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Reconfinement et librairies : entretien avec Éric Marcelin

Par Gillossen, le mercredi 11 novembre 2020 à 14:15:00

EMLe gérant de la librairie et des éditions Critic (basées à Rennes), confronté comme nombre de ses collègues à la problématique du reconfinement et de la fermeture des librairies, a gentiment pris le temps de répondre à quelques questions concernant cet épineux sujet.
Au passage, s'il vous faut votre dose de livres en ce mois de novembre, pensez à faire un tour sur cette brève.
Mais en attendant de réfléchir à vos prochaines lectures, place à l'interview !

Discuter de la situation des librairies sur le forum

L'entretien

Avant d’en venir au vif du sujet, chez Critic, comment s’était passé le déconfinement ?
Plutôt bien, voire très bien. La reprise était largement au-dessus de nos objectifs sur juin, nous avons recommencé à respirer dès les deux premières semaines, quand on a vu la reprise et le soutien des clients qui revenaient nombreux. Ce phénomène a été assez général dans toutes les librairies. Le mois de juillet a été pas mal, puis retour à un quotidien plus normal en août.
Aviez-vous, vous et/ou d’autres librairies amies par exemple, anticipé un reconfinement potentiel ?
On y a forcément pensé, ce second confinement n’est au final pas une surprise, il nous était déjà annoncé en mai/juin… Puis, l’été est passé, on a avancé, on s’est projeté tout en se disant que ça allait nous tomber sur le coin de la G…
Certains acteurs de la chaîne du livre militent depuis le début pour une réouverture des librairies. D’autres, dont parfois des libraires eux-mêmes, ne veulent pas prendre ce risque. Quelle est votre position ?
Pour moi on aurait dû, ainsi que les autres commerces de proximité pouvoir continuer à recevoir du public. Avec le déconfinement et le virus toujours présent, nous avons appris à gérer le flux avec respect des gestes barrières. A partir du moment où on peut aller acheter du vin, des cigarettes, des revues... de la peinture, etc... Je ne vois vraiment pas pour quelles raisons les librairies n'auraient pas le droit de vendre des livres. En soit, je ne suis pas partisan de dire que le livre est un produit de première nécessité. On peut se passer d'acheter des livres pendant 15 jours, voire un mois et relire ses classiques ou piocher dans sa PAL. Non, ce qui est révoltant, c'est que d'autres produits soient considérés de première nécessité, que d'autres entreprises/commerces sous couvert de vendre des produits de première nécessité puissent également vendre des livres. Enfin, cela a été stoppé il y a peu pour cet aspect.
Alors que les libraires se sont pliés en 4 pour respecter toutes les règles depuis des mois, là, d'un coup nous ne serions pas dignes de confiance pour continuer à respecter et faire respecter les consignes ?? ! C'est clair que venir acheter un livre dans une libraire de quartier de 50 à 200m² est sans doute beaucoup plus dangereux que d'aller faire ses courses dans une grande surface commerciale de quelques milliers de m²...
Mais surtout il faut que ce soit juste, si nous n'avons pas le droit de vendre du livre, il n'est pas pensable que d'autres structures (géant du web particulièrement) puissent le faire. Nous recevons des aides, les salaires sont pris en charge, il y a moyen de tenir 15 jours. Si seulement il ne s'agit que de 15 jours. Ensuite un confinement sur quasiment tout le printemps et un confinement en novembre/décembre c'est clairement une autre histoire, beaucoup plus inquiétante au vu des recettes réalisées sur cette période et de la masse de nouveautés à gérer... L’annulation des salons auxquels nous participons chaque année, l’accueil d’auteurs, dessinateurs… annulé est aussi difficile à gérer.
Le click & collect est largement mis en avant cette fois-ci, à l’échelle nationale. Comment ça se passe chez Critic ? Est-ce juste une façon de « limiter la casse » ou bien on peut espérer que ce soit une solution viable à court terme pour vous ?
Pour le moment, depuis le 30 octobre, le click&collect fonctionne plutôt bien, voire très bien pour Critic. Nous en sommes heureux, même si ce n’est clairement plus le même travail et que c’est épuisant. Il est un peu tôt pour dire si cela va limiter la casse ou non. Pour ces deux premières semaines, clairement oui, mais on ne sait pas combien de temps il va falloir continuer à faire préparateur de commandes et coursier pour la poste. Puis la politique de parution des nouveautés, qui à l’heure actuelle fait une très grosse part de notre chiffre, change. Puisque pas mal de distributeurs et/ou éditeurs ont décidé de stopper les prochaines sorties en attendant la réouverture des librairies. C’est dommageable, en un sens, pour les librairies comme Critic qui ont pris depuis un moment le virage de la communication numérique et parce que nous avons un site internet relativement efficace. C’est compréhensible pour préserver l’équité de la concurrence et ne pas ouvrir encore plus grande la porte aux géants du commerce en ligne et oublier les librairies qui n’ont pas les moyens, compétences ou appétences pour cette nouvelle façon de faire du commerce. Nouvelle façon qui ne doit surtout pas devenir la norme, nous sommes bien d’accord.
Peut-on imaginer que les librairies tiennent longtemps le choc si ce cycle se répète une troisième, voire une quatrième fois ?
Je ne suis pas devin… Sur le premier confinement, nous avons vraiment été aidés et soutenus par le gouvernement, les diffuseurs et les banques.
Pour ce deuxième confinement, nous n’en sommes encore qu’au début, le chômage partiel est toujours en place/possible, les frais de port pour les expéditions de commande sont pris en charge par l’état : même si nous devons avancer les frais, nous serons remboursés, ne reste à charge de l’acheteur que 0.01cts. Nous devenons ainsi concurrentiels. Enfin, pour les librairies disposant de plateformes de ventes en ligne. Cependant, la logistique est lourde et il y a un coût non négligeable des emballages nécessaires qui impactent directement le bénéfice de ces ventes à distance. Et, il devrait y avoir une aide, qui se fera sur la perte de chiffre d’affaires, sans tenir compte des ventes réalisées en click&collect.
Alors , à voir fin novembre… Ou fin décembre ce que cela donne réellement.
Un troisième… Un quatrième confinement… Si les commerces de proximités peuvent continuer à recevoir du public dans les conditions sanitaires les plus strictes, peu de personnes en même temps en magasin, temps limité de présence, etc… je pense que l’on peut tenir en réduisant les charges fixes car bien sur le chiffre d’affaire baissera, mais de combien ? S’il n’y a que le click&collect, il y aura des fermetures. Quelles seront les aides alors ? Jusqu’à quand cela demeurera possible de soutenir toute une économie comme cela.
Passons déjà le deuxième confinement et voyons où cela nous mène.
Après avoir maintenu les sorties du 6, tous les éditeurs commencent à nouveau à décaler leurs parutions. Avec votre double casquette, que pensez-vous de tous ces reports ? Peut-on s’attendre à une bousculade en janvier, si les librairies sont ouvertes ?
J’ai déjà un peu répondu (question 4) sur ce point. C’est clair que de continuer à sortir des nouveautés, sans que l’ensemble des libraires puissent recevoir du public, ouvre grande les portes aux géants du Web. La bousculade des parutions en janvier, je n’espère pas, cela dépendra de la politique des éditeurs. Il y aura très certainement des reports de parutions, des modifications de programme éditorial (une fois encore) et des annulations pures et simples… tout ceci impacte forcément toute la chaine du livre : des auteurs aux libraires en passant par les éditeurs et diffuseurs. L’impact de ces confinements à répétition aura forcément des répercutions, lesquelles ? Le temps nous le dira. Les premiers impactés sont les libraires, dernier maillon de la chaine, mais premier déboucher pour les ventes de livres, qui voient leurs points de vente fermés, ensuite les auteurs qui voient leurs interventions possibles sauter les unes après les autres et les perspectives de vente de leurs ouvrages incertaines, les plus petits éditeurs qui vivaient surtout des salons où ils se rendaient…
Enfin, auriez-vous un mot à adresser aux lectrices et lecteurs ?
Soutenez la richesse du maillage des librairies en France. Pensez d’abord à vous procurer des livres chez un libraire de proximité avant de vous précipiter vers la facilité procurée par Internet. Vous garderez une diversité de personnalités, chaque libraire est différent, une richesse de choix, une diversité culturelle… si importante !
Rappelez-vous, on ne le dit jamais suffisamment : en France, le prix de vente publique d’un livre neuf est fixé par son éditeur, selon la loi sur le prix UNIQUE du livre initiée en 1981 par Jack Lang, Ministre de la Culture.
De ce fait, LE MÊME LIVRE AURA LE MÊME PRIX dans une petite librairie, une grande surface, un espace culturel ou sur Internet et même que sur Amazon !
Vous bénéficierez en prime d’un large choix, de conseils, de proximité et bien souvent du sourire de votre librairie indépendante.

Propos recueillis et mis en forme par Emmanuel Chastellière


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