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Neil Gaiman et le conte de fées, deuxième partie

Par Altan, le dimanche 21 octobre 2007 à 12:33:03

première couverture de StardustSamedi dernier, nous vous avions proposé la traduction d’un article signé Neil Gaiman, dans lequel il exposait sa vision et ses sentiments à l’égard du conte de fées.
Lui qui, il y a près d’une décennie, publiait un conte de fées devenu culte, et lançait par là même une nouvelle considération du public pour ce genre vieux comme le monde. Ce conte est évidemment Stardust, adapté cette année au cinéma, et cette deuxième partie se concentre sur la création de ce petit chef-d’œuvre que rien, au début, ne laissait présumé qu’il rencontrerait un tel succès.

Mon conte de fées, Stardust

J'ai commencé à écrire Stardust en 1994, mais ce sont près de 70 ans de lente évolution des pensées qui ont mené à son éclosion. Le milieu des années 1920 fut une période où les gens aimaient écrire ces sortes de choses, il y avait à l’époque des rayons de fantasy dans les librairies, avant les livres et les trilogies dans la grande lignée du Seigneur des Anneaux. Ce serait, au contraire, une tradition de Lud-in-the-Mist et de La Fille du Roi des Elfes.
Ce dont j'étais certain, c’était que personne dans les années 1920 n'avait écrit un livre derrière un ordinateur. J’ai donc acheté un grand cahier de pages blanches, la première plume depuis mes années de scolarité et un exemplaire de l’Encyclopédie des Fées de Catherine Briggs.
J'ai mouillé ma plume et j’ai commencé.

Je voulais un jeune homme qui se fixerait une quête - dans ce cas une quête romantique, pour le coeur de Victoria Forester, la plus belle fille de son village. Ce dernier se situerait quelque part en Angleterre et s’appellerait Wall, à cause du mur qui serpente non loin, un mur d’apparence morne dans une prairie d'aspect tout aussi ordinaire. Et de l'autre côté du mur se tiendrait Faerie - Faerie comme un lieu ou comme un caractère, plutôt que comme une façon pédante d'orthographier le mot faerie. Notre héros promettrait de ramener une étoile tombée, au loin, de l’autre côté de ce mur.

Et quand il la trouverait, je le savais, l’étoile ne serait pas un morceau de roche métallique. Ce serait une jeune femme avec une jambe cassée, à l’humeur massacrante, dont le dernier désir serait de traverser la moitié du royaume en se faisant passer pour sa petite amie.
En chemin, nous rencontrerions des méchantes sorcières, qui chercheraient le coeur de l'étoile pour redevenir jeunes, et sept seigneurs (certains vivants, d’autres fantômes) qui convoiteraient aussi l'étoile pour garantir leur succession au trône. Il y aurait des obstacles de toutes sortes et l'aide de tiers étranges.
Et le héros gagnerait, pas à la manière d’un héros, pas parce qu'il serait particulièrement sage ou fort ou courageux, mais parce qu'il aurait un bon coeur et parce que ce serait son histoire.

J'ai commencé à écrire :

Il était une fois un jeune homme qui voulait conquérir l’Elue de son Cœur.
Quoique, à en croire semblable introduction, il n’y ait guère là de quoi faire un roman (toutes les histoires de tous les jeunes gens qui furent et seront pourraient commencer de la même façon), ce jeune homme-là et ce qui lui arriva – lui-même, d’ailleurs, ne le sut jamais vraiment – sortent suffisamment de l’ordinaire pour mériter, le premier, d’être le héros et, le second, l’intrigue de notre histoire.

La voix possédait un timbre dont j'avais besoin - un peu guindé et démodé, la voix d'un conte de fées. Je voulais écrire une histoire qui donnerait la sensation au lecteur de la connaître depuis toujours. Quelque chose de familier, même si les éléments étaient aussi originaux que mon imagination le permettait.

Je fus chanceux de rencontrer Charles Vess (à mon avis l'artiste de l’Imaginaire le plus altruiste depuis Arthur Rackham) et qu’il devienne l’illustrateur de Stardust.
Plusieurs fois je me suis trouvé à écrire des scènes - un lion se battant avec une licorne, un bateau de pirates volant - simplement parce que je voulais voir comment Charles les peindrait.
Je n'ai jamais été déçu.

Le livre est sorti, d'abord illustré, ensuite en format classique.
En un consensus général, il s’est avéré qu'il était le moins important de mes romans. Les fans de fantasy, par exemple, y recherchaient son caractère épique, dans lequel ils prenaient un énorme plaisir. Peu de temps après qu'il ait été publié, j'ai échoué à défendre cela face à un journaliste qui avait aimé mon précédent roman, Neverwhere, spécifiquement pour ses allégories sociales.
Il avait mis Stardust sens dessus dessous, cherchant des sous-entendus sociaux, et n'avait trouvé absolument rien.

A quoi sert-il ? m’avait-il demandé, ce qui n'est pas une question que vous vous attendez à ce qu’elle vous soit posée quand vous faites de la fiction votre métier.

C'est un conte de fées lui ai-je répondu. Ca ressemble à une glace. Il doit vous rendre heureux une fois fini.

Je ne pense pas l’avoir convaincu, pas même un tant soit peu.
Il y a eu une édition française de Stardust quelques années plus tard dans laquelle figuraient les notes du traducteur démontrant que tout le roman était une parabole du Voyage du Pèlerin de Bunyan. Je regrette de ne pas l’avoir lu au moment de l'entretien. Je pouvais alors l’attribuer au journaliste, même si je n'en ai pas cru un mot.

Cependant, les gens qui recherchaient des contes de fées ont trouvé le livre, certains d'entre eux savaient ce qu'il était, et l'ont justement aimé pour cela. L’une de ces personnes était le cinéaste Matthew Vaughn.

J'ai tendance à être extrêmement protecteur quant aux adaptations de mon travail, mais j'ai été enthousiasmé par le scénario et j’aime vraiment le film qu'ils ont fait - qui prend en permanence des libertés avec l’intrigue.

Une étoile tombe toujours, un garçon promet toujours de l'apporter à son véritable amour, il y a toujours des méchantes sorcières et des fantômes et des seigneurs (bien que les seigneurs soient devenus princes.) Ils ont même donné à l'histoire une fin déroutante sans happy end, ce qui est pourtant une chose que les gens ont tendance à accomplir quand ils racontent de nouveau un conte de fées.

Dans The Penguin Book of English Folk Tales, nous apprenons que la 20th Century folklorists s’était inspirée d’une une histoire orale, sans jamais remarquer que c'était en réalité un nouveau récit et une simplification de l’histoire étrange et obsédante d'une enfant écrite par l’auteur victorienne Lucie Clifford.

Je serais bien sûr heureux si Stardust rencontrait un destin semblable, s'il continuait à être raconté encore et encore après que son auteur fut oublié, si les gens ne se rappelaient nullement que c'était autrefois un livre, et commenceraient leurs contes du garçon qui voulait trouver une étoile filante par Il était une fois et finiraient avec Heureux pour toujours.


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