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Interview de Robert V.S. Redick aux Utopiales 2009

Par Linaka, le lundi 23 novembre 2009 à 14:19:41

Robert Redick, bar de Mme SpockCette année aux Utopiales, parmi de nombreux auteurs anglophones dont certains sont déjà bien connus d'Elbakin.net, nous avons pu rencontrer Robert V.S. Redick, l'auteur du fameux La Conspiration du Loup Rouge. Nous ne pouvions que profiter de sa venue en France pour lui poser quelques questions.
Nous avons découvert en même temps que Mr Redick, non content d'avoir écrit un premier tome à la qualité reconnue, se révèle être d'une amabilité confondante. Il n'est pas à douter que cet auteur revienne un jour en France dans l'un ou l'autre de nos festivals ; il ne nous reste désormais qu'à souhaiter que ce soit le plus tôt possible!
Qu'en pensez-vous donc en forum ?

L'interview en français

Que pensez-vous du buzz qui a entouré le lancement de La Conspiration du Loup Rouge ?
Eh bien, c'était mon premier buzz, donc c'était une expérience très nouvelle pour moi. J'ai mis longtemps avant de savoir dans quelle mesure je devais y participer, et j'imagine qu'on ne le sait jamais vraiment : c'est différent avec chaque éditeur et chaque livre. J'ai reçu beaucoup de conseils différents, et parfois ils étaient contradictoires. Et donc j'ai beaucoup apprécié tout cet engouement, mais j'étais aussi peut-être un peu perdu pendant un temps, à me demander : devrais-je y participer, ou devrais-je rester caché à écrire la suite ?
J'imagine que j'ai aussi appris que le buzz ne rend pas vraiment les choses différentes, en fin de compte, car les lecteurs décident par eux-mêmes, et maintenant avec Internet ils parlent entre eux. Et j'en suis heureux ; c'est un peu plus démocratique, peut-être, comparé aux jours où le New York Times pouvait décider de quels livres le public entendrait parler.
Aimez-vous l'édition française : qu'en pensez-vous ?
Je l'adore ; je ne lis le français que lentement, donc je ne l'ai pas encore lue, mais j'adore l'esthétique du livre. Je pense que Jean-Sébastien Rossbach a aussi bien capturé ma vision du Capitaine Rose que j'aurais pu l'espérer. Vous connaissez l'illustration : c'est vraiment Rose. Peut-être qu'il a un rendu un peu plus français que je n'avais imaginé, mais c'est tout simplement génial, et je pense que c'est très créatif. J'aime aussi le fait que ce n'est ni complètement abstrait, ni complètement explicite, c'est entre les deux. Cela laisse la place à l'imagination.
Nous faisons cette interview en anglais, mais je sais que vous parliez français autrefois ! Pourquoi n'avez-vous pas entretenu votre français ?
Eh bien, pour faire bref, je suis d'abord passé au russe. Le français n'était qu'une matière de lycée, et je suis passé au russe parce que je suis tombé amoureux de Dostoïevski, et que je voulais le lire dans la langue d'origine – mais je n'ai jamais été assez bon en russe pour ça. Puis ma petite amie du moment est allé à l'école pendant un an en Allemagne, ce qui est la seule raison pour laquelle j'ai fini par venir en Europe. Je voulais aller en Russie finalement, et aussi en Amérique du Sud – mais je n'avais pas imaginé passer du temps en Europe. Je l'ai suivie, et c'est ainsi que j'ai fini par faire un semestre en Angleterre. Et donc, le seul autre voyage en France de ma vie, je l'ai fait après ce semestre, il y a vingt ans, quand j'ai travaillé dans une ferme qui cultivait les pêches en Provence. Mais je n'ai pas pu beaucoup pratiquer mon français : tous les employés venaient du Maroc, de la Tunisie ou de l'Espagne.
J'ai lu dans votre biographie que vous avez fait partie de quelques organisations humanitaires, luttant contre la pauvreté, ou pour les droits de l'homme, etc. Pensez-vous que ces activités ont eu un véritable impact sur votre écriture ?
Tout à fait. Ces activités faisaient partie d'une plus grande trajectoire qu'a pris ma vie durant ces années. A la fac, après la licence, j'ai participé à un programme nommé Conservation et Développement Tropical, à l'université de Floride. C'est un programme qui m'a immergé dans l'étude de l'Amérique latine pendant environ quatre ans, et qui m'a conduit à avoir une bourse d'études pour faire des recherches en Argentine – où je me suis rendu en 1992 et en 1993. Ainsi, la première de ces organisations vint en réalité un peu plus tard, quand j'ai rejoint ma fiancée en Colombie. Elle faisait des recherches pour son doctorat, et là-bas j'ai travaillé avec une fondation des droits de l'homme.
Que ce soit le travail ou la recherche, ainsi que les profondes amitiés que nous avons formées là-bas (nous avons des filleuls en Colombie, etc), tout a modifié mon écriture et ma façon de voir le monde. J'essaie de ne pas être, en quelque sorte, divisé en deux. J'essaie d'être honnête par rapport à ce que je sais et ce que je ne sais pas, de ne pas affecter une espèce d'accès divin et auctorial à la sagesse. Je fais des recherches en tant qu'être humain et en tant qu'écrivain. Comme ma compréhension du monde a changé, cela s'est reflété dans mon travail. Et j'espère certainement que mon travail humanitaire m'a donné l'opportunité d'être peut-être un peu moins ethnocentrique que j'aie pu l'être, et un peu moins touché par l'arrogance dont les Américains, à mon avis, sont parfois coupables. J'ai certainement moi-même reçu un peu de cet héritage. Vous savez, il y a beaucoup de besoins dans le monde, et je veux essayer d'y être ouvert.
Pourquoi avez-vous choisi des adolescents comme personnages principaux ?
Pourquoi ? est toujours une question très difficile pour moi, car j'ai ordinairement de nombreuses réponses. Mais j'ai déjà songé à celle-ci. Seize ans est un âge qui me fascine. Je pense que dans mon imagination, ou tout du moins peut-être dans ma mémoire, c'est une période où vous avez complètement cessé d'être un enfant, mais où vous n'avez pas encore fait la transition jusqu'à l'âge adulte. Vous n'avez pas d'identité stable en tant que l'un ou l'autre, et cela en fait une période très ouverte – une espèce de moment charnière entre un état et un autre. Evidemment ce n'est pas la même chose pour tout le monde, mais je pense que c'est l'âge commun pour ce genre d'état.
D'une certaine façon, j'ai l'impression de mieux me reconnaître dans un adolescent de seize ans que dans n'importe quel autre âge. Même avant mes seize ans, j'avais l'impression de les avoir, et je pense qu'une part de moi s'est juste arrêtée là, gelée dans une sorte d'émerveillement du monde qui se cristallise à cet âge. Dans ma vie, c'est un carrefour de l'imagination. J'aime la façon de voir les choses que j'avais à seize ans. Et les possibilités de cet âge continuent de me fasciner.
Quand je lisais votre biographie, je pensais découvrir que vous avez vécu près de l'océan étant enfant, ou qu'au moins vous aviez des liens rapprochés avec le monde de la mer et des bateaux. Mais il se révèle que vous avez grandi en Iowa ! Pourriez-vous m'expliquer pourquoi l'océan a pris une si grande place dans votre imaginaire ?
Je n'en sais vraiment rien – c'est la vérité, et c'est étrange car j'étais aussi loin que l'on peut l'être de l'océan en Amérique du Nord. Mais c'est peut-être en partie à cause de cela. Il était si loin, et je le voyais si rarement, qu'il a pu acquérir une sorte de qualité magique, mythique. Et, bien sûr, il y a un certain charme romantique inhérent à l'océan.
J'aime les histoires de grands voyages, de périples. Et, à l'échelle de notre propre monde, c'était peut-être le plus grand pas que l'on pouvait faire, avant l'Age Moderne : l'expérience transocéanique. La fascination, et la notion de laisser derrière soi le monde connu, tout en ayant seulement la plus vague idée de ce qui s'étend au-delà. Je pense à ce moment emblématique, quand Balboa aperçoit pour la première fois le Pacifique : ces moments d'émerveillement grandiose et absolu sont souvent associés à l'océan. D'une certaine façon c'est ce qu'ils sont devenus pour moi.
J'imagine que le chat roux, Sniraga, dans La Conspiration du Loup Rouge, est inspiré de votre propre expérience avec vos chats Maya et Blue...
Je ne pense pas. Ils sont beaucoup plus apprivoisés que Sniraga, et plus petits ! En fait, j'ai grandi avec des chiens : nous avions un parti-pris contre les chats à la maison. Mais avec ma compagne est arrivé un chat, et elle ne m'a jamais permis d'oublier que le chat était entré dans sa vie un mois avant moi ! (rires) Donc je suis devenu un amoureux des chats, même s'ils me font encore un peu peur.
Est-ce que les autres personnages sont aussi inspirés par des personnes réelles de votre entourage ? Mettez-vous beaucoup de votre environnement quotidien dans vos romans ?
L'inspiration provient de beaucoup de sources – et certainement de ma vie quotidienne, mais dans ce cas-là les choses sont tellement transformées qu'essayer de les retracer et de les expliquer est un effort futile. C'est comme une image qui aurait été transformée tant de fois par des effets de caméra que seule la personne ayant fait les changements pourrait les retracer.
Mais il y a quelques exceptions. Le Capitaine Rose en est une. Sa forme physique m'est venue d'un de mes professeurs, qui était peut-être l'expert mondial en ce qui concerne les mammifères carnivores. C'était un vieil ivrogne de chercheur en mammalogie ; il avait une ossature immense, une grande barbe laineuse, une cicatrice sur le visage, il boitait, et il ressemblait à un capitaine pirate. Une grosse voix grondante, extrêmement bourrue. Il venait en classe ivre, il faisait le même cours deux fois de suite car il ne se souvenait pas du jour précédent... D'un côté il était complètement incapable en tant que professeur, mais de l'autre il était l'expert mondial – ce qui est la seule raison pour laquelle il s'en est tiré.
Donc Rose a quelque chose à voir avec ce genre de personnalité : il est impossible, il est un peu une fripouille et un scélérat, mais il est aussi le meilleur dans son domaine et les gens ont besoin de lui. Mais d'habitude ce n'est pas aussi simple.
L'amateur de fantasy est familier avec beaucoup de choses dans votre roman : le magicien – Ramachni, les Lilliputiens – les Ixchels, les sirènes – les meurths... Mais ils sont tout de même tous très originaux, grâce à la façon dont vous les exploitez. Etes-vous conscient de ce nouveau challenge que la fantasy doit relever : garder les éléments de fantasy mais éviter les vieux clichés ?
Oui, j'en suis conscient, je le ressens profondément. Honnêtement, je ne pense pas avoir évité tous les clichés ; certains traînent et rôdent furtivement dans mon livre. Comme le disait Ursula K. Leguin, chaque livre est son propre échec. Quel que soit le verdict du monde, l'auteur saura toujours quelles sont ses limites, au fond de lui.
Et les clichés peuvent revêtir tellement de formes : ils peuvent être des clichés de langue, de relations entre les personnages, relations entre les genres. Et bien sûr, d'organisation sociale : si vous prenez une structure européenne du typé médiéval/féodal, et que vous la lâchez dans le texte sans y attacher beaucoup de considérations ou de réflexions... Et il y a le cliché désespéré des elfes et nains tolkienesques, que nous voyons encore et encore...
J'ai travaillé dur pour éviter ces dangers. Ce monde d'Alifros a grandi et a mûri très lentement. Il y a des années, quand j'ai pour la première fois commencé à lui donner forme, j'ai dû affronter une tentation précoce d'utiliser moi-même quelque chose comme des nains et des elfes. Je voulais le faire, car il y a en moi un grand amour et une réponse à ces choses, en tant que lecteur. Mais j'ai su très rapidement que je ne pouvais pas, et que je devais relever le défi consistant à chercher d'autres espèces humanoïdes qui correspondent à mon monde, qui deviendraient aussi vivantes que les êtres humains et que certaines de ces autres inventions archétypales – mais qui seraient ma propre création. Cela m'a pris très longtemps, mais il n'y a pas véritablement d'autre moyen de faire, à moins que l'on ne veuille juste recycler ce qui est familier.
Vous décrivez Conquistadors, votre roman de littérature blanche, comme suivant « les amours, obsessions et transformations de quatre personnes prises dans la « Guerre sale » à la fin des années 70 en Argentine ». Les personnages de La Conspiration du Loup Rouge pourraient aussi correspondre à cette description – pris dans une guerre différente. Etes-vous particulièrement intéressé par ce genre de contexte ?
J'imagine que je le suis. Mais cet intérêt m'a pris un peu par surprise. L'Argentine était un accident dans ma vie, de même que faire des recherches qui m'ont amené à en apprendre beaucoup sur la dictadura, la dictature, la souffrance de cette période. En ce qui concerne La Conspiration du Loup Rouge, la tragédie et le crime que fut l'invasion de l'Irak s'est déroulé juste alors que je commençais à écrire. Si l'un ou l'autre de ces éléments avait changé, peut-être que mon propre besoin de parler de la guerre aurait été réduit.
J'ai toujours une relation très intime avec les livres que j'écris. Je ne pense pas être capable, émotionellement, de choisir un projet auquel je serais personnellement indifférent. Cela doit faire partie d'une sorte de fouille profonde pour moi, sur un plan émotionnel. Ainsi mes préoccupations concernant la guerre et ce qui est fait à notre propre monde signifient simplement qu'il en sera question dans mes livres, que je le veuille ou non. A propos de La Conspiration du Loup Rouge, avant qu'elle n'ait un titre, avant qu'elle n'ait une forme définie, je n'avais pas l'intention d'écrire une histoire traitant de la guerre. Mais la guerre a éclaté, et elle a été entamée par mon pays dans les pires des circonstances ; j'ai découvert que je devais écrire là-dessus.
The Rats and the Ruling Sea (Les Rats et la Mer Suprême) vient de sortir – avez-vous déjà reçu des réactions ? Pouvons-nous espérer une traduction en français pour l'année prochaine ?
J'ai parlé avec le traducteur, Michel Pagel : il dit qu'il espère le terminer en mars, ce qui devrait l'amener en librairie fin 2010 ou début 2011. Et j'ai eu quelques réactions et chroniques, toutes positives, ce qui m'encourage assez.
Comment va le troisième tome ?
Il fait son chemin. Le deuxième tome se termine sur un cataclysme – avec une sorte de bombe atomique politique. Tout ce que nous pensions savoir et les situations de tous les personnages sont radicalement bousculés et modifiés à la fin du tome deux. Cela met en place un vrai challenge pour l'écriture du tome trois. J'avance peu à peu. Comme les personnages eux-mêmes, j'ai découvert que le sol s'était dérobé sous mes pas, et je me bats pour avancer. Je suis sûr que cette lutte est appropriée, mais c'est difficile !
Et pour terminer : des projets pour un quatrième tome ?
Eh bien en fait oui, ce sera certainement un quartette, une tétralogie. Et qui se terminera avec le quatrième tome. C'est assuré. J'ai d'autres histoires à raconter après celle-là ! Au début je voulais écrire une trilogie, mais l'histoire est devenue trop importante pour trois tomes. Mais j'ai le plan de l'histoire complète : le destin ultime du Chathrand, les destins de Pazel et Thasha, Felthrup et le Capitaine Rose, Diadrelu et tous les autres. A mesure que je m'approche de la fin, quatre me semble de plus en plus être le nombre de tomes parfait.
Le troisième livre s'appelle The River of Shadows (La Rivière d'ombres), et le dernier s'appelera The Night of the Swarm (La Nuit de l'essaim). Et ils sont en bonne voie.

Traduction : Annaïg Houesnard

  1. L'interview en français
  2. L'interview en anglais

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