noblesse. Et bien, c’était encore une très longue réponse !
La mythologie fait partie du monde de Midcyru. Que pouvez-vous nous dire des aspects mythologiques autour des Anges de la Nuit ?
Je pense que Durzo et Kylar sont les incarnations de la justice. J’ai laissé beaucoup de questions sans réponse à ce sujet car c’est ainsi qu’une grande partie de l’histoire fonctionne. Dans notre monde, est ce que le Roi Arthur a réellement existé ? Peut-être qu’un type appelé Arthur a existé, et qu’il a fait certaines des choses que l’on dit mais nous ne savons pas vraiment où la mythologie s’arrête et où la réalité commence. C’est intriguant. Donc j’ai décidé de laisser certains aspects hors de l’intrigue afin que le lecteur devienne curieux. On veut en savoir plus. Qui sont ces types ? Durzo parle des Anges de la Nuit. Combien y en a-t-il ? Qui furent les premiers ? Si Durzo dit la vérité, qui était l’a précédé dans le rôle de l’Ange de la Nuit?
Ce sont des questions dont je ne veux pas trop parler car j’espère revenir dans ce monde et écrire plus à ce sujet. Je pense démarrer seize ans après la fin de la trilogie des Anges de la Nuit et avancer dans l’histoire mais, tout en allant de l’avant, j’aimerai dévoiler ce qui est arrivé il y a très longtemps. Cela me permettra d’éviter les baisses de régime que vous trouvez dans les livres où vous ne faites qu’avancer dans l’intrigue. Le premier livre est riche et, les pages défilant, vous perdez cette richesse. Donc je vous dirai plus à propos des Anges de la Nuit dans les prochains livres !
Cela m’amène à la prochaine question. Vous avez déclaré lors d’une interview, que vous pensiez écrire à nouveau sur le monde de Midcury mais que vous aviez besoin de temps. Est-ce que vous êtes toujours dans cet état d’esprit ? Avez-vous déjà décidé si vous écririez une suite ou une préquelle, et sur quels personnages vous pensez vous concentrer ?
Beaucoup de pistes dans cette question ! Je n’aime pas écrire des préquelles. Certains lecteurs m’ont demandé d’écrire une préquelle sur Durzo mais les défis propres à l’écriture d’une préquelle sont… en gros, vous connaissez déjà la fin. Ca fonctionne mais c’est plus difficile à faire, c’est une façon d’écrire très difficile. Durzo finira par devenir ce type amer. Vous savez déjà comment son personnage va finir, comment il sera au plus profond de lui, alors où est l’intérêt ? Si vous voulez un exemple de préquelle qui s’est soldée par un échec retentissant, regardez les premiers Star Wars ! Sans vouloir offenser George Lucas, c’était un désastre ! Il avait l’histoire, la chute tragique de Darth Vador, il aurait pu en faire quelque chose de bien  car nous savions qu’il allait chuter mais nous ignorions comment. Cette question amenait une certaine tension dramatique. Il a complètement ruiné tout ça, mais c’est quelque chose de très difficile à faire. Il aurait été bien plus facile de prendre Luke Skywalker et de se dire « il s’en est sorti, que va-t-il lui arriver maintenant ? » C’est plus facile, d’un point de vue littéraire, parce que nous ne savons pas ce qui va se passer, nous sommes donc curieux et nous suivons l’histoire. Donc voilà ! Pas de préquelle pour moi probablement car je pense que les défis à relever sont trop difficiles. Mais je dois d’abord décider où je veux commencer. Je connais déjà l’histoire de Midcyru pour les dix huit ans à venir ou à peu près, et les choses sont plutôt bien définis dans mon esprit. Je sais au moins, en gros, ce qui va se passer mais je ne sais pas quel est le meilleur endroit pour commencer. J’ai encore quelques années pour mettre ça au clair. Soit je démarre quelques années après la fin de la première trilogie, car on a prédit à Logan que son règne durerait deux ans ou dix-huit ans, donc vous savez que quelque chose va lui arriver, soit je décide de démarrer seize ans après. Je dois décider de ce que je veux dire en avançant dans l’action et de ce que je veux expliquer en revenant dans le passé.
Prenons Logan et disons qu’il est devenu très amer. Il ne l’était pas quand on l’a quitté, ok ? Donc les gens vont se demander ce qui lui est arrivé. Vous devez alors raconter l’histoire à la fois en allant de l’avant et en faisant des flashbacks. Je connais les personnages, je sais ce qui va leur arriver mais je ne sais pas encore où reprendre leur histoire. Qu’est-ce qui serait le plus intriguant ? Qu’est ce qui serait le plus satisfaisant pour les fans ? Et aussi, je veux avoir le talent pour faire les choses bien. Certaines façons de raconter les histoires correspondent à certains types d’écrivains. Je veux m’éloigner pendant quelques années du monde de Midcyru car je ne pense pas avoir le niveau nécessaire pour raconter la prochaine histoire de la façon dont je le souhaite. Je vais donc écrire des histoires différentes et peut-être que je pourrai revenir vers Midcyru avec quelque chose de vraiment neuf, de différent, pour l’histoire que j’ai déjà en tête.
Donc les personnages sont déjà dans votre tête. Sont-ils uniquement dans votre tête ou est-ce que vous prenez des notes ?
Mon premier livre, non publié, raconte ce qui se passe seize ans après. J’ai écrit cette histoire mais elle avait des défauts structurels. L’histoire était bonne mais la structure du texte ne fonctionnait pas. Je l’ai raté. J’ai travaillé dessus pendant cinq ans puis j’ai décidé que le squelette était foutu. Quoique vous fassiez avec les muscles ou la peau, si le squelette est foutu, ça ne fonctionnera pas. Donc c’est une histoire que j’ai déjà raconté, je connais vraiment très bien les personnages. Et après avoir travaillé cinq ans dessus, la question est plus de savoir comment sortir les personnages de ma tête pour que je puisse écrire mes autres livres, plutôt que d’avoir peur de les oublier ! (rires)
Je voulais vous interroger au sujet de la figure du loup mais comme vous venez de dire que vous ne vouliez pas aborder le sujet ! (rires)
Oui ! J’ai bien l’intention d’en dire plus sur le loup. Il va devenir plus central à l’intrigue. Le mystère autour du Loup, du chasseur, va vraiment devenir très important.
Quels sont vos futures projets et que peuvent attendre vos lecteurs français ?
Le roman sur lequel je travaille s’appelle …. Ce sera une trilogie je pense. Toujours de la fantasy mais je vais partir d’hypothèses différentes sur comment les choses fonctionnent. L’action se déroulera dans un cadre méditerranéen avec beaucoup de cultures différentes. J’aime explorer comment les différentes cultures interagissent entre elles. Le niveau de technologie sera situé aux alentours de l’an 1600. Il y aura à la fois des armes à feu rudimentaires, de la magie et des épées. Toutes les choses que j’aime ensemble ! Je ne voulais pas démarrer avec un personnage très puissant mais il y a beaucoup de magie dans ce nouvel univers.
Pour être honnête, plus il y a de magie, plus ça détraque tout ! Parfois, quand tu arrives à la fin d’un livre : voilà (en français dans le texte) ! Le type produit une magie qu’il n’avait jamais montrée avant, une sorte de Deux ex Machina qui règlera les choses grâce à la magie. C’est presque de la triche. C’est amusant d’utiliser la magie mais plus il y a de magie dans l’univers que vous avez créé, plus il devient différent de notre monde et plus cela créé des problèmes comme par exemple : pourquoi n’utilisent-ils pas la magie pour réfrigérer leur viande. Ou, pourquoi n’utilisent-ils pas la magie pour allumer un feu de camp ? Ou quand ils ont froid, pourquoi n’utilisent pas leur maitrise du feu pour se réchauffer. Lors de la lecture, le lecteur voit où vous avez foiré et vous passez pour un idiot !
Je vais vous donner un exemple. Prenez J.K. Rowling. J’aime ses livres et elle s’est attelée à une tâche très difficile en commençant sa série avec des livres pour enfants et en l’achevant avec des livres destinés aux jeunes adultes. Elle a varié les genres littéraires tout en gardant les mêmes personnages et cette transition est un véritable défi pour l’écrivain. Dans un des romans, Hermione possède un retourneur de temps qui lui permet d’être à deux endroits en même temps. A la fin du livre, elle réalise les problèmes qu’un tel objet peut engendrer et le détruit ; mais si Dumbledore avait en sa possession un tel objet, pourquoi ne l’a-t-il pas utilisé pour régler ses problèmes ? J.K.Rowling a réalisé que cette amulette avait détruit la logique de son monde, donc elle l’a détruit, mais il était trop tard. Ce retourneur de temps a ruiné tout le bouquin ! Elle a du talent et les gens lui ont pardonné, mais je ne suis pas J.K. Rowling et les gens ne me pardonneront pas une telle erreur donc… (rires) Une nouvelle fois, c’était une longue réponse pour une question courte ! Pour résumer. Ce nouveau livre se déroulera aux alentours de 1600. Beaucoup de magie, des personnages avec des grands secrets. Le ton est différent car la narration est elle-même différente, de façon à s’accorder aux personnages. Les personnages sont plus éduqués. Mais j’espère que vous aimerez ces personnages profonds, les surprises, le déroulement rapide de l’action…. Il sortira en août en langue anglaise et j’espère qu’il y aura très prochainement une sortie française.
J’ai lu que vous étiez un gamer mais qu’en est-il de la musique ? Est-ce que vous écrivez en musique ?
J’écoute effectivement de la musique quand j’écris. J’écoute toute sorte de musique en fonction d’où je suis dans l’intrigue. Généralement, j’aime écouter des choses pleines d’énergie, avec un tempo rapide, un peu de ce que j’appelle de la musique de filles en colère, vous savez, comme Pink ! Elle est toujours en colère à propos de quelque chose ! (rires) J’écoute juste tout ce qui m’inspire !

Propos recueillis et mis en forme par Cyrielle Lebourg.

  1. Un entretien avec Brent Weeks - version française
  2. An interview with Brent Weeks - English version