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Stefan Platteau nous parle de Dévoreur

Par Gillossen, le jeudi 3 décembre 2015 à 18:17:06

DévoreurBel objet de la rentrée, le Dévoreur de Stefan Platteau est aussi une histoire fort réussie.
Et nous avons enfin trouvé le temps d'en discuter un peu avec l'auteur. L'occasion aussi de faire justement le point avec lui depuis son arrivée en fanfare avec Manesh !
Merci encore à Stefan pour sa disponibilité.

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L'entretien

D’après ce que tu m’as dit, l’histoire de Dévoreur remonte à loin.
Effectivement ! Pour l’essentiel, l’écriture de la première partie est antérieure aux premières esquisses de « Manesh ». Ce sont mes premiers pas dans l’univers des Sentiers des Astres, qui est un monde lentement mûri… À l’époque, le plan de la seconde partie était déjà en place dans les grandes lignes, mais je ne me sentais pas la maturité pour écrire le dialogue final et entrer pleinement dans l’esprit du monstre. Je me suis donc laissé le temps de grandir, en me promettant d’y revenir plus tard…
Comment reprend-on ou se replonge-t-on dans une histoire aussi « ancienne » ?
Très facilement ! Prendre du recul fait toujours du bien, on porte un regard neuf sur les choses. Le fait « d’oublier » un texte puis de le redécouvrir permet de réactiver divers stimuli, c’est excellent pour l’imagination !
T’étais-tu fixé des buts particuliers en racontant cette histoire ?
Mon envie première, c’était d’explorer la psyché d’un monstre. Je voulais que la créature du Château de sel soit abominable dans ses actes et dans sa façon de voir le monde, tout en restant profondément humaine, et au fond, presque sympathique. Le fait qu’elleil soit au départ un intime d’Aube et de Peyr, les héros du récit, m’a permis de mettre en scène un véritable « dialogue avec la bête », dans laquelle celle-ci raconte ses pulsions, sa sensualité, sa démesure, dévoile le système de pensée qui justifie ses actes. On découvre alors que Vidal, le bon marchand d’ânes jovial, est toujours présent en elle, l’homme qu’il fut n’est pas effacé d’un coup de baguette magique ! Je voulais créer le malaise : induire l’idée que ce qui est arrivé à cette âme ordinaire pourrait sans doute arriver à n’importe qui, qu’il faut craindre les forces enfouies en soi. Parce que cette planète néfaste, le Dévoreur, sommeille aussi en chacun de nous.
On retrouve en tout cas le côté cruel de la plupart des contes.
Il faut dire que la thématique ne plaide pas pour une « romance » ou une belle histoire de goûter d’anniversaire (encore que… ça dépend l’anniversaire de qui).
Dévoreur, ce n’est pas seulement la revisite d’un thème classique des contes de fées, c’est aussi une plongée dans le mythe de Chronos. Un mythe d’une étonnante richesse, et quand on y réfléchit, très contemporain. Il pose la question de la place que l’on veut se donner à soi-même, et de celle qu’on cède aux générations qui nous suivent. C’est profondément d’actualité ! À l’université, j’ai eu un prof de philo mémorable, qui traitait du rapport de nos sociétés à la mort. Il rappelait qu’il y a quelques siècles encore, il fallait mourir pour céder un jour la terre à ses enfants. On acceptait le trépas de bonne grâce parce que les ressources agricoles étaient limitées, qu’on savait que le pays ne pouvait pas nourrir un nombre infini d’êtres humains, que la génération suivante n’aurait pas d’autre domaine que celui dont elle hériterait. Il fallait donc tôt ou tard céder la place. Cette façon de penser nous est devenue étrangère, dans notre civilisation qui vit sur l’illusion d’une croissance infinie. Chez les super-riches, elle induit une totale absence de limites. Les Vidal d’aujourd’hui, ce sont ces multinationales qui engloutissent nos ressources en l’espace d’une ou deux générations, sans se soucier de ce qui vient après. Comme eux, ce sont des dévoreurs de futur…
Vu ton parcours, on imagine que Dévoreur peut parfaitement se conter justement en public. Quel est ton rapport justement à la scène, aux lecteurs ?
J’ai un côté un peu comédien, j’aime le texte interprété et dit à voix haute. Je me relis d’ailleurs régulièrement de cette façon, je teste mes chapitres pour savoir s’ils tombent bien en bouche. Récemment, j’ai découvert avec jubilation les joies de la lecture publique. Si on me laisse faire, on risque de me retrouver souvent sur ce terrain…
Cela dit, Dévoreur est aussi un très bel objet papier, avec notamment les “décorations intérieures” signées Melchior Ascaride. Vous avez travaillé de concert ?
C’est un objet incroyable, et encore une fois, je suis gâté par mon éditeur, c’est scandaleux. Jamais je n’aurais osé rêver d’un tel écrin pour mon second roman ! En ce qui concerne la conception, c’est le fruit de trois, voire quatre grands cerveaux malades. André-François Ruaud, tout d’abord : ce type aime faire de beaux livres, c’est un besoin viscéral chez lui. Vous êtes un imprimeur tchèque, vous lui présentez une nouvelle possibilité technique pour personnaliser un livre, un truc qui n’est pas réalisable en France : son œil se met à pétiller, il le range dans un coin de sa tête, et il attend l’occasion de le mettre en œuvre pour de vrai. Son assistant Mérédith Debaque subit sa mauvaise influence, je dois dire qu’il file un mauvais coton. Et puis il y a Melchior, bien sûr : un vrai psychopathe du graphisme. Le genre à lire votre texte jusqu’au bout et avec la plus grande attention, à le décortiquer, à vous questionner pendant des heures, puis à se creuser la tête pour placer un maximum de symboles en rapport avec l’histoire, de façon presque occulte. Moi, mon rôle, c’est de discuter avec lui de ce qui est central et de ce qui est secondaire. Au final, on obtient un objet très immersif, qui participe à l’atmosphère du récit…
Que nous réserve ton année 2016 ?
Alors, outre la réimpression en grand format de Manesh (avec, paraît-il, une petite surprise dont mon éditeur ne veut pas me révéler la teneur), et sa sortie en poche chez J’ai Lu, l’actualité, ce sera surtout la publication du tome 2, Shakti, au beau mois de mai. On y retrouvera bien sûr le Barde et ses compagnons, dans la situation où les laissait la fin du tome 1. Inutile de dire que le rythme sera d’emblée très différent, vu les circonstances. La lente remontée du fleuve cédera la place à la tension, et forcément, à l’action. D’autant que les premiers chapitres réservent d’emblée l’une ou l’autre surprise… Et puis bien sûr, l’un des personnages du groupe va devoir passer à table, dévoiler son parcours et ses raisons d’être là. Ce sera la Courtisane, personnage intrigant par excellence. À travers son parcours, on découvrira que dans l’Héritage, il n’est pas facile d’être à la fois femme et immigrée... Son récit de vie est si dense, que j’ai dû abandonner mon intention initiale de la boucler en un seul tome : ça n’aurait pas été tenable d’un point de vue éditorial, le volume aurait été trop gros et trop tardif. Cela signifie que les Sentiers des Astres perdent forcément leur statut de trilogie, et que l’histoire de Shakti se poursuivra dans le tome 3, avant un tome 4 conclusif.
On t’avait déjà interviewé à la sortie de Manesh. Comment évalues-tu ton parcours depuis ? Il s’est passé beaucoup de choses en 18 mois !
À vrai dire, j’ai trop le nez sur le guidon pour penser à évaluer le chemin parcouru… je pense que j’ai encore beaucoup de choses à apprendre. Mais je suppose que j’ai de la chance d’être là, et j’éprouve de la reconnaissance envers une série de personnes qui m’ont tendu la main. À commencer par Ayerdhal, disparu bien trop tôt, et que je considère comme un parrain littéraire (pas mon parrain à moi tout seul, hein ! C’était un gars généreux, toujours prêt à aider les jeunes auteurs). Jamais je ne pourrai lui rendre tout ce qu’il m’a donné… Et puis mon éditeur, bien sûr, les Imaginales et leur jury, et tout un tas de gens qui m’ont soutenu, relu, encouragé et donné un coup de main…
Ton regard sur le milieu de l’édition a-t-il évolué depuis que tu es publié ?
Forcément. Il y a 18 mois, j’étais un peu béjaune, j’étais même franchement ignare pour tout ce qui concerne les réalités éditoriales. Je trouve la découverte passionnante, je suis toujours très intéressé à comprendre et suivre le processus de publication, discuter des stratégies...
Et puis surtout, ce monde a maintenant un visage. Plein de visages, même, et certains d’entre eux m’ont offert d’excellents moments. Ça va finir par se savoir, mais chez les Indés de l’imaginaire, on rit beaucoup, nous ne sommes pas des gens très guindés. En dehors des Indés aussi, j’ai rencontré quelques joyeux bons compaings toujours prêts à perdre leur sérieux. Une table de dédicace, ça peut vite devenir un endroit parfaitement what the fuck ! Donc, des gens. Passionnés. Passionnants. Généreux. Joviaux. Pleins d’idées brillantes. Décalés. Ouverts. Gentils et pleins de malice à la fois. Des auteurs qui vous prêtent leur appart alors qu’ils vous connaissent à peine, des anciens qui vous racontent leurs anecdotes et dispensent leur savoir. Des gens qui vous conseillent avec franchise, aussi. Des tables rondes qui se barrent en balloche, et des défis lancés les uns aux autres, juste pour se marrer en douce pendant les moments les plus officiels. À ce propos, les mots à placer dans cette interview étaient bouillabaisse et Mésoscaphe. Du tout cuit. J’ai échoué lamentablement, je n’ai aucune excuse. Je vais me faire chambrer…

Propos recueillis et mis en page par Emmanuel Chastellière


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