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Neil Gaiman et le conte de fée, première partie

Par Altan, le samedi 13 octobre 2007 à 19:12:30

Le film Stardust, bientôt dans nos salles obscures, est évidemment l'adaptation du célèbre conte de fées moderne de Neil Gaiman. C'est en 1998 que Gaiman publie ce livre, qui apparaît de suite comme un véritable retour au sources de la fantasy : le contes de fées. Dans ce sens, la conception de ce conte pour adulte ne s'attelle pas à cet date. Il faut remonter dans le temps pour comprendre la passion de l'auteur pour cette chose que la modernité a infantilisée. Et quoi de mieux pour ce faire que les propos de Neil Gaiman lui-même ? Pour vous, voici donc la première partie de la traduction de l'entretien accordé au journal The Guardian.

Du conte de fées

Il était une fois, quand les animaux parlaient et les rivières chantaient et que chaque quête valait la peine d’être poursuivie, quand les dragons rugissaient sans cesse, que les jeunes filles étaient belles et qu’un jeune homme honnête et au bon coeur pouvait avec un peu de chance finir au côté d’une princesse et avec un bout de royaume - à cette époque, les contes de fées étaient pour des adultes.

Les enfants les écoutaient et les aimaient, mais les enfants n'étaient pas le public principal, pas plus qu'ils n’étaient celui destiné à {Beowulf}}, ou à l'Odyssée. JRR Tolkien a dit, dans une analogie solide et surannée, que les contes de fées ressemblent aux meubles dans une chambre d'enfants - à l'origine les meubles n’étaient pas faits pour les enfants : avant ils existaient pour les adultes et ils avaient été expédiés dans la chambre d'enfants seulement quand les adultes s’en étaient lassés et qu’ils étaient devenus démodés.

Les contes de fées sont devenus démodés pour les adultes avant que les enfants ne les aient découverts, cependant Wilhelm et Jacob Grimm, deux auteurs qui ont beaucoup fait en la matière, n'ont pas eu l'intention de rassembler des histoires sous leur nom pour distraire les enfants. C’étaient principalement des collectionneurs et des philologues, qui ont assemblé leurs contes au même titre que d’autres volumes massifs comme leur Deutsche Grammatik, leur Deutsche Mythologie ou leur Histoire de la langue allemande. Et ils ont été étonnés quand les adultes, qui achetaient leurs collections de contes de fées pour les lire à leurs enfants, ont commencé à se plaindre de la nature adulte du contenu.

Les Grimms durent subir une certaine pression commerciale. Ainsi, Raiponce (Rapunzel) ne laissent plus sous-entendre que le prince venait la voir en demandant à la sorcière pourquoi son ventre s'était gonflé à tel point que ses vêtements ne lui allaient plus (une question logique, étant donné qu'elle donnerait bientôt naissance aux jumeaux). Dans la troisième édition, Raiponce dit à la sorcière qu'elle est plus légère à remonter que le prince, et les jumeaux quand ils naissent, apparaissent de nulle part.

Les histoires que les gens s’étaient transmis les uns aux autres pour faire passer les longues nuits étaient devenues des contes pour enfant. Ainsi, beaucoup de personnes ont manifestement pensés qu’ils devaient en rester là.

Mais ils ne sont pas restés à ce stade. Je pense que c’est parce que la plupart des contes de fées, aiguisés au fil des années, fonctionnent tellement bien. On s’y sent bien. Structurellement, ils peuvent être simples, mais l'ornementation, la manière atypique de raconter, c’est souvent là où la magie se produit. Comme n'importe quelle forme de récit dont la transmission est principalement orale, tout est dans la façon dont vous les racontez. C'est la joie du pantomime de Noël (NdT : en Angleterre, pièces de Noël traditionnelles destinée aux enfants). Cendrillon a toujours besoin de ses soeurs laides et de la scène de la transformation, mais autrement nous obtenons de multiples changements de génération en génération. Les contes de fées ont des traditions. Les Mille et Une Nuits nous en donnent une ; l’élégance, la courtoisie des contes de Charles Perrault nous en livrent une version française ; les frères Grimm une troisième. Nous percevons les contes de fées comme des gosses face à de nouveaux récits ou à une pantomime de Noël. Nous les respirons. Nous connaissons comment ils marchent.

Cela les rend faciles à la parodie. Happy Valley des Monty Python, dans lequel la folie des princes les mène eux-mêmes à leurs morts pour l'amour d'une princesse avec des dents en bois, est toujours ma parodie favorite. Bientôt les parodies de la série Shrek, les nouveaux films de contes de fées d’Hollywood dont les rendements décroissent, mèneront la une conception mélancolique de la réalité.

Il y a quelques années, pour la Fête des Pères, mes filles m'ont laissé leur montrer La Belle et la Bête de Jean Cocteau. Les filles n’ont pas été impressionnées dans un premier temps. Et ensuite le père de la Belle est entré au château de la Bête, et nous avons observé les effets spéciaux des gens traversant de leurs mains les murs et de la bobine mise en sens inverse, et j'ai entendu le halètement de mes filles devant la magie de l'écran. C'était le moyen lui-même, car l’histoire elles la connaissaient bien, qui a raconté de nouveau, avec de l'assurance et de l’éclat (du grand génie).

Parfois la tradition du conte de fées se croise avec la tradition littéraire. En 1924, l'auteur et dramaturge irlandais Lord Dunsany écrivit La Fille du Roi des Elfes, dans lequel les gens du pays des Aulnes se languissent d’un Roi au pouvoir magique et dans lequel une princesse est volée du royaume enchanté. En 1926, Hope Mirrlees, membre du groupe Bloomsbury et ami de T.S. Eliot, publia Lud-in-the-Mist, un roman d’une originalité transcendante typiquement anglaise, se déroulant dans une ville à la frontière du Royaume des fées, où a lieu un trafic illégal de fruit magique (comme celui dans Le Marché gobelin de Christina Rossetti), et où la magie, la poésie et l'aspect sauvage qui émane du fruit change la vie des citadins pour toujours.

La vision directive de Mirrlees était influencée par les contes et les légendes populaires anglais (Mirrlees étaient l'associé de Jane Hélène Harrison), par Christina Rossetti et par un Victorien fou, le peintre Richard Dadd, en particulier son chef-d'oeuvre inachevé, une peinture obsédante de détails appelée The Fairy Feller's Master Stroke, ou encore les pièces radiophoniques d’Angela Carter sur ce dernier.

Avec sa collection stupéfiante de nouvelles, The Bloody Chamber, Carter fut le premier auteur que je rencontrai qui prenait au sérieux les contes de fées, dans le sens qu’elle ne tentait pas de les expliquer, de les réduire ou de les épingler à mort sur le papier, mais de les fortifier. Ses versions mensuelles du Petit Chaperon Rouge ont été réunies dans le film de fantasy de Neil Jordan : la Compagnie des Loups. Elle a apporté la même intensité à ses nouvelles formes de contes de fées, de Barbe Bleue (un de mes Carter favoris) au Chat Botté, et a par la suite créé son propre conte de fées exemplaire avec l'histoire l’histoire de Fevvers et de l'agile acrobate Des nuits au cirque.

Quand j’ai grandi, j'ai voulu lire des choses qui faisaient le compromis entre le conte de fées et l’univers adulte. Je me rappelle le plaisir avec lequel, comme un adolescent, je suis tombé sur The Princess Bride de William Goldman dans une bibliothèque du nord de Londres. C'était un conte de fées avec une histoire d'encadrement qui prétendait que Goldman publiait le classique de Silas Morganstern (bien que fictif) qui une fois lui avait été lu par son propre père - une frivolité qui a justifié ce conte de fées comme roman d'adultes, et qui a légitimé le livre en faisant de lui un récit original, comme toutes les histoires magiques doivent d'une façon ou d'une autre l’être. J'ai interviewé Goldman au début des années 1980 et il l'a décrit comme le favori de ses livres mais le moins connu, un sentiment qu'il a gardé jusqu'à ce que son adaptation, en 1987, n’ai fait de lui un livre culte.

Un conte de fées, destiné pour des lecteurs adultes. C'était une forme de fiction que j'ai tout de suite aimé et que j’ai voulu lire davantage. Je n’en trouvais pas en rayons, j'ai donc décidé d'en écrire un moi-même.

Comment ? Vous le saurez dans la prochaine partie, en ligne dans les prochains jours.


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