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FantastiQueer, un festival d’imaginaire LGBT+

Par Izareyael, le jeudi 17 septembre 2020 à 18:00:00

Logo du projet FantastiQueerNous vous en parlions début juillet, le projet FantastiQueer a pour but de mettre en valeur les auteurs et autrices et les thématiques LGBTQIA+ dans les littératures de l'imaginaire avec un festival et un site. Nous avons contacté Célia Deiana, coordinatrice du projet, pour en savoir plus. Merci à elle d'avoir répondu à nos questions !
En raison de l'épidémie due au coronavirus, le festival FantastiQueer a été repoussé en juin 2021, mais une version plus réduite du Salon du livre de l'imaginaire queer et LGBTQI+ a lieu à Strasbourg (Bas-Rhin) du 18 au 20 septembre 2020. Le site FantastiQueer est quant à lui accessible à toute heure pour y découvrir des œuvres sur ces thèmes.

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Célia Deiana nous parle de FantastiQueer

Pouvez-vous nous présenter le projet FantastiQueer ?
FantastiQueer est au départ un projet de salon du livre, à Strasbourg, consacré à l’imaginaire LGBTQI+. Un projet parrainé par le centre LGBTI+ local, la Station. Puis au fur et à mesure de sa préparation, nous avons créé un site web, qui archive pour l’instant les livres en français sur ces thématiques. Nous réfléchissons à l’étendre aux livres en VO ainsi qu’aux séries et aux films.
La matérialisation de FantastiQueer reste pourtant bien un festival physique qui tourne autour de l’imaginaire LGBTQI+ et des imaginaires créés par les artistes queer. Des auteurices, mais aussi pour les années qui viennent des artistes, illustrateurices, pourquoi pas aussi des scénaristes, maquilleurs et maquilleuses, artistes du tatouage, et ainsi de site. L’imaginaire queer n’a pas de frontière !
Il y a déjà beaucoup de festivals d'imaginaire qui abordent aussi des thématiques LGBT+ et où des auteurs et autrices LGBT+ sont présentes… Pourquoi avoir décidé d'en créer un exclusivement dédié à ce sujet ?
Il y a d’abord l’envie de créer un festival queer dans le Grand Est. Nous sommes « coincés » entre trois gros festivals : le salon du livre de Colmar, le Livre sur la Place à Nancy, et bien entendu les Imaginales d’Épinal. Et il y a çà et là quelques autres festivals, ainsi que des manifestations plus portées sur le manga et l’animation, la bande-dessinées ou le cinéma. Mais rien sur la littérature LGBTQI+ spécifiquement, du moins à ma connaissance ; quoique le paysage queer punk alsacien soit bien actif aussi.
L’angle de l’imaginaire était clairement au départ une préférence personnelle, le projet devant être simplement une action locale organisée par notre association strasbourgeoise. Et vu l’accueil fait au projet par la suite, son importance a décuplé.
En tant que coordinatrice, mon envie de joindre la thématique de l’imaginaire (j’écris de la SFFF depuis plus de vingt ans) à la thématique des identités queer s’est retrouvée chez d’autres personnes, notamment du milieu de l’imaginaire français, auteurices, chroniqueurs et chroniqueuses, éditeurices, voire quelques libraires.
L'annonce du festival a notamment attiré les critiques de certaines personnes qui vous reprochent de mettre de la politique dans leurs lectures où, selon elles, il n'y en avait pas… Que souhaitez-vous leur répondre ?
Couverture de Passing Strange d'Ellen Klages aux éditions ActuSFCe reproche se fonde sur une donnée factuelle, qui a été développée et expliquée par de nombreux chercheurs et chercheuses queer et féministes : notre corps en lui-même est politique.
De fait, quand rien que la façon dont tu t’habilles le matin est un geste politique (que ce soit pour te cacher, comme le font de nombreuses personnes trans qui ne sont pas out, ou pour revendiquer une appartenance à une minorité), alors ta production artistique l’est. Même s’il s’agit d’un simple produit pop.
Donc le reproche, je l’accepte avec plaisir.
Cela dit, la culture en elle-même est de toute façon politique. J’ai fait des études d’histoire de l’art et je me suis intéressée à l’iconologie. Sur une peinture, un dieu grec n’est jamais uniquement un dieu grec. Les régimes français qui se sont succédé au XIXème siècle mettaient en avant soit Clovis, soit Vercingétorix, selon leur penchant plus conservateur ou plus républicain (je m’excuse par avance envers les lecteurs qui chercheront la petite bête historique dans ce résumé très succinct). Aujourd’hui on les voit comme des jolies illustrations dans les livres d’histoire, mais ces images ont été créées, commandées, pour une mission politique, celle d’établir le roman national.
Et dans les romans de SFFF actuels, tout est politique aussi.
Que ce soit de façon revendiquée (personne ne reproche à Alain Damasio de faire de la politique dans ses romans, heureusement !) ou pas (mais nous resservir ad vitam aeternam les mêmes schémas hétérosexuels et blancs, sur les mêmes schémas usés repris de Campbell, c’est paresseux, et ça reste… politique).
Vous indiquez sur le site FantastiQueer les textes « own voices », c'est-à-dire écrits par des personnes elles-mêmes LGBT+. Qu'est-ce que cela représente actuellement pour un auteur ou une autrice de se présenter ainsi ? Est-ce toujours compliqué ?
Nous avons modifié cette catégorie en remplaçant « own voice » par « auteurice LGBTQI+ » afin d’éviter les outings non voulus (on peut appartenir à plusieurs identités queer et n’être out que sur une seule) et les méprises. Une autrice lesbienne qui crée des personnages trans n’aura pas forcément le même rapport à ses personnages qu’un·e auteurice trans qui crée des personnages trans.
Est-ce que s’outer en tant qu’auteurice queer est important ou non ? Sincèrement, je ne sais pas, ou plus. Les réponses que j’avais faites à un autre site au début du projet étaient plus claires mais en fait on sent une vague arriver. Des auteurices déjà installées se revendiquent queer de façon plus directe, des jeunes auteurices ou aspirantes auteurices ne se cachent plus.
Nous vivons une période extrêmement excitante. Parce que le coup de bâton que l’on reçoit depuis quelque temps de la part des quelques conservateurs du milieu est violent, les revendications des minorités se font plus… directes.
Ce n’est plus « vous êtes homophobe dans votre texte » mais « je suis gay/lesbienne/trans/ace, et ce que tu écris là, c’est non seulement blessant pour moi mais je vais t’expliquer par a + b pourquoi tu participes aux violences que je subis tous les jours. »
Dans les textes et le milieu éditorial, y a-t-il une particularité de la représentation LGBT dans les littératures de l'imaginaire par rapport à la littérature générale ou à d'autres littératures de genre, comme le polar ?
couverture d'Elliot du néant de Sabrina Calvo aux éditions La VolteJe ne pourrais pas parler pour le polar, ne m’y connaissant pas assez.
En littérature blanche, je trouve que les maisons d’éditions généralistes ont trop tendance à se délecter du minority porn. Les livres lesbiens mis en avant ces dernières rentrées littéraires sont assez démonstratifs de ce point de vue-là. Du coup les récits LGBTQI+ se limitent aux drames, aux questionnements, aux « les pauvres, leur vie est terrible », hors jugement de la qualité littéraire des ouvrages.
En jeunesse et ado, nous sommes en train de passer du récit démonstratif (je conseille d’ailleurs la très belle collection ado de Talents Hauts) à des histoires où les personnages sont queer et vivent des aventures « comme les autres ». On peut saluer à ce propos le travail de Scrineo avec les livres de Cordelia ou de Cindy Van Wilder, parmi d’autres.
En SFFF, on navigue entre les maisons d’édition qui n’éditent pas d’histoires queer (et pas d’histoires d’auteurices racisées, les deux vont souvent ensemble), et celles qui ont des auteurs queer dans leur catalogue et le revendiquent avec une position clairement politique (comme La Volte bien sûr).
Entre les deux, chez des gens comme L’Atalante avec Becky Chambers, ou chez ActuSF, Le Bélial’, et encore d’autres, on voit arriver de plus en plus de traductions, mais aussi, et c’est ça le plus important je pense, ces nouvelles auteurices francophones qui proposent un panel de personnages et de sociétés « imaginaires » qui appartiennent au spectre queer.
Il y a aussi tout un mouvement des maisons d’éditions numériques, avec l’impression à la demande, et l’auto-édition, qui permettent la naissance publique d’auteurices qui ne sont plus engoncés dans des schémas narratifs hétérocentrés.
La cagnotte Ulule créée pour aider à financer le projet a eu un certain succès et les réactions à l'annonce du festival ont été globalement positives, de même que celles des organisations que vous avez approchées pour des partenariats. Vous attendiez-vous à cet engouement ?
Pas du tout ! C’était une vraie surprise. Je connaissais déjà quelques personnes dont je savais qu’elles nous soutiendraient, essentiellement des auteurices et la directrice artistique des Imaginales, Stéphanie Nicot, que j’avais déjà rencontrée.
Mais mon monde personnel (à ce moment j’étais encore dans une perspective de projet local, peut-être unique, tenu par quelques bénévoles) est depuis quelques années essentiellement tourné vers le militantisme. Je me suis éloignée du milieu de l’imaginaire en lui-même. Alors voir des soutiens comme celui de ActuSF, de Numerama, et même d’un éditeur qui pourtant m’avait terrifiée quelques semaines avant quand j’étais passée en speed-dating avec lui… Ça a fait tout bizarre.
Quand nous avons commencé à avoir quelques commentaires critiques, voire carrément haineux et méprisants, j’ai repensé à ces réactions-là et je me dis que ce festival est non seulement nécessaire mais attendu.
En raison de la situation sanitaire, le festival proprement dit a été reporté en juin 2021 pour le mois des Visibilités mais une version réduite se tiendra bien du 18 au 20 septembre à Strasbourg. Pouvez-vous nous parler davantage de ce salon du livre de l'imaginaire queer et LGBTQIA+ ?
Couverture des Outrepasseurs de Cindy Van WilderNous avons dû annuler la venue des auteurices prévues à une exception. Nous présentons l’exposition Tetracosme d’Oasis Nadrama et elle présentera également son roman des Mondes Miroirs paru chez Mnémos.
Du coup, pour ce mini FantastiQueer, nous avons fait appel à des associations locales pour proposer des activités à la fois ludiques, engagées, et qui pouvaient également obéir aux règles sanitaires.
Nous aurons donc une nuit du jeu de rôle, avec trois tables de jeux, organisé par la Sauce aux Jeux, et une journée Grandeur Nature, avec un scénario concocté spécialement par Bardes & Dragons.
Eva D. Serves, membre de l’équipe et autrice, organise également un atelier d’écriture, et animera un débat sur la représentation LGBTQI+.
Et enfin je serai moi-même animatrice d’une discussion sur nos coups de cœur en SFFF, en partenariat avec la librairie Quai des brumes.
Quant au festival FantastiQueer de juin 2021, les invités et invitées et animations précédemment annoncées sont-elles toujours prévues ? Avez-vous quelques détails du programme à nous donner pour patienter ?
Oui. Normalement. Tout va dépendre de la date choisie (nous sommes à la recherche d’une salle) qui ne doit pas être trop proche des Imaginales afin de laisser le temps aux auteurs et autrices de respirer. La date devrait pouvoir être dévoilée d’ici le mois de novembre.
Nous allons aussi travailler sur une possibilité de festival entièrement virtuel, au cas où. YbY et Nice Fictions se sont jetés à l’eau cette année, j’avais eu la chance de participer au deux, et cela me paraît être une solution idéale si nous étions amenés à souffrir encore de ce virus.
Nous avons déjà commencé à faire le tour des tatoueurs et tatoueuses de Strasbourg (c’est un projet qui a beaucoup de succès auprès de notre équipe bénévole) et allons commencer à démarcher les librairies de la ville pour des partenariats, notamment la librairie Le Tigre de Strasbourg, qui a une orientation éditoriale qui pourrait nous trouver quelques pépites dans le fanzinat et les bandes dessinées un peu obscures.
Pouvez-vous nous présenter le site FantastiQueer qui complète le festival ? Est-il possible aux lecteurs d'y participer ?
Nous qui n'existons pas, essai de Mélanie Fazi aux éditions DystopiaPour l’instant, le site FantastiQueer souhaite cataloguer les livres (romans, recueils, bandes dessinées) en français, répondant aux critères de l’imaginaire et de la représentation queer. Nous avons également catalogué deux essais, un de Ian Larue et celui de Mélanie Fazi.
Les fiches sont très synthétiques _: fiche technique, quatrième de couverture, disponibilité en papier, poche et numérique, ainsi que les représentations présentes et les trigger warnings (avertissements sur les contenus sensibles, NDLR) si nous les connaissons.
Si l’ouvrage a été lu par une des administrateurices du site, iel en donne aussi une petite critique.
L’idée pour 2021 est de pouvoir élargir le catalogue. Déjà, nous avons plus un profil de lecteurices de SFFF, et du coup nous ne lisons pas forcément les romans parus dans des maisons d’éditions spécifiquement LGBT ou de romance. Nous ne sommes pas forcément lecteurices non plus de romans auto-édités. Nous souhaiterions également que le catalogue prenne en compte ces productions-là.
Mon souhait serait de pouvoir intégrer les ouvrages en VO (d’abord en anglais, bien entendu). Ce qui arrivera peut-être plus vite serait un site-miroir dédié aux séries télévisées et aux films. Nous avons déjà une personne très intéressée par ce projet… qui nous permettrait aussi d’organiser une soirée cinéma pendant le festival.
Tel qu’il est aujourd’hui, le site accepte les soumissions des visiteurs et visiteuses (un formulaire est disponible sur la page contact).
Vue notre charge de travail jusqu’à la semaine prochaine, nous répondons très peu aux mails et l’actualisation du site en pâtit, mais ça reprendra cet automne.
N’hésitez vraiment pas à nous envoyer les titres (avec les précisions demandées) !

Merci beaucoup pour vos réponses ! À très bientôt à Strasbourg pour le Salon du livre de l'imaginaire queer et LGBTQIA+ du 18 au 20 septembre 2020, en attendant le festival FantastiQueer en juin 2021.

Propos recueillis et mis en forme par Izareyael.


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