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Diseur de mots : un entretien avec Christian Léourier

Par Gillossen, le lundi 25 février 2019 à 08:00:01

CouvL'auteur de Diseur de mots, premier tome de La Lyre et le Glaive, roman à paraître le mois prochain aux éditions Critic, a bien voulu répondre à nos questions.
Petit entretien autour de ce projet, de son actualité plus globale en 2019 ou de la fantasy en général, quand il ne s'agit pas du marché de l'édition.
En tout cas, merci encore à Christian pour sa disponibilité !

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L'entretien

Comment est né le projet de ce diptyque ?
J’envisageais de donner une suite à Sitrinjêta. Mais ce que j’aime avant tout, c’est créer un univers, inventer une société, avec ses mécanismes propres. En me replongeant dans le cadre posé par ce roman, j’avais l’impression de me répéter. J’ai donc abandonné pour me situer dans un univers radicalement différent. Pourquoi pas la fantasy ? Les éléments de ce monde (et de son arrière-monde) se sont rapidement mis en place. Les deux thématiques, l’impermanence de l’être et la force du langage qui permet de lutter contre elle se sont imposées d’elles-mêmes, sans doute parce qu’elles sont au cœur de mes préoccupations. Au départ, j’imaginais un seul volume. Mais, pour une fois, j’ai choisi de multiplier les points de vue, ce qui n’a pas été sans conséquence sur la longueur du texte. Lequel s’est mis à grossir, comme le fleuve au début du printemps.
Comment décririez-vous votre collaboration avec les éditions Critic au fil des mois ?
— Euh, finalement, la suite de Sitrinjêta dont on avait parlé, ça sera plutôt de la fantasy.
— En 2019, on comptait plutôt nous recentrer sur la S.F. Mais ça ne fait rien, fais comme tu le sens.
— Euh, tu sais, les 350 000 signes que je t’avais annoncés, ce sera plutôt 500 000.
— Pas grave, continue.
— 750 000 ?
— Pas grave, continue.
— Et peut-être un second volume ?
— Continue.
Bref, la confiance et la liberté absolues. Pour un auteur, c’est non seulement agréable, mais encore stimulant. Grosse pression sur la fin, aussi : la peur de décevoir. Mais la réponse, libératoire, a été rapide.
De façon plus générale, quel est votre regard concernant le genre de la fantasy ?
Dans mes lectures de jeunesse, il y avait quelques classiques du genre : Howard, Leiber, Moorcock, plus tard Le Guin… J’en aimais les ambiances, mais je préférais de loin la S.F., que je trouvais plus inventive, plus excitante pour la réflexion. Moins répétitive, aussi. J’y suis retourné plus récemment, pour trouver une nette évolution. Les univers se sont diversifiés. Les problématiques complexifiées, en même temps que les frontières entre les genres se brouillaient.
Que peut-on lui apporter encore en 2019, selon vous ?
La question me rappelle l’affirmation de Kelvin qui, à la fin du XIXe siècle estimait qu’on ne ferait plus de découverte majeure en physique. Donc la réponse est : tout. Je retournerais plutôt la question : qu’est-ce que la fantasy peut encore apporter à la littérature ? Je me garderai de répondre. Mais si la finalité de la littérature est de combiner la distraction à la réflexion en faisant appel à l’imaginaire, alors elle a encore un bel avenir.
Quels éléments vous tiennent particulièrement à cœur dans ce premier tome ?
Dans la continuité de ce qui précède : le langage ne sert pas seulement à décrire le monde, il le façonne. Nous ne percevons le réel qu’à travers son filtre, lequel le structure mais en même temps le déforme. Je vois une montagne. Si je suis géologue, je déchiffre les phénomènes qui ont abouti à sa physionomie actuelle. Si je suis alpiniste, je cherche d’instinct les voies. Si je suis mystique, j’en fais le séjour des dieux. Entre la montagne et l’observateur, il y a toujours cette épaisseur de représentation qui la révèle et la masque dans le même temps. Or, nous agissons en fonction de ces représentations qui nous inscrivent dans le monde avec d’autant plus de détermination qu’elles sont inconscientes. Elles ont pour finalité de donner un sens, c’est-à-dire des repères fixes, transmissibles, à une réalité par nature fluctuante. C’est pourquoi Kelt est effrayé, voire paralysé, par son don : s’il n’y a plus de distance entre son discours et la réalité, alors la moindre de ses paroles peut entraîner des conséquences irréparables, qu’il ne maîtrise pas. Quand on considère les ravages imputables aujourd'hui au langage, de la vérité alternative (!) aux prêt à penser des idéologies totalitaires, en passant par les préjugés si ancrés qu’on ne les débusque même plus, un écrivain, dont c’est le matériau, ne peut que s’interroger. Autre analogie avec notre époque : ce monde est en bascule, les idées, la technique évoluent, mais personne ne mesure la portée du changement qui s’annonce.
Mais ça, c’est une réponse a posteriori. En cours d’écriture, le défi était plutôt de créer un univers à la fois riche et cohérent, produit de son histoire, avec ses institutions, ses mœurs, d’immerger le lecteur dans un monde où la croyance et la superstition sont plus structurantes que la connaissance et de chercher à atteindre, à travers ses particularités, quelques éléments suffisamment universels pour intéresser le lecteur contemporain.
Vous qui avez déjà une carrière plutôt impressionnante, en quoi le milieu de la SFF (ou même celui de la littérature Jeunesse) a-t-il évolué depuis plus de trente ans ?
Trente ans ? Vous êtes gentil. Par manque de temps, je me suis éloigné, il y a une quarantaine d’années, d’un milieu qui se recroquevillait, plombé par les querelles de chapelle et les discours ayatollesques, aux antipodes de la conception que je me faisais de la S.F. La réédition des Lanmeur par Ad Astra m’a amené à renouer avec un milieu plus apaisé, plus ouvert. Plus féminisé aussi (ceci expliquant cela ?). En revanche, les conditions de l’édition se sont singulièrement durcies. Débuter dans l’écriture aujourd'hui est un acte de foi.
Vous publiez aussi en ce début d'année une novella dans la collection Une Heure Lumière du Bélial, dans le registre de la SF cette fois. Pouvez-vous nous en dire quelques mots?
Trois personnages : un homme plutôt ordinaire, un véhicule intelligent, et une planète dont les deux premiers ne maîtrisent pas tous les codes. À partir de là, votre mission, si vous l’acceptez, sera de vous interroger sur les spécificités de l’animal humain. J’ai beaucoup aimé travailler sur ce format intermédiaire, qui oblige au minimalisme du récit tout en autorisant une profondeur de perspective que ne permet pas toujours la nouvelle.
Roman, nouvelles, novella... Avez-vous un format préféré ?
Non. Le bon format est le format adapté au sujet. Il n’y a donc pas de règle a priori. Pour Helstrid, par exemple, la première version était une nouvelle, mais je m’y sentais à l’étroit. D’un autre côté, un homme et son camion sur 300 pages, je ne le sentais pas non plus. Le format novella s’imposait donc (sans compter que j’avais très envie d’écrire un Heure-Lumière). D’une manière générale, un texte, c’est comme une bonne sauce. On commence par mettre tout ce qu’il faut dedans, puis on fait réduire. Mais il arrive que le sujet, le cadre, méritent de plus amples développements. Sous forme de cycle (Lanmeur) ou de suite (Le vent de la Liberté, La Lyre et le Glaive).
À quoi s'attendre dans le tome 2 de la Lyre et le Glaive ?
Si seulement je le savais ! Non, je plaisante. Le tome 1 amorçait la mutation de deux mondes. Dans le tome 2, elle s’accélère. De même que le pont emporté par le Stor est rebâti autrement, de même le Monde et Urskogar évoluent sur de nouvelles bases. Meilleures ? Pires ? Chacun en jugera, qui de toute façon est condamné à s’y adapter. Ce n’est plus le Diseur de mots qui peut contribuer à l’équilibre. Puisque celui-ci est définitivement compromis, c’est désormais une Danseuse de corde à qui il revient de le retrouver.
Enfin, auriez-vous un dernier mot pour nos lecteurs, une lecture (récente ou non) à leur recommander ?
Question difficile que celle-là. J’ai tellement de retard dans mes lectures que ce serait plutôt à eux de me donner des conseils. Les prochaines programmées sont Spire de Laurent Genefort (j’ai attendu que les trois tomes soient parus pour m’y mettre), Des Sorciers et des hommes de Thomas Geha. J’attends la sortie de la suite de Bohen d’Estelle Faye et l’intégrale des nouvelles de Jack Vance me tente bien. Sinon, parmi les bonnes choses pas forcément récentes que j’ai lues ces dernières années émergent le souvenir de Chroniques du pays des Mères d’Élisabeth Vonarburg, Rêves de gloire de Roland Wagner, Un Pont sur la brume de Kij Johnson. L’homme qui mit fin à l’histoire, de Ken Liu… Et s’il m’est permis de sortir du domaine de la SFFF, Entre ciel et Terre de Jón Kalman Stefánsson.

Propos recueillis et mis en forme par Emmanuel Chastellière.


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