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Un entretien avec Camille Leboulanger

Par Gillossen, le lundi 23 août 2021 à 12:00:18

Le ChienC'est bientôt la rentrée, et en librairie, ça semble déjà être le cas.
Parmi les nombreuses nouveautés de fantasy déjà sur les étals, nous avions été les premiers à chroniquer Le Chien du Forgeron, de Camille Leboulanger, aux éditions Argyll. Quelques semaines plus tard et maintenant que cette sortie est effective, il était temps de donner la parole à l'auteur, qui a bien voulu répondre à quelques-unes de nos questions.
On vous laisse découvrir le résultat ci-dessous !

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Un entretien autour du Chien du Forgeron

Pour commencer, comment est né ce projet aux éditions Argyll ? Était-ce une idée que vous aviez depuis longtemps en tête ?
L’idée du Chien du Forgeron, en elle-même, me suit depuis assez longtemps : depuis l’enfance et – j’en ai assez parlé – du premier album de Manau. Pour ce qui est de faire ce texte aux éditions Argyll, j’avais promis à Simon Pinel un livre pour cette nouvelle maison (il était question de space-opera initialement ; on en est loin…). Il a tout de suite accroché aux deux premiers chapitres que je lui ai envoyés. De là, les choses se sont faites plutôt aisément.
Les mythes celtes ont-ils une importance particulière à vos yeux ?
Je ne dirais pas que les mythes celtes ont une importance particulière pour moi, non. Je ne les connais que de loin. Mes lectures d’enfance étaient bien plus portées vers le légendaire gréco-latin, voire égyptien (les programmes scolaires aidant…). Il m’a donc fallu faire un gros travail de documentation pour ce livre, tant sur le versant mythologique que sur les aspects matériels de la civilisation celtiques (avec lesquels j’ai d’ailleurs pris plusieurs libertés). J’ai compilé la plupart des ouvrages qui m’ont servi dans la bibliographie du roman. C’était la première fois que je faisais cela, ce me semble une pratique intéressante même pour un livre de fiction : des renvois aux sources, en quelque sorte.
Sur le blog de la maison d’édition, vous êtes notamment revenu sur la condition d’autrice/d’auteur, par exemple vis-à-vis de la somme de travail fournie ramené à ce que l’on peut en tirer. Là encore, est-ce une question qui vous importe depuis longtemps ou est-ce venu avec le temps, une fois passée « l’euphorie » d’être publié ?
Je ne sais pas si j’ai vraiment ressenti cette euphorie dont vous parlez mais plutôt, à l’époque de la publication d’Enfin la nuit, une certaine sidération face à la situation. Ces questionnements sur les liens entre la reconnaissance et la valorisation du travail artistique sont plus récents et, je dois bien le dire, m’occupent beaucoup depuis la lecture des écrits de Réseau Salariat en général et plus particulièrement de Notre Condition d’Aurélien Catin. En l’état, le travail artistique littéraire n’est pas rémunéré en tant que tel : un auteur peut en tirer une rente (les droits d’auteurs), éventuellement suffisante pour vivre dans le meilleur des cas, mais ce n’est toujours pas la rémunération d’un travail. C’est un revenu de propriété intellectuelle. Je pense qu’un des grands enjeux des écrivain.e.s aujourd’hui est de faire reconnaître leur activité productive comme travail, indépendamment des contingences liées au complexe éditorial.
Les premiers retours au sujet du Chien sont très positifs et mettent en avant le « message » porté par le roman. Quel est-il pour vous et en quoi est-ce difficile de vouloir défendre un point de vue sans « écraser » l’histoire que l’on raconte, d’un point de vue « technique » ? Si c’est difficile bien sûr.
Je suis en effet ravi de voir la belle réception que l’on réserve (entre autres ici même) au roman. À vrai dire, j’ai du mal à comprendre cette dichotomie que certains m’opposent entre « sujet » et « histoire », « message » et « intrigue ». Le Chien du Forgeron est tout entièrement la mise en situation d’un concept de sociologie : la masculinité, toxique ou non. En cela, les évènements sont tous liés à cette notion. Séparer l’un de l’autre me semble impossible. Dans ce texte, je ne « défends » rien. Il s’agit plutôt d’une expérience : et si le dispositif littéraire, les choix dans la construction de la narration révélaient chez ce héros un penchant bien moins noble, lié aux conditions matérielles de son existence.
Je reviens souvent à cette citation de Victor Hugo : « La forme c’est le fond qui remonte à la surface. » L’un ne va pas sans l’autre.
Les questions de masculinité toxique semblent encore soulever certaines oppositions « intenses ». Comment s’adresser à ceux qui se sentent « attaqués » sans les braquer ? Ou alors, est-ce finalement sans importance de les braquer ?
Je suis un peu surpris de certaines de ces réactions ainsi que de leur virulence, d’autant qu’il semble s’agir de personnes n’ayant pas lu le livre. Si elles se sentent attaquer dans leur représentation de la masculinité par l’idée de mon roman, je n’y suis pour rien. Je ne suis pas certain qu’elles en soient le lectorat idéal. Je ne pense pas que le Chien soit en mesure de faire « virer des cuti » si bien fixées. Alors, oui, d’une certaine façon, je me fiche un peu de leurs réactions négatives, d’autant que celles-ci semblent en déclencher d’autres à l’opposé du spectre : des personnes qui n’avaient pas connaissance du livre le découvrent, s’y intéressent.
Je pense aussi que le « débat contradictoire » est aujourd’hui une illusion : je n’ai pas la prétention d’avoir la force de faire tourner les têtes. Maintenant, si le livre peut amener les idées dont il est le vecteur vers des terreaux fertiles, des esprits tournés dans sa direction et leur permettre de mener plus loin la réflexion globale, je considérerai cela comme une réussite.
Science-Fiction, fantasy… vous alternez les deux sans difficulté. Est-ce un besoin de passer de l’un à l’autre ? Un hasard au fil des projets ? Faites-vous une distinction quelconque (thématique, littéraire, que sais-je) entre les deux ou est-ce avant tout l’histoire qui dicte son genre ?
Je ne ressens pas de besoin conscient de passer d’un genre à l’autre, pour la simple et bonne raison que je n’aborde pas l’écriture en terme de genre. Je ne me dis pas « Allez, cette fois-ci, c’est fantaisie ». Un texte en appelle un suivant, qui est souvent une réaction au précédent, d’une manière ou d’une autre. Il ne me semble pas que mon modus operandi change beaucoup d’un livre à l’autre ces jours-ci. Plus le temps passe, plus j’envisage ma modeste bibliographie comme un tout, une continuité, à travers lequel on peut tracer des évolutions, des avancées, des reculs, des changements de cap. En cela, Le Chien du Forgeron est pour moi une sorte de suite thématique de Bertram le Baladin, même si les deux livres n’ont rien à voir.
Pour tenter de répondre tout de même à votre question, l’histoire ne dicte pas son genre, pas plus que l’inverse. Le texte existe, au fur et à mesure de l’écriture, par sa thématique (une métaphore globale, un dispositif littéraire, un sujet…) avant tout. Je ne me pose pas la question du genre. Il y a des éditeurs et des lecteurs bien mieux armés que moi pour le faire :)
Ces dernières années, les éditeurs ont souvent répété que les ventes se tassaient, que le marché était compliqué… Partagez-vous cette vision en tant qu’auteur ? Est-ce plus difficile de se faire une place (ou surtout de la garder) ?
Je suis trop jeune et trop peu investi dans le « marché du livre » pour avoir un avis pertinent sur le marché du livre, notamment dans la durée. Ce qu’il me semble constater, toutefois, c’est un resserrement du lectorat sur le familier (d’après les libraires) et qu’il est par conséquent difficile, pour un inconnu dans mon genre, de faire exister et se vendre mes histoires bizarres. Ce thème est au cœur de quasiment toutes les discussions que j’ai avec les différents éditeurs avec lesquels je travaille. Les relais « historiques » semblent faire défaut, toucher le lecteur plus difficile. Pour le Chien, nous avons décidé avec Argyll de faire feu de tout bois et de « provoquer » un peu l’évènement avec la reprise de Manau, la bande originale du livre : tout pour faire parler du livre avant sa sortie. La suite nous donnera raison, ou non. Il me semble que personne n’a de certitude sur ce qui fait qu’un livre se vend et que tout est à recommencer, ou du moins à reconsidérer pour chaque texte, surtout quand ils ne font pas partie de la même série. Il faudrait demander leur avis à des éditeurs et à des libraires.
En tant qu’auteur toujours, comment avez-vous traversé cette longue période sans salon ou rencontre ?
En tant qu’auteur, j’ai passé cette longue période en écrivant, d’une part. Le Chien du Forgeron a été écrit au printemps et à l’été 2020. Pour le reste, la liste est longue : j’ai beaucoup lu, beaucoup pris le temps de m’informer, de réfléchir, de laisser se former le livre suivant. Je construis un home studio dans mon garage, qui m’occupe bien. Je me suis aussi essayé à la menuiserie et puis, il est notoire qu’il y a dans ma vie un gros chien, qui m’occupe beaucoup. Rien de très glamour, j’en ai peur.
Vous avez aussi publié Ru en début d’année, chez l’Atalante, un roman nommé aux Utopiales. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ? Voyez-vous des parallèles avec le Chien, avec un peu de recul ?
Ru est un roman de « science sociale fiction » qui raconte la vie d’une société établie à l’intérieure d’une bête gigantesque. On y suit trois personnages, deux étrangers à Ru, l’une y étant au contraire née. Ce livre est très rouge, très en colère. Je pense que l’écrire m’a permis de prendre confiance en moi d’une manière nouvelle, de connaître mes forces et mes faiblesses avec plus de précisions. Ce livre a aussi été tellement douloureux à écrire qu’en comparaison, Le Chien du Forgeron a été une partie de plaisir. Ru m’a aussi permis de comprendre que la suite de mon travail ne se trouvait plus dans le descriptif, dans le constat, mais dans le prescriptif, l’évocation de mondes plus désirables que celui qui m’a fait écrire Ru et le Chien et les futurs qu’ils propose.
Quelles seront vos actualités dans les semaines à venir ? Où vous retrouver ?
Les salons semblent apparemment reprendre « pour de bon » (je touche du bois). Je serai le 21 août au salon des Mystériales à Redon, le week-end suivant au festival Voyageurs Immobiles à Cherbourg en Cotentin. Ensuite, j’irai à Lyon pour les Intergalactiques les 11 et 12 septembre. Le mois d’octobre sera fortement chargé aussi, avec l’enchaînement des Imaginales, de Scorfel et enfin les Utopiales. Un beau rattrapage en perspective !
Et enfin, quels sont vos futurs projets d’écriture ?
Je suis depuis plusieurs mois occupé par l’écriture d’un roman qui devrait sortir aux éditions Argyll l’année prochaine mais dont je ne peux malheureusement rien dire en détail encore. Je peux seulement affirmer qu’il est en continuité avec les deux précédents, en cohérence avec mes préoccupations du moment et le fruit du constat que je n’ai plus aucun intérêt à écrire le futur du capitalisme, sous quelque forme que ce soit. Chacun sait trop bien où il nous mène et nous mènera. Ce que je désire, c’est modestement proposer une voie plus désirable, plus joyeuse, en m’appuyant sur les travaux de nombreux philosophes, économistes et tout simplement auteurs. C’est un texte particulièrement exaltant et libérateur à écrire. J’espère que nous aurons l’occasion d’en parler en détail prochainement !

Propos recueillis et mis en forme par Emmanuel Chastellière


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