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Une discussion entre Thierry Fraysse et Patrick Marcel

Par Gillossen, le mercredi 6 juillet 2016 à 14:12:18

OuroLes éditions Callidor font partie des nouveaux venus sur la scène fantasy qui ont déjà réussi à se faire remarquer, et en bien.
Aujourd'hui, Thierry Fraysse, à la tête du projet depuis ses débuts, nous propose un entretien avec Patrick Marcel, traducteur émérite de George R.R. Martin ou Neil Gaiman, qu'on ne présente plus. L'occasion de parler des pionniers de l'imaginaire et notamment de sa traduction du Serpent Ouroboros d'Eric Rucker Eddison. Un grand classique de la fantasy, qui sera justement disponible pour la première fois en langue française l'année prochaine !
Attention, discussion passionnante à suivre !

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L'entretien proprement dit

Pour commencer, pourriez-vous nous en dire plus sur votre parcours ? La traduction littéraire était-elle votre objectif de départ ?
C’est une activité qui a découlé de mon habitude de lire en anglais. Ayant commencé assez tôt à lire des comics en VO, et étant amateur de fantastique et de SF, je voyais souvent dans mes lectures des allusions à des romans et des ouvrages qui restaient inédits en français – ou chers : je lorgnais sur l’Elric le Nécromancien d’Opta, mais ce beau recueil était bien au-dessus de mes maigres moyens. En revanche, les éditions en poche anglaises étaient trouvables à des prix plus raisonnables. J’ai lu comme ça du Robert E. Howard, du Moorcock, du Lovecraft, du Silverberg…
Au départ, on bute sur les mots, sur certaines tournures, et on se demande comment on rendrait en français telle ou telle phrase. Bref, à force de lire, l’envie de traduire m’est venue. Je l’ai d’abord assouvie avec quelques nouvelles pour diverses revues de genre (Opzone, Proxima, Yellow Submarine, Phénix…) et puis grâce à Richard Nolane, qui devait diriger une collection de fantastique et une d’horreur moderne (projets qui n’ont hélas pas abouti), j’ai eu l’occasion de m’essayer à des romans. Ceux que j’ai traduits ont été – pas tous ! Une novélisation de Doctor Who est restée dans les cartons – repris et publiés par d’autres éditeurs (Greco, Presses Pocket), me mettant ainsi le pied à l’étrier. Le reste est venu peu à peu, à force de démarchages auprès des éditeurs, maintenant que j’avais un embryon de CV pour justifier de mes capacités.
J’adore traduire, j’aime contribuer à ce que des livres que j’aime soient disponibles à des lecteurs qui ne parlent pas la langue d’origine, mais en fait, la traduction est une sorte d’engrenage qui m’a happé, plutôt qu’un but déterminé de longue date.
Et à l’époque, vous aviez décidé de ne vous consacrer qu’à la traduction d’œuvres de SF/fantasy, ou votre champ d’action était-il plus large ? En tout cas, aujourd’hui, la littérature de l’imaginaire semble être devenue votre fer de lance.
C’était une préférence dès le départ, par goût. J’ai assez peu traduit de non-fiction – en cherchant, je ne vois guère que quelques biographies, et encore traitaient-elles d’acteurs dans des séries fantastiques. Et un roman comique, récemment, mais après tout, on n’est pas loin de la littérature de genre, tant les ressorts du comique et l’humour de dialogues sont peu fréquents dans le monde de tous les jours. Je lis un peu de tout, et il y a des romans de littérature générale que j’aurais aimé traduire si j’en avais eu l’occasion, mais en général, il y a tant de choses déjà dans les domaines de l’imaginaire que je pense ne pas manquer d’ouvrages !
Et pour restreindre encore davantage, on remarque que les auteurs que vous avez cités jusqu’à présent (Robert E. Howard, H. P. Lovecraft, Silverberg et Moorcock) ont majoritairement contribué à la fantasy. Et, on note également qu’à part Moorcock, tous sont Américains. Aviez-vous alors une préférence pour la fantasy américaine ?
Pas spécialement, mais à l’époque, à part Moorcock qui représentait quand même une énorme tranche de ce qui était disponible, on trouvait surtout de la fantasy américaine, suite au succès de Conan, qui avait, par les couvertures superbes de Frank Frazetta, rencontré un gros succès aux USA. Il y avait pas mal d’épigones, en général assez médiocres, dans le genre noble barbare à l’épée invincible – je n’ai lu du Fritz Leiber ou du Karl Edward Wagner que beaucoup plus tard. Mais j’ai aussi découvert Le Seigneur des anneaux, qui commençait tout juste à être traduit chez Christian Bourgois (1973, je pense), et que je me suis fait ramener d’Angleterre par la lectrice d’anglais au lycée dans une grosse édition brochée au dos jaune. Un ami le lisait en Bourgois et nous comparions nos avancées dans l’histoire.
C’est ce succès du Seigneur des anneaux qui a fait que Lin Carter s’est retrouvé à la tête de la collection Ballantine Adult Fantasy aux USA, qui a repris nombre d’auteurs classiques du genre, et pas mal d’auteurs britanniques pré-Tolkien. J’étais plutôt amateur des William Hope Hodgson et des Clark Ashton Smith qu’il a publiés, mais je suis revenu plus tard à la collection pour découvrir des auteurs comme Lord Dunsany, Hope Mirrlees, E. R. Eddison, James Branch Cabell, Evangeline Walton, George McDonald et quelques autres.
Je ne suis pas très fan de Carter auteur, mais Carter en directeur de collection a laissé une trace formidable.
Carter était un éditeur remarquable, oui ! Si ses talents d’auteur laissaient clairement à désirer selon moi, c’était un directeur littéraire hors pair qui en savait long sur la fantasy. C’est grâce à lui que beaucoup d’auteurs majeurs du genre ont été redécouverts – en tout cas dans les pays anglophones – comme Walton ou Mirrlees, dont le Lud-en-Brume, un chef-d’œuvre inclassable de l’imaginaire, était resté inédit depuis 1927… Mais ce qui est d’autant plus intéressant, c’est que la collection Ballantine était principalement composée d’auteurs antérieurs à Tolkien. Tous sont à l’origine de la fantasy telle qu’on la connaît aujourd’hui, ils en sont même les pionniers, et pourtant peu d’entre eux (on connaît Hodgson, Smith – qu’on aura bientôt l’occasion de redécouvrir grâce à Mnémos ! – et Dunsany) trouvent leur place dans les librairies françaises. Auraient-ils été oubliés ?
Il faut croire. Ajoutons que l’édition est souvent affaire de mode : il y a eu quelques publications de classiques çà et là – on trouvait Dunsany en Présence du futur, par exemple – mais paradoxalement, le succès du genre a balayé les quelques pionniers qu’on avait publiés en français. Durant les années 1970, il y a eu un boum de la fantasy, mais elle ne concernait pratiquement que du pseudo-Conan, à cause du succès de Conan, puis surtout des films avec Arnold Schwarzenegger. Quelques rares incursions – Le Seigneur des anneaux se vendait, mais hors genre, discrètement chez le Livre de Poche. Les années 1980 ont été dans l’ensemble en France des années de grande déshérence. Dans les pays anglo-saxons, c’était l’heure de l’horreur moderne, un genre riche et fécond, et de fantasies qui se diversifiaient (fantasies arthurienne ou celtique, fantasy urbaine, entre autres sous-genres qui se démarquaient, fantasy comique avec Pratchett qui a commencé le Disque-Monde). Mais en France les directeurs de collection freinaient des quatre fers. Défenseurs assez exclusifs de la SF, ils avaient entre eux des polémiques homériques : l’horreur était une littérature de malades et de dégénérés, la fantasy, une littérature de demeurés. Et si, vers la fin des années 1980, trop tard, trop peu, l’horreur a opéré une petite percée en France (en dehors bien entendu des best-sellers comme King, souvent publiés hors collection), la fantasy est restée une lecture pour bas du front. Il aura fallu que peu à peu, elle s’impose par les ventes et explose avec le succès du Seigneur des anneaux au cinéma (même phénomène que pour Conan) pour qu’on commence à avoir une certaine variété.
Mais qui concernait majoritairement le frais, le récent : les vieux romans, la fantasy britannique pré-Tolkien, riche et littéraire, est restée méconnue, en dehors de cette collection Adult Fantasy (un peu relayée en Grande-Bretagne par la collection Fantasy Masterpieces). Je pense que c’est par elle que des gens comme Neil Gaiman ou Mary Gentle ont découvert Mirrlees, qui est une de leurs références principales (c’est particulièrement visible chez Gaiman, qui connaît cette fantasy ancienne sur le bout des doigts, autant les classiques comme Kipling et son Puck, lutin de la colline, que les comiques comme Cabell, F. Anstey ou Thorne Smith). Tolkien a, sans faute de sa part bien entendu, été un bulldozer dont le succès considérable a longtemps laminé la diversité du genre où, avant lui, se côtoyaient les romans de William Morris, ceux de Lord Dunsany (de La Fille du roi des elfes aux récits de Pegãna), des romans isolés comme Lud-en-Brume de Mirrlees ou des cycles comme la trilogie de Zimiamvia d’Eddison, l’Excalibur de T. H. White (ce dernier tardivement traduit, et toujours à peu près inconnu ici, malgré cela, alors que c’est un des grands moments de la fantasy – et que tout le monde connaît le Merlin l’enchanteur de Disney qui l’a adapté au cinéma) ou le magnifique Gormenghast de Mervyn Peake, dont nous n’avons même pas vu la mini-série adaptée pour la télévision par la BBC (qui a prouvé avec un récent Jonathan Strange et Mr Norrell qu’elle avait toujours un doigté certain pour ce genre d’exercice).
En imposant malgré lui un modèle de fantasy, Tolkien a caché tout ce qui s’était passé avant, un peu comme la SF américaine, en arrivant à la fin de la deuxième guerre mondiale, a occulté le riche passé de romance scientifique français, les Rosny, Renard, Le Rouge et autres. Il y a pourtant des choses d’autant plus intéressantes qu’elles échappent au formatage trop fréquent de la fantasy moderne. C’est dommage.
Oui, l’ouragan Tolkien a balayé tout ce qui s’était fait avant lui, mais bien malgré lui, puisque lui-même appréciait particulièrement ses prédécesseurs, au nombre desquels on retrouve notamment Eddison, que vous citez et dont Tolkien disait qu’il était « le plus grand et le plus convaincant des auteurs de mondes imaginaires qu’il lui ait été donné de lire ». Dans l’une de vos précédentes interviews pour ActuSF, vous sembliez partager cette impression, puisque quand on vous demandait de citer LE livre que vous aimeriez traduire, vous parliez de The Worm Ouroboros d’Eddison. Pourriez-vous nous en dire plus sur cet auteur ?
En fait, je n’en sais pas grand-chose, la seule biographie de lui que j’aie lue étant celle de Sprague de Camp, dont on va dire charitablement qu’elle n’est guère satisfaisante. Essentiellement, il a tenu longtemps un poste au ministère du commerce britannique. L’écriture était une sorte de hobby, jusqu’à ce qu’il démissionne du ministère pour s’y consacrer entièrement. C’était un passionné de littérature ancienne, en particulier des sagas nordiques : il a traduit la saga d’Egil, et écrit sa version de celle de Styrbjörn le Fort comme premier roman. Il s’attelle ensuite au Serpent Ouroboros, qui est un étonnant pastiche de littérature Tudor ou jacobéenne, qui rappelle également par certains côtés La Chanson de Roland : la lutte à mort entre deux peuples pour la conquête ou la survie. Ensuite, reprenant le personnage anecdotique de Lessingham qui sert d’introduction au Serpent Ouroboros, il écrit la trilogie de Zimiamvia, Mistress of Mistresses (une citation de Baudelaire), A Fish Dinner in Memison et The Mezentian Gate. Longtemps, ce dernier volume est resté sur mes étagères, en Ballantine Adult Fantasy, sans que je le lise, puisque c’était le dernier de la série et que je n’avais pas trouvé les précédents. Ce que j’ignorais à l’époque, c’est qu’Eddison a composé sa trilogie à l’envers et que, hormis le fait que le livre est resté inachevé à la mort d’Eddison, rien ne s’opposait à ce que je commence par lui.
Le Serpent Ouroboros a un style très spécial, archaïque, une parodie de style XVIIe composée de fragments pris çà et là dans la littérature de l’époque. Si l’abord en anglais en est un peu difficile au départ, une fois qu’on a pris le rythme – et il me semble que quelques pages suffisent – on entre dans un monde méticuleusement décrit, à la fois simple et complexe, brutal et raffiné, où des seigneurs orgueilleux et féroces, loyaux ou fourbes, luttent entre eux. On peut admirer des passages comme les enchantements de Gorice XII à Carcë, ou l’ascension du Koshtra Pivarcha et l’attaque de la manticore, épisode auquel Fritz Leiber, un admirateur d’Eddison, a clairement rendu hommage dans l’ascension du Quai des Étoiles par Fafhrd et le Souricier gris. Les personnages sont souvent d’un bloc, mais fascinants par l’ampleur de leurs actions, et au milieu apparaît le formidable personnage de messire Gro, survivant d’une peuplade anéantie par les Sorciers, qui ne comprend pas lui-même pourquoi il agit comme il le fait – de nos jours, on parlerait sans doute de syndrome du survivant. Sprague de Camp désapprouvait l’enthousiasme avec lequel les personnages prennent plaisir à la guerre et voyait la fin du roman comme le scandale final. C’est oublier un peu vite que le roman est un hommage au roman de chevalerie, où la gloire des combats est une des motivations puissantes des personnages (T. H. White a eu sur ce point l’idée superbe que la Quête du Graal est conçue par Arthur comme un remède à la guerre, afin d’occuper les chevaliers) et qu’au milieu de tous ces personnages d’Ouroboros, Gro incarne la présence du doute et les conséquences des guerres. Cet enthousiasme guerrier laissait aussi Tolkien partagé, mais il n’est pas douteux qu’il ait vu dans les influences médiévistes d’Eddison quelque chose qui ressemblait beaucoup à sa démarche aussi.
Et vous avez donc décidé de traduire Le Serpent Ouroboros pour la collection « L’Âge d’or de la fantasy » de Callidor. Une traduction qui risque d’être assez difficile, vu la langue utilisée par l’auteur. Même Neil Gaiman, que vous connaissez bien puisque vous en êtes le traducteur, disait que la prose d’Eddison lui avait donné du fil à retordre. Pensez-vous aborder cette traduction différemment de ce que vous faites habituellement sur des auteurs comme Gaiman, George R. R. Martin ou même Alan Moore ?
Certainement, oui. Je suis encore dans le premier jet. Ce n’est pas trop le vocabulaire en lui-même qui me pose problème (j’ai eu une certaine expérience des termes archaïques et des nomenclatures spécialisées lorsque j’ai traduit le Livre de Cendres de Mary Gentle, qui comprenait des détails infiniment précis et obscurs, des pièces d’armure aux ornements des tenues d’apparat à la cour des ducs de Bourgogne !), mais bien de ce texte dont le défi est de restituer la splendeur et le maniérisme. Neil Gaiman et George R. R. Martin ont une langue somme toute assez actuelle, et leur style est moderne. Il y a des difficultés, mais elles restent raisonnables. J’ai beaucoup plus transpiré avec Alan Moore dont un chapitre de La Voix du feu exigeait de réinventer une sorte de langue primitive, un anglais – ou, dans le cas de la traduction, un français – qui essayait de désarticuler les expressions courantes de notre langue pour un personnage de l’Âge de bronze qui semble avoir décontenancé nombre de lecteurs. Eddison est à mi-chemin : on le comprend, mais comme on comprend certains débroussaillages de La Chanson de Roland, en hésitant sur certains mots, en voyant que quelques tournures sont anciennes. La première fois que j’ai lu le roman, je tombais parfois sur des expressions que je ne connaissais pas. Mais le contexte permettait de comprendre leur sens, et leur répétition plus loin dans le texte, de se familiariser avec elles. C’est un texte très curieux, savoureux, dont il va être ardu de rendre le pittoresque et la poésie. Il y a un équilibre à trouver et, si j’ai quelques pistes, je suis encore en train de tâtonner. Ça va être une tâche considérable, j’espère rendre justice au roman d’Eddison.
Et j’espère pour ma part qu’Eddison sera enfin reconnu en France non seulement pour son œuvre incroyable, mais aussi pour son importance historique dans le genre de la fantasy. D’autant que celui-ci connaît un certain regain d’intérêt à l’heure actuelle, notamment grâce à la série Game of Thrones de HBO… Gageons que les pionniers de l’imaginaire profiteront aussi de cette couverture médiatique ! Encore merci, Patrick, et bon courage pour cette traduction !

PATRICK MARCEL – THIERRY FRAYSSE
BORDEAUX-PARIS
6-7 JUIN 2016


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