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Sam Sykes et la fâcheuse pudeur

Par Nak, le vendredi 14 février 2014 à 14:15:29

CarteComme vous le savez peut-être, Sam Sykes (auteur de la trilogie de la Porte des Éons) tient un blog qui lui permet de parler de sujets plus ou moins légers ou sérieux dans son style inimitable et en tout cas, bien à lui.
L'article que nous vous proposons ici se place dans la catégorie sérieuse et pose de bonnes questions sur la présence ou non de scènes de sexe dans les romans de fantasy.
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Note préalable : le post traite brièvement du viol.

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Le billet traduit

Pour vous donner une idée de ma relation avec le concept de maturité : j'ai passé la plupart de la semaine dernière à débattre avec Peter V. Brett de la fonction ultime d'un système magique lancé par un ordre mystérieux de proctomanciens connus sous le nom de Sorciers Popotins.
Si c'est pas assez clair, je veux dire par là que je suis plutôt fan de trucs absurdes. Je ne me retrouve pas vraiment dans la plupart des idées traditionnelles sur la maturité mises en avant par notre société actuelle. Je veux dire, si je le faisais, je devrais reconnaître que la fantasy et son écriture sont une entreprise absurde et frivole et je me retrouverais certainement sans emploi.
Ceci étant, il est inévitable qu’en vieillissant, vos priorités commencent à changer.

Le parfait exemple Je travaille sur A Mortal Tally le prochain livre de la série Bring Down Heaven (j'en parlerai bientôt) (NDR : suite de sa première trilogie qui pourra se lire indépendamment). C'est vrai, ma définition du travail est aussi assez peu traditionnelle, ça fait trois nuits que je passe sur une scène, en essayant de la rendre parfaite. Ce n'est pas inhabituel pour moi, je le faisais tout le temps quand je travaillais sur la trilogie de la Porte des Éons, essayant de trouver comment faire pour que les choses se produisent juste de la bonne manière, pour que le public soit fasciné.
La différence c'est qu'à ce moment-là je travaillais sur des scènes de combat. En ce moment, les scènes que j'appréhende impliquent une intimité émotionnelle, comme le sexe.
Le son que vous venez d'entendre est celui de milliers de lecteurs qui ont levé les yeux au ciel tellement vite qu'ils ont eu un flashback d'Harrison Ford dans Les Aventuriers de l'Arche Perdue.

Il faut s'y attendre, bien sûr. Traditionnellement, le sexe a mauvaise réputation parmi les lecteurs de fantasy. Je ne peux pas m'empêcher de me demander si ce n'est pas ça qui en fait une des raisons pour lesquelles je suis le plus intéressé pour continuer, en tant que prochaine tendance à être explorée dans un genre qui est arrivé largement au bout de la violence excessive. C'est une discussion qui m'intéresse ces derniers temps parce que je pense qu'on s'y est mal pris.
Il existe des douzaines d'arguments contre, bien sûr.

C'est toujours écrit de façon embarrassante, par exemple.
Quand on y vient, le sexe est embarrassant. C'est un moment d'extrême vulnérabilité émotionnelle (en général, en tout cas), où les deux personnages sont le plus à l'état brut. C'est un mélange de membres maladroits et dégingandés, d'échange de fluides de grognements et tout ce que vous dites est stupide mais on s'en fiche parce que c’est les hormones. Je râle intérieurement chaque fois que quelqu'un trouve que les scènes de sexe de Joe Abercrombie sont embarrassantes parce qu'il écrit sur des gens brisés qui essaient de se sentir normaux ; c'est supposé être embarrassant.

Ce n'est jamais écrit d'une manière attractive en est un autre.
Je pense qu'il est plus correct de dire que ce n'est pas écrit d'une manière qui attire le lecteur. Comme toute chose, du personnage à l'intrigue, les scènes de sexe ont une voix. Il est intéressant que les lecteurs puissent se mettre d'accord sur tout concernant un livre jusqu'à ce qu'on arrive à une scène d'intimité émotionnelle et là ils ont une opinion radicalement différente. Est-ce que la voix de la scène a changé ? Où est-ce que la perception du lecteur a complètement changé?

Ça me va si c'est bien écrit.
... sans déconner.

Ça n'apporte rien, par contre, est l'argument fort.
Et, bizarrement, c'est celui qui m'a donné le plus matière à réfléchir. Parce que pendant très longtemps, je n'ai pas été complètement capable de le réfuter.
Le sexe est souvent émoustillant, attirant, visuellement saisissant. De bien des manières, il est gratuit par nature, puisque (on peut le supposer) c'est quelque chose que beaucoup d'entre nous ne faisons pas à chaque seconde de notre vie. Ironiquement, je pense qu'à cause de cette intimité spéciale que nous attachons à l'acte, c'est devenu quelque chose que nous n'abordons pas trop dans notre genre et donc, semble gratuit quand nous le faisons.
Pendant un moment, j'étais satisfait de penser ça.
Les arguments que ça n'apportait rien au personnage, que ça ne rehaussait pas l'intrigue et que ça n'engendrait pas de conflit semblaient se tenir. L'idée que ça ne pouvait être que gratuit était un argument que je devais reconnaître comme étant de poids. Ça ne me dérangeait pas trop – après tout, ça m'allait bien d'admettre que beaucoup de mes scènes de combat étaient aussi gratuites – mais quelque chose dans l'argument ne me convenait pas tout à fait.
Et ça ne m'a frappé que lors d’une conversation avec mon amie Jessica.

Je râlais à propos d'un livre que je venais de laisser tomber à cause d'une scène de viol. Je n'étais pas choqué par l'intégration de la scène. J'étais plutôt en train de me projeter et j'en déduisais, au vu du style de cet auteur, que j'allais encore voir une autre représentation du Viol Passe-partout.
Vous savez de quoi je parle. Vous en avez probablement lu vous-même. Un personnage féminin a besoin d'être forte, mais comment on la rend forte ? Elle ne peut pas juste être forte comme ça. Il vaut mieux l'expliquer en en faisant au préalable la victime d'un viol.
Note aux écrivains : on devrait arrêter de faire ça.
Donc, j'ai posé le bouquin puisque je n'éprouvais aucun intérêt à voir cette trame réutilisée, et je suis allé chigner auprès de Jessica. Elle a commencé à se demander pourquoi, parmi tous les traumatismes, c'était toujours le viol qui rendait un personnage féminin plus fort. Comme si perdre ses parents ou être enlevée ne pouvaient suffire. Le viol devait être ajouté comme un glaçage sur le Gâteau de l'Horreur.
Ca m'a frappé par sa gratuité, mais j'ai été forcé d'admettre que la plupart des scènes de sexe que j'écrivais étaient aussi gratuites.
Et c'est là qu'elle m'a corrigé.

Avant d'aller plus loin je précise que je ne peux pas présumer des effets que cela peut avoir sur la vie d'une personne, n'étant jamais passé par là moi-même. J'essaie simplement de discuter de ce que je vois utilisé dans la fiction ici et là.

Pour paraphraser Jessica : Le viol est tout bonnement là. C'est dans l'histoire et ça ne donne pas lieu à grande interprétation. Alors que le sexe consensuel est le début de quelque chose de plus, beaucoup d'émotions se révèlent et se font connaître. La peur, la luxure, le désir, parfois même la haine. Les choses ne deviennent pas moins compliquées après que tu aies amené tout ça.
Et c'est là que ça m'a frappé.
On a appréhendé le sexe de façon complètement fausse. J'ai appréhendé le sexe de façon complètement fausse.
Si vous regardez dans les médias d'aujourd'hui, dans les moyens de communication traditionnels, il semble que le sexe soit souvent la récompense. Une fois que le monstre est tué et que le couple est réuni, on a une scène de sexe. Une fois que vous avez fait suffisamment de quêtes annexes dans Dragon Age, vous pouvez faire l'amour avec Morrigan au coin du feu. Au bout du compte, on en revient toujours au sexe.
Je crois que j'ai adhéré à ça moi aussi.

Et les plans cul ? vous pourriez demander.
Je ne peux que parler de ce que je suis en train d'écrire mais je pense sincèrement que, à cause de l'intimité qu'on attache à l'acte, chaque parcelle de sexe a un sens. Il y a des romans qui essaient de dissocier les deux, mais je pense qu'il est inévitable que les lecteurs vont y attacher une émotion, même si l'auteur ne le fait pas.

Vous allez me dire, n'importe quoi, j'ai lu des tas d'histoires et je n'ai jamais ressenti le moindre attachement émotionnel.
Pas de problème. Je pourrais répondre que vous n'avez pas encore trouvé une scène qui résonne en vous au niveau émotionnel comme je voudrais que mes scènes le fassent, mais je suis mal placé pour dire aux gens comment ils devraient vivre un livre.

Je ne suis toujours pas convaincu et j'ai toujours pas envie de lire des scènes de sexe.
Sûr. Une de mes amies les plus proches, lectrice avide de mes livres, n'est pas particulièrement fan de ces scènes. Elle me demande de lui dire où elles sont comme ça elle peut les passer. Je ne lui en veux pas. Elles ne sont pas pour elle. Puisque c'est une amie très chère, je lui dis et elle apprécie parfaitement le reste du livre et je suis content de l'avoir aidée avec ça.

Ben je ne suis pas sûr que je te lirai, vous pourriez dire.
Et ça me va aussi.
Au final, ce n'est que quelque chose que je peux faire. C'est une discussion qui m'intéresse. Plus tard, peut-être que ça me lassera et que je voudrai parler de l'impact des scènes de festin sur la psyché des lecteurs ou un truc du genre. Mais pour l'instant c'est un sujet que je trouve fascinant en tant qu'étude émotionnelle et ça m'intéresse d'en écrire plus à ce sujet.
J'espère que vous apprécierez votre lecture à ce moment-là.

Article originel
Billet traduit par Nak


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