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Thibaud Eliroff répond à nos questions !

Par Gillossen, le lundi 2 février 2009 à 17:34:49

Le logo de l'éditeurS'il y a bien une réalité très dynamique depuis de longs mois maintenant, c'est le paysage français de la fantasy. Nouveaux éditeurs, nouvelles collections, nouvelles orientations, nouvelles têtes... Il se passe décidément beaucoup de choses !
Aussi est-ce un véritable plaisir d'accueillir aujourd'hui dans nos modestes colonnes Thibaud Eliroff, un homme très occupé, aussi bien chez J'ai Lu que chez Pygmalion. Malgré cette double casquette, Thibaud Eliroff a tout de même trouvé le temps de répondre à nos questions. Et vous pouvez dès à présent, quelques heures plus tard à peine, découvrir ses réponses ci-dessous.
Et profitons de cette introduction pour le remercier une fois de plus.

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Questions et réponses avec Thibaud Eliroff

Pour les lecteurs qui ne vous connaîtraient pas, pourriez-vous présenter votre parcours en quelques mots ?
En parallèle de la fac de Lettres modernes, j'ai effectué plusieurs stages dans différentes maisons d'édition, puis je suis parti à Nantes faire une formation à l'édition et aux métiers du livre. En revenant, j'ai travaillé une petite année pour les Éditions Denoël, en tant que maquettiste/graphiste, avant de reprendre la collection Folio SF chez Gallimard. Dix-huit mois plus tard, me voilà chez J'ai lu et Pygmalion, où je m'occupe de SF et de fantasy depuis un peu plus de trois ans. J'ai aussi eu une modeste activité de traducteur, un métier que j'adore, mais que je n'ai plus le temps de pratiquer aujourd'hui.
Quel est votre premier souvenir de lecture, dans le domaine de la SF ou de la Fantasy ?
Petit, je ne lisais pas, ou très peu. À part Roald Dahl, je crois que je n'ai pas ouvert un livre de mon plein gré avant mes treize ans. C'est d'autant plus étonnant qu'à cette époque, mon père était un gros lecteur de SF et possédait une bibliothèque impressionnante. Nous habitions juste à côté de la librairie Cosmos 2000, qui jusqu'à la fin des années 1990 était le seul lieu de rencontre des lecteurs d'imaginaire à Paris (rappelez-vous, Internet n'existait pas, du moins pas en tant que relais communautaire). J'en suis venu à la fréquenter de plus en plus assidûment, et je crois que c'est ma rencontre avec Bernard Simonay et son roman Phénix qui a tout déclenché. À partir de là, j'ai lu tout ce qui me tombait sous la main, grands classiques du genre, bouquins complètement anecdotiques, fantastique, fantasy, SF. Et je n'ai jamais arrêté…
Et de façon plus générale, pourriez-vous nous citer quelques auteurs qui ont selon vous façonné vos goûts ?
Il faudrait en citer beaucoup. Je fonctionne par périodes. Au début, les auteurs de l'Âge d'or m'ont beaucoup marqué. Aujourd'hui encore il m'arrive de temps à autre de lire ou relire Heinlein, Simak, Pohl, Asimov, Vance, Zelazny, Silverberg et d'autres, juste pour le plaisir. J'avais trouvé chez Dick un puissant écho à mes propres interrogations d'adolescent, puis j'ai naturellement poursuivi avec ses "descendants", Powers et Jeter surtout. J'ai toujours eu du mal à rentrer dans le cyberpunk, même si je reconnais d'indéniables qualités aux romans de William Gibson et de Bruce Sterling. Trop vertigineux peut-être, et dénués du sense of wonder que je recherchais avidement dans la SF. C'est ce besoin de voyage qui m'a attiré du côté de la fantasy. Je vais à nouveau citer Zelazny, pour son cycle d'Ambre, mais aussi et surtout Ursula Le Guin. La force d'évocation de Terremer ne cessera jamais de m'étonner. La forêt des mythagos de Robert Holdstock fut une révélation, et j'ai découvert Tolkien sur le tard, peut-être un peu trop tard pour être vraiment impressionné (quoique je l'aie lu avec beaucoup de plaisir). Aujourd'hui, seuls les plus sombres des cycles de fantasy me font vraiment vibrer, comme La Compagnie noire de Glen Cook, Le trône de fer de George R.R. Martin, La Première Loi de Joe Abercrombie, ou bien certains auteurs inclassables tels Thomas Burnett Swann ou Ellen Kushner. Neil Gaiman aussi.
Ma culture du fantastique est assez lapidaire. Sorti des grands anciens (Poe, Gautier, Hoffmann, Gogol…), il n'y a guère que Stephen King que j'ai beaucoup lu, et Clive Barker, qui arrive toujours à me surprendre.
Côté français, je dois avouer que je suis un mauvais élève. Outre les têtes de pont de la génération 90', comme Bordage, Ligny, Ayerdhal ou Wagner, je n'en ai jamais beaucoup lus.
Et bien sûr, beaucoup de lectures hors-genre, mais nous serions hors-sujet.
Aujourd'hui, qu'est-ce qui guide vos choix quand vous devez retenir un nouveau roman ? Qu'attendez-vous d'un ouvrage qui arrive sur votre bureau ?
Il y a plusieurs réponses à cette question. En tant qu'éditeur poche, mes choix sont guidés par plusieurs facteurs : la tendance du marché, l'économie de la collection et, tant que ça n'interfère pas avec les deux précédents, mes goûts personnels. Idéalement, un bon projet c'est un livre que j'aime, qui ne nous coûte pas trop cher et qui va se vendre comme des petits pains. Dans la réalité, ça n'arrive jamais, ou trop rarement. Si on a deux critères sur les trois, c'est déjà pas mal…
Pour Pygmalion, c'est un peu la même équation, mais mes goûts rentrent beaucoup plus en ligne de compte. Là où le poche se doit de diversifier son portefeuille pour toucher un large public, une collection grand format doit définir une ligne éditoriale et, si possible, s'y tenir. Pygmalion s'est plus ou moins spécialisé dans la fantasy littéraire à tendance historique (ce qui correspond assez à ma sensibilité), et s'adresse davantage aux lecteurs généralistes qu'au fandom. J'essaye de choisir des textes qui remplissent ce cahier des charges.
Comment s'organise exactement votre emploi du temps en tant que directeur de collection, et notamment le fait de jongler entre deux éditeurs ?
Je passe deux jours par semaine dans les locaux de J'ai lu, et je travaille chez moi le reste du temps, où j'organise mon temps selon les besoins des uns et des autres. Je n'ai pas l'impression de "jongler". Au contraire, je trouve ces deux facettes de mon métier complémentaires (d'autant plus que les livres de Pygmalion sont ensuite repris en poche chez J'ai lu).
Vous avez participé au lancement de la collection fantasy grand format de J'ai lu. Avec quelques mois de recul, qu'est-ce qui n'a pas fonctionné à votre avis ? N'était-il pas possible de persévérer encore quelques temps ?
L'échec de la collection est dû à un ensemble de facteurs : des livres trop chers, une fabrication pas à la hauteur, un positionnement commercial compliqué, un manque cruel de communication, des couvertures inadaptées au produit… La liste est longue, et les livres en ont pâti. Les textes étaient bons, mais aujourd'hui cela ne suffit plus.
On aurait pu persévérer, bien sûr, et c'est en quelque sorte ce que nous faisons en reprenant les titres chez Pygmalion. Nous avons estimé qu'ils seraient mieux défendus dans cette maison déjà bien connue du public.
À quoi peut-on donc s'attendre désormais chez Pygmalion, chez qui vous avez récemment "pris du galon" ? Outre les reprises de titres J'ai lu comme L'Éloquence de l'épée de Joe Abercrombie, bien sûr.
Mon rôle chez Pygmalion n'a pas changé. Cependant, les séries qui sortent actuellement ou qui vont bientôt sortir sont celles que j'ai choisies, tandis qu'avant je me contentais d'assurer les suivi éditorial des séries achetées par mon prédécesseur, Benoît Cousin.
Il y a donc la trilogie des Légendes du Pays, de Steve Cockayne, une série assez inclassable qui mélange médiéval fantastique et modernité, dont le premier tome est sorti en octobre dernier et dont les suivants vont s'étaler sur l'année 2009. Deux autres séries démarrent au printemps : Le langage des pierres, de Pamela Freeman, un auteur australien, et Les rois-dragons de Stephen Deas, le dernier né de l'écurie Gollancz (l'éditeur de fantasy numéro un en Grande-Bretagne, qui a récemment lancé Scott Lynch et Joe Abercrombie). La première est une série d'aventures, dans un monde médiéval classique où il est question de révolte, de nécromancie et de chevaux. La seconde se situe dans un univers plutôt début Renaissance, avec des dragons, des complots et des empoisonneurs – imaginez les dragons de Naomi Novik à Westeros, et vous en aurez une petite idée ! Ces deux cycles sortiront sur 2009 et 2010.
Hors questions de catalogue, Pygmalion a souvent été brocardé par une partie du public pour le découpage de ces traductions. Les choses vont-t-elles changer à ce sujet ?
La question qui fâche ;-) En tant que lecteur, je ne peux que me joindre au chœur des protestations, car deux livres courts sont toujours plus chers qu'un gros livre, et il est rageant de devoir attendre la suite d'un roman qu'on aime, coupé en plein élan.
D'un autre côté, je comprends les contraintes de Pygmalion. Il faut se représenter le coût d'une traduction : environ 15.000 euros pour un livre de 500-600 pages. Il faut vendre un sacré nombre de livres avant d'amortir un tel coût. Pour certaines séries dont les ventes sont faibles (Coe, Haydon, Flewelling), couper le livre en deux est tout simplement le seul moyen de ne pas perdre trop d'argent, et donc de voir arriver la série à son terme. Concernant les auteurs qui vendent bien, j'entends la colère des lecteurs, mais il faut qu'ils comprennent que les bénéfices générés par les ventes de Hobb ou Martin servent aussi et surtout à "financer" des auteurs plus difficiles. Objectivement, nous pourrions ne pas couper les volumes de L'assassin royal et du Trône de fer, mais cela voudrait aussi dire ne pas lancer de nouveaux auteurs.
Je voudrais cependant souligner deux choses : premièrement, Pygmalion est loin d'être le seul éditeur à pratiquer la coupe. C'est un système qui tend à se généraliser chez de nombreux éditeurs. Deuxièmement, vous n'aurez pas manqué de noter que Vagabonds et Insulaires, le premier tome des Légendes du pays de Steve Cockayne, est publié dans son intégralité, tout comme le seront les suites et les nouveautés dont je parlais plus haut de Pamela Freeman et Stephen Deas (preuve que nous ne sommes pas insensibles aux arguments des lecteurs).
Professionnellement parlant, de quoi êtes-vous le plus fier et/ou satisfait jusqu'à présent dans votre carrière ?
La publication chez Folio SF de Un chœur d'enfants maudits de Tom Piccirilli, un texte aussi génial qu'invendable ! Sinon, je suis particulièrement content quand j'arrive à mettre dans la collection J'ai lu SF des auteurs un peu plus difficiles d'accès, mais qui font réfléchir sur notre temps et notre société, ou qui ont un imaginaire très original, et qu'en plus ça marche. Ce fut le cas de Days de James Lovegrove ou de Aztechs de Lucius Shepard. Dans cette même veine, je peux déjà annoncer Fleurs de dragon de Jérôme Noirez à l'automne 2009, et plusieurs autres de ses titres en 2010.
Et bien sûr, je suis très fier d'avoir d'avoir lancé Joe Abercrombie… même si ça n'a pas marché, je reste confiant pour l'avenir.
J'ai vu que vous aviez également touché à la traduction par le passé. Que vous a donc apporté cet exercice ?
J'ai adoré faire ça. C'est, je crois, l'expérience la plus intime que l'on puisse avoir avec un texte, et avec un auteur, pour peu qu'on ait la chance de traduire plusieurs de ses œuvres. J'en ait retiré un grand respect pour ceux dont c'est le métier, ces orfèvres de l'ombre qui mettent un peu d'eux dans chacune de leur traductions. Leur modestie les honore autant que les mille et une prouesses d'ingéniosité dont ils font preuve pour retranscrire un mot, une phrase…
Dans mon cas, je suis assez lucide pour me rendre compte qu'il me reste encore beaucoup de travail avant de devenir un traducteur correct. Mais je ne désespère pas de m'y remettre un jour.
Plus globalement, comment voyez-vous le marché français aujourd'hui, en ce début d'année 2009 ? Il a beaucoup changé depuis quelques années.
J'ai l'impression que c'est la façon de vendre les livres qui change, plus que la demande réelle du public. Il suffit de jeter un coup d'œil aux couvertures, à l'évolution des codes graphiques de ces cinq dernières années, pour s'en convaincre. L'offre est de plus en plus large, et donc la concurrence de plus en plus acharnée. On en revient à ce que l'on disait plus haut : il ne suffit pas, ou plus, qu'un livre soit bon pour qu'il se vende. Si vous n'arrivez pas à prouver au public que c'est là une lecture essentielle pour lui, il ne jettera même pas un œil dessus. La communication est devenue le nerf de la guerre.
Objectivement, quelles nouvelles grandes tendances se sont dégagées ces dernières années ? Au contraire, seuls les textes les moins originaux font des best-sellers. La fantasy, de ce point de vue, est un marché très conservateur.
En SF, ce n'est pas pareil. Il y a moins d'enjeux, donc plus de place pour l'originalité. Et un public qui, quoique restreint, réclame des choses inédites. Je suis assez confiant pour l'avenir de ce genre, peut-être pas en terme de volume de ventes, mais d'inventivité et de capacité à se renouveler.
Quant au fantastique, ce genre est loin d'être mort, comme on veut bien le dire. Il se retrouve aujourd'hui intégré à d'autres littératures, comme le thriller.
Et, pour aller plus loin, s'il se diversifie de plus en plus, si l'offre est de plus en plus étoffée, n'est-il pas déjà arrivé à saturation ?
C'est l'éternelle question. Les libraires sont saturés, c'est une évidence, mais le public l'est-il ? Ou pour poser la question autrement : si les libraires agrandissaient leurs rayons SF/fantasy, vendrions-nous plus de livres ? Je n'ai pas la réponse à cette question, mais ce qui est sûr, c'est qu'aujourd'hui les éditeurs sont tous pénalisés par ce rapport entre nombre de titres publiés et espace de vente.
Quelle est selon vous l'image de Pygmalion justement, ses points forts et ses faiblesses ?
Je crois que Pygmalion jouit d'une image haut de gamme, en ceci que les textes publiés s'adressent à la frange la plus adulte du public de fantasy, voire sont capables de séduire des non-lecteurs de fantasy par une approche littéraire et historique du genre. Cette spécificité est illustrée autant que portée par les cycles de Robin Hobb et de George R.R. Martin et, je l'espère, le sera par les futures séries. Notre principale faiblesse, comme vous le souligniez, c'est la mauvaise image que véhicule la politique de découpe des livres.
Pensez-vous qu'une tendance à plus de chances que d'autres de s'imposer sur le marché au cours des mois qui viennent ?
Franchement, non. Le marché de la fantasy est en mutation constante. L'arrivée récente de nouveaux concurrents modifie la donne, mais il est encore trop tôt pour voir ce que cela va changer. La SF apparaît de plus en plus comme une valeur refuge, et d'ailleurs les libraires nous en réclament davantage.
En revanche, je constate une intégration grandissante des genres de l'imaginaire dans les littératures dites générales. De la même façon que le fantastique s'est fondu dans le thriller, on voit la fantasy apparaître de plus en plus souvent dans la littérature féminine. (Mais c'est peut-être là un effet des séries télévisées qui mêlent sans complexe surnaturel et quotidien, comme Lost ou le récent True Blood…)
Fantasy ou pas, quel serait votre dernier coup de cœur de lecture ?
Sans hésiter : Jérôme Noirez et Catherine Dufour, qu'il faut lire sans tarder !
Et puisque l'on parlait de 2009, que peut-on vous souhaiter en ce début d'année ?
Ne souhaitez rien : lisez ;-)

Propos recueillis par Emmanuel Chastellière.


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