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Lionel Davoust nous parle de Port d’Âmes

Par Gillossen, le vendredi 9 octobre 2015 à 19:06:22

PortQuelques semaines après la chronique du roman Port d'Âmes, nous vous proposons une nouvelle interview en compagnie de son auteur, Lionel Davoust.
Il faut dire que nous avions encore pas mal de questions en stock pour lui ! Et on le remercie une fois encore d'avoir trouvé un peu de temps pour nous.
En attendant la suite !

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L'entretien

Comment ne pas se décourager en travaillant 8 ans sur le même roman (pas en continu, certes) ?
Justement : en n'y travaillant pas en continu. Et en faisant autre chose, en reconnaissant qu'on n'a pas encore le niveau, l'expérience, de servir cette histoire-là, précisément, qu'on veut raconter comme on aimerait le faire. En se disant que ce n'est pas grave, qu'on a pour métier d'écrire, et qu'on écrira donc autre chose ; donc, surtout, en étant (je reviens tout le temps là-dessus) patient, en se laissant le temps de mûrir. Certains projets doivent attendre que son auteur les rattrape. Les premiers jets de Port d'Âmes datent d'avant même mon premier roman publié (La Volonté du Dragon). Je savais que ces premiers jets n'étaient pas aboutis, mais je n'arrivais pas à cerner en quoi. Je les lisais, je les travaillais, mais bizarrement, ça n'améliorait pas grand-chose au total. En surface, c'est un roman d'une simplicité trompeuse, mais l'intrigue est en fait extrêmement complexe : qui sait quoi, qui soupçonne quoi à chaque instant, et il y a deux volets en un, un pan très enquête, presque thriller, et un pan contemplatif, introspectif, sentimental, qui doivent se compléter, se répondre de manière équilibrée. C'est bien plus facile de faire seulement l'un, ou l'autre, parce que l'on se situe dans les codes et les attentes d'un genre donné, et l'on peut donc décider de ce que l'on va satisfaire, de la manière dont on va surprendre. Mêler les deux (surtout deux domaines aussi opposés) est autrement plus risqué. J'ai donc laissé le manuscrit, aussi abouti que j'en étais capable, de côté, en me disant : "je ne suis pas encore assez mûr pour celui-là. Ce n'est pas grave, j'ai d'autres idées et envies que je vais faire d'abord, que je sens bien mieux". J'y suis revenu épisodiquement, en me demandant si j'étais prêt ; on apprend toujours de chaque projet, de chaque livre, et quand j'ai repris Port d'Âmes pour - enfin - sa publication finale, ce dont le livre avait besoin m'est alors apparu avec une clarté déconcertante au niveau du rythme, de la narration, du style. Un peu comme si je m'étais mis à enfin lire la matrice... Au bout du compte, le roman publié a été réécrit aux deux tiers; il n'y a pas une phrase, une information, qui n'ait été soupesée et remaniée. Et en fait, loin d'être décourageant, c'est extrêmement agréable d'arriver au point où l'on comprend suffisamment ce que l'on fait, comment l'on fonctionne, pour enfin faire ce que son histoire réclame depuis le début.
Et de fait, aborder cette histoire via une structure plus simple en apparence (avec Rhuys comme point d’ancrage) est-elle venue seulement avec le temps ?
En fait, tout dans ce roman est parti à l’origine de la magie du Transfert (la Vente de souvenirs d’une personne à l’autre) et le projet d’origine consistait à la mettre en scène seule. Je me suis posé la question du meilleur point de vue pour la présenter et j’ai brièvement réfléchi à prendre celui de la Vendeuse, mais cela donnait quelque chose de trop statique, sans réelle histoire ; celui qui a une histoire à raconter, c’est évidemment celui qui découvre – la ville, le décor, la magie, et surtout tous les ennuis qui le guettent… Avoir donc Rhuys comme point central s’est décidé assez vite – c’était là que se trouvait le récit (y compris l’histoire sentimentale qui court à travers le roman…). Là, je me suis rendu compte que le propos manquait d’envergure à mon goût, et j’ai donc copieusement élargi la trame, le canevas et la narration pour construire l’histoire finale qu’on trouve dans le roman, mais cela s’est construit organiquement autour de Rhuys. Je voulais que cela reste, malgré tout, un récit intimiste, un voyage en soi-même, plutôt que quelque chose de plus « cinématographique » comme Léviathan avec ses trois gros points de vue principaux et sa myriade de personnages secondaires.
L’an dernier, tu nous disais que Port d’Âmes traitait en grande partie de choix moraux. Etait-ce l’un de tes objectifs dès le début du projet ?
Formulé ainsi, non. Mais j’aurais pu deviner que cela se passerait ainsi vu le thème sur lequel je partais à l’origine… ! Mon objectif premier était ce rapport ambigu au Transfert – on peut acheter un souvenir, ce qui ressemble à un véritable moment d’extase (ou de tragédie) vécu par procuration ; c’est un commerce que l’opinion dans la ville d’Aniagrad assimile à de la prostitution, ce qui entraîne évidemment quantité de questions morales sur l’oppression, mais aussi sur la liberté à disposer de soi-même. Dès lors que ces thèmes entrent en scène, les notions de choix et d’éthique suivent immédiatement, bien sûr. Mais c’est en écrivant, en confrontant mes personnages à ces situations et en les voyant réagir conformément à ce qu’ils sont, que je me suis aperçu du thème que je traitais réellement.
Le roman demeure très accessible, tout en abordant parfois des sujets comme la finance, le renoncement, etc, via des passages nettement différents (logiquement) de ce que l’on pouvait peut-être imaginer au tout début. Là aussi, comment conserver une approche globale harmonieuse ?
Déjà, merci ! J’aurais tendance à dire : en laissant l’histoire se raconter et les personnages la jouer, sans forcer le trait. De façon très technique, je reviens toujours, dans chaque scène, dans chaque chapitre, à la notion de conflit et au cœur de mes personnages. J’ai mes acteurs sur le plateau, j’ai loué mes décors, mes figurants : la question que je me pose toujours, quand je m’apprête à « filmer » un passage, c’est : « y a-t-il un conflit ici qui mérite d’être raconté ? » Et par conflit, je ne parle pas d’affrontement ni de bataille, mais d’enjeux. Quelqu’un a-t-il quelque chose à perdre si les événements tournent mal ? Y a-t-il de la tension ? L’histoire avance-t-elle ? Si la réponse est non à deux questions au moins sur les trois, alors j’aurai tendance à ne pas « tourner » la scène, mais à la résumer, parce que pour moi, cela veut dire qu’il ne se passe en réalité rien, et qu’on gagnera davantage à résumer. Je crois fermement qu’on peut aborder tous les sujets dans la fiction, même pointus, tant qu’on ne perd pas de vue qu’on doit raconter une histoire avant tout et qu’on laisse les questions émerger organiquement. Quand on oublie cela et ses personnages, c’est là qu’on pontifie. Et ça peut être la plus intelligente pontification du monde, quand je tombe là-dessus en tant que lecteur, personnellement, je m’ennuie profondément. Du coup, j’essaie de ne pas le faire non plus.
Comment définirais-tu ta relation avec Critic, sur ce roman précis ?
Merveilleuse et détendue – un sentiment qui se renforcer toujours davantage de livre en livre. On s’entend extrêmement bien, probablement parce que nous avons la même vision de la littérature, de son économie, mais aussi les mêmes références, les mêmes aspirations pour un imaginaire de qualité ET divertissant. Critic est pour moi la définition même du bon éditeur : ils cherchent à comprendre ce que j’essaie de faire, puis nous discutons pour voir comment améliorer mes intentions afin de me pousser à porter mon projet plus haut (j’en profite pour remercier ici encore Florence Bury et saluer on travail). Critic me témoigne la plus grande confiance et me laisse une totale liberté de création autour de l’univers d’Evanégyre, et ça n’a pas de prix. Je travaille vraiment heureux.
Tu es toujours aussi actif sur ton site ou les réseaux sociaux. Mais quel est ton secret ? Même si on se doute bien plus sérieusement que tu ne te penches que sur ce qui te tient à cœur et qu’il est donc plus facile de « se motiver » ainsi.
Je suis juste sincère et très énervé :-) Si les réseaux deviennent une corvée, j’arrêterai. Je ne sais pas s’il y a un secret, à part pour s’imposer de ne pas passer sa vie dessus au lieu de travailler (et pour ça, je m’impose une discipline de fer et j’ai beaucoup d’outils qui automatisent les tâches fastidieuses)… Je me fais simplement plaisir et je suis authentique. Je raconte ce qui m’amuse, ce qui m’agace, sans fard. Je m’efforce d’être le plus honnête possible et de dire ce que je pense, en particulier envers ceux qui insultent l’intelligence, ce qui est pour moi le péché suprême. Parfois, cela me fait ouvrir mon grand clapet et m’attire des inimitiés. Ça me va. Parfois, aussi, je me plante. C’est le risque qu’on court quand on prend position sur quelque chose. Je n’ai pas honte d’admettre que je me trompe le cas échéant et de corriger. Et on évolue toujours, aussi.
Est-ce que pour toi « la fantasy » devrait toujours avoir l’ambition dont tu fais preuve ici, sans renier une dimension divertissement ?
Ce serait un peu péremptoire de ma part d’avoir des ambitions pour un genre entier dont je ne suis qu’un représentant ! Mais j’avoue qu’effectivement, je trouve que la fantasy offre un arsenal narratif sans limites, qui permet de créer n’importe quel type de monde tant qu’il est cohérent, et qu’il arrive parfois qu’on se limite un peu dans les ambitions. L’ombre des géants qui ont sculpté le genre, Tolkien en tête évidemment, demeure parfois pesante, alors que la fantasy, c’est bien davantage que le médiéval fantastique. Comme je le disais, je suis aussi fermement persuadé qu’on peut raconter une bonne histoire ET s’efforcer d’avoir une portée, et que la fantasy, par la liberté qu’elle offre, est un genre fantastique (huhu) pour ce faire. En tout cas, c’est mon but, parce que j’aime, quand je lis, qu’on me fasse voyager ET qu’on m’apporte un peu de substance qui va me faire réfléchir, parce que l’auteur m’aura poussé à me poser des questions intéressantes (mais qu’il ne m’aura pas donné ses réponses dont, en plus, je me fiche). J’essaie humblement de faire cela, et je trouve toujours dommage qu’il manque l’une ou l’autre des dimensions à une œuvre littéraire, l’histoire ou la profondeur, surtout pour un genre aussi fécond et libre que le nôtre.
Comment on aborde la création d'un univers comme Evanégyre, sur le long terme, avec plusieurs formats différents, etc.
Cela dépend de la finalité… Tant que c’est un plaisir intellectuel sans volonté de narration, on peut le prendre par le bout qu’on veut ! Mais dès qu’on veut le partager, je vais sonner comme un disque rayé mais je trouve que tout revient toujours aux histoires, aux conflits. Que se passe-t-il et pourquoi c’est intéressant ? Il faut distinguer les situations « riches de potentialités », les histoires qui se dessinent et qui valent la peine d’être racontées, du décor simple. Les deux sont nécessaires pour la substance. De la même manière qu’on peut apprendre le règne des rois de France comme une succession aride de dates, ou comme les trahisons, assassinats, revirements, alliances qui ont jalonné cette période. Dans le premier cas, c’est du décor, ça ne se raconte pas, mais cela assoit le monde dont il est question. Dans le deuxième, c’est riche de potentialités. Il y a peut-être là des histoires à creuser. Je travaille donc beaucoup ainsi : je construis du décor jusqu’à tomber sur quelque chose qui m’attire, un détail étrange, dont je sens qu’il cache une pelote de laine à dévider où se cache un fil narratif intéressant. L’envergure et la portée de l’histoire décideront ensuite du format dont il s’agit : nouvelle, roman, trilogie…
Qu'est-ce qui est fixé dans ta tête mais que le lecteur ne connaît pas (carte, lexique, etc.), qu'est-ce qui évolue au cours de l'écriture, comment on garde le cap (carnets de notes, etc) ?
Alors, ça étonnera peut-être, mais il n’y pas de carte précise d’Evanégyre à part de vagues ovales griffonnés sur un bout de papier (et que j’ai de toute façon dans la tête). Je ne veux pas me laisser enfermer par des détails de géographie. Ce qui est fixé pour moi, c’est la grande trame, les vastes mouvements historiques, les périodes et ce qui a amené (réellement) leur transition. Cela, on sera amené à le découvrir au fur et à mesure, mais je ne veux pas trop mettre l’accent dessus ; on a un peu tendance en imaginaire à faire passer les secrets du monde au-dessus des personnages, et cela fait tomber à mon sens dans un travers que j’appelle affectueusement « le syndrome Dragon Ball Z » où il faut toujours des secrets plus gros, des risques plus élevés, jusqu’à la démesure. Attention, j’aime la démesure, la démesure, c’est le bien. Mais un monde résulte des actes des gens, et nous sommes capables de nous plonger dans leurs affres, leurs tourments, leurs décisions ; on n’a pas forcément besoin de détruire le monde tous les matins pour ressentir de l’émotion. Je préfère voir et construire le monde à travers les personnages qui le font réellement. Donc, la trame, les civilisations, les motivations d’envergure, même les langues, plus tout un tas de petits secrets qui peuvent actuellement apparaître comme des incohérences subtiles au lecteur attentif (mais n’en sont pas) sont fixés, mais je me ménage une immense marge de manœuvre pour qu’Evanégyre, même après 15 ans de création, reste vivante et évolue dans le cadre des intentions générales d’origine et du corpus déjà publié. Et oui, j’ai beaucoup, beaucoup de notes, principalement sous forme informatique, un peu à la manière d’un wiki privé (en beaucoup moins bien organisé, cela dit, mais justement, parce que certains pans restent potentiellement en flux). En fait, pour être honnête, on n’a vu qu’un tout petit bout d’Evanégyre. Il y a des périodes sur ma chronologie maîtresse qui n’ont même jamais été mentionnées, des personnages-clé qui n’ont eu qu’une ou deux scènes, mais chaque chose en son temps ! Je me concentre sur la cohérence narrative avant tout et sur les histoires qui m’attirent d’un projet à l’autre.
Elbakin.net fête ses 15 ans. Quel regard jettes-tu sur le Lionel d’il y a 15 ans, sur le plan « littéraire » va-t-on dire (ce que tu écrivais/traduisais/lisais à l’époque) ?
Ho. Il y a quinze ans, on était en 2000, j’étais encore étudiant. Je finissais ma deuxième nouvelle réellement « sérieuse » (mais pas encore publiable) et je commençais à vraiment me dire que j’allais abandonner la recherche scientifique pour partir dans la création. Et, dans la petite chambre que j’occupais tandis que j’étais en stage à la Rochelle, que je commençais à apprendre l’écriture avec des visées professionnelles, je suivais un site vachement intéressant qui s’appelait Elbakin… tandis que sur des premières copies, je traçais des frises chronologiques d’un univers que je baptisais « le projet Evanégyre »… Ça ne me rajeunit pas (et vous non plus). A l’époque, j’avais, forcément, la naïveté mais aussi l’énergie du gars qui expérimente plein de choses sans se rendre compte que tout ne tient pas bien debout (et qu’il lui faudra un peu plus d’expérience pour réussir certains trucs sans se prendre les pieds dans le tapis). Je m’intéressais tout juste à la traduction… Je suis reconnaissant au Lionel de cette époque, dans l’ensemble. Le Lionel d’aujourd’hui, pour qui j’ai quand même un peu d’affection, s’est bâti sur lui, grâce à ses erreurs et son enthousiasme, et j’essaie en gros de me montrer toujours digne de lui, avec l’expérience acquise entre temps.
Quel est ton prochain projet d’envergure ?
Aha ! Nous venons de construire avec Critic le planning de rendu et de publication d’une trilogie dans l’univers d’Evanégyre, et je suis surexcité à l’idée de commencer à la construire dans le détail ! Je réserve l’année 2016 pour prendre de l’avance et la planifier du début à la fin (donc, pas de livre l’année prochaine) et qu’on puisse les publier à intervalles assez rapprochés ensuite (donc, plein de livres après). Ce que je peux en dire : comme toujours, cet ensemble narratif sera indépendant des autres ; on n’aura aucunement besoin d’avoir lu les autres livres pour l’apprécier (même si cela donnera un éclairage différent). La trilogie se déroulera pendant les Âges sombres, cette période d’Evanégyre où les civilisations se sont effondrées et où l’humain peine à subsister dans le chaos qui a suivi. On suivra l’histoire de Mériane (un nom que les lecteurs de Port d’Âmes ont peut-être vu passer…), une jeune bûcheronne, paria, recluse, ermite dans les bois, qui, à son corps défendant, va devoir se rebeller contre les codes de sa société pour sauver son pays et peut-être le monde. Et comme « Quelques grammes d’oubli sur la neige », la nouvelle qui clôturait La Route de la Conquête et se déroulait à la même époque de la chronologie, il y a de fortes chances que ça parle beaucoup de féminisme et de religion.
Et enfin, une découverte récente littéraire, musicale ou autre à conseiller à nos lecteurs pour la rentrée ?
Real Humans ! Ce n’est pas exactement récent, mais c’est absolument magistral et c’est à voir absolument pour tout fan d’imaginaire. Une série suédoise, diffusée par Arte (et disponible en DVD) sur une société comme la nôtre à un détail près : la présence d’androïdes à tous les niveaux. Le génie de la série réside dans le fait que les scénaristes traitent absolument toutes les facettes d’une telle prémisse, et en profondeur : l’emploi, les droits humains (et des androïdes), la religion, le libre-arbitre, l’identité et même la prostitution… Tout cela sans jamais tomber dans le démonstratif. Je n’ai pas encore tout à fait fini mais ce que j’ai vu est d’ores et déjà une valeur sûre. On parlait de divertissement mêlé à la réflexion – voilà un excellent exemple !

Propos recueillis et mis en page par Emmanuel Chastellière


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