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Les héroïnes fortes selon Helen Lowe

Par Atanaheim, le vendredi 8 juin 2012 à 13:27:29

Helen Lowe Nous avons eu récemment l'occasion de découvrir la première traduction d'Helen Lowe en France : l'Héritière de la Nuit, premier tome de sa quadrilogie intitulée le Mur de la Nuit. Ce livre a d'ailleurs valu à l'auteure néo-zélandaise un Sir Julius Vogel Award en 2011.
Malian, l'héroïne de la saga constitue un personnage fort malgré son jeune âge. Helen Lowe, souvent interrogée sur la construction de tels personnages féminins a décidé de donner sa vision sur les femmes fortes en fantasy. Nous vous proposons ici la traduction de ses réflexions.

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L'Article

Quand L'Héritière de la Nuit, le premier livre de la quadrilogie Le Mur de la Nuit, est sorti l'année dernière au Royaume-Uni, le chroniqueur de SFX a fait la remarque suivante : Il n'y a pas de discussion ou de véritable exposé visant à expliquer pourquoi les femmes ne sont pas simplement les égales des hommes mais dirigent la garde d'honneur du comte. C'est ainsi, c'est tout.
Exactement ! J'ai vu ça ainsi parce que, si une société est vraiment égalitaire, elle ne va débattre autour de cette norme ou la remettre en question. On acceptera cet état de fait comme un statu quo. Dans le contexte de l'écriture d'une histoire, les discussions ou les exposés seraient clairement identifiés pour ce qu'ils sont : des intrusions de réflexions personnelles de l'auteur. Et une de mes plus fortes convictions est que le but d'une fiction est de raconter une histoire - faire la morale, discuter ou éduquer sont le propre du pamphlet ou de l'édito.

A l'inverse, un des avantages d'écrire de la fiction spéculative est que l'on peut vraiment tout inventer - par exemple en décrivant une société dans laquelle hommes et femmes sont égaux (NDLR : vous remarquerez avec cet accord que "le masculin l'emporte" en français... Un indice sur le sexe des personnes ayant établi les règles de grammaire ?).
Pour ce qui est des portraits de femmes en SFF, j'ai souvent eu l'impression que le genre peinait à dépeindre des caractères féminins variés et qu'on avait surtout du mal avec ce qu'on appelle "les femmes fortes". Trop souvent elles ont été enfermées dans cette image rigide de "l'héroïne qui botte des culs" (aka l'héroïne kickass) ou de celle de la "sorcière/adepte/mage avec de super pouvoirs", qui étaient confrontées à une dimension "romantique" ou "sensuelle" dans les problèmes qu'elles rencontraient. Trop fréquemment - ça en est déprimant - ces supposées femmes fortes se sont montrées incapables de se sauver elles-mêmes ou de résoudre des difficultés que leurs pouvoirs/talents auraient dû rendre caduques. Le salut viendra de la préservation de l'amour du guerrier ou de mage, même "l'enfant précoce" et la "femme forte" s'avéreront n'être que des façades, des procédés de pure forme qui ne tiennent pas leurs promesses quand les carottes sont cuites.
Il existe des exceptions notables, bien sûr, comme les puissantes et autoritaires guerrières et magiciennes de CJ Cherryh dans sa série Morgaine, ou comme Hari chez Robin McKinley, Tattersail chez Steven Erikson, mais plusieurs des personnages de femmes fortes les plus mémorables que j'ai rencontrés n'appartiennent pas au camp des combattantes ou des mages. J'ai été particulièrement frappée par Dianora, dans le Tigane de Guy Gavriel Kay, qui n'est ni une guerrière ni une magicienne - cependant je l'ai trouvée totalement convaincante grâce à sa personnalité et à sa force de caractère. J'ai aussi beaucoup aimé Mara des Acoma, personnage de Raymond E Feist et Janny Wurts (dans leur Trilogie de l'Empire), qui doit se montrer plus maline et plus prévoyante que ses ennemis pour survivre. La Sheera Galernas de Barbara Hambly est un autre personnage dont la force découle de sa personnalité et de sa capacité à inspirer, organiser et mener les gens, plus que de ses super pouvoirs.

Je crois que la clé pour inventer des protagonistes féminins vraiment forts, indifféremment de leur condition de guerrières, de mages ou de comptables comme la Amat Kyaan de Daniel Abraham, repose sur le mot "personnage". En tant qu'auteurs, si nous voulons que nos histoires fonctionnent, nous devons nous concentrer sur l'écriture de personnages crédibles et semblant vivants au lecteur. Plus que des hommes ou des femmes, nous inventons d'abord des personnalités (je n'oublie pas que tous les personnages de la fantasy ne sont pas humains) et, pour fonctionner, ces personnalités doivent être réalistes en terme d'émotion et de motivations. Au moment de décrire une personnalité, faible ou forte, corrompue ou honorable, chaque construction de personnage est aussi déterminée par une combinaison de facteurs tels que l'humeur, les évènements extérieurs, les mœurs et les valeurs des sociétés composant le monde.

Dans la société dans laquelle débute Le Mur de la Nuit, le lecteur trouvera des femmes fortes qui sont des combattantes ou qui ont de super pouvoirs parce que cette société, l'Alliance Derai, est très militarisée et l'usage de la magie est très ancrée dans ses traditions. (Avant de rejoindre le monde de Haarth, qu'ils surveillent désormais, ils n'avaient jamais rencontré d’autochtones doués de magie.) Il paraît normal que, dans une société dans laquelle les sexes sont égaux, les femmes et les hommes aient la même valeur dans les rangs des guerriers et des adeptes de la magie.
En s'attelant à la construction d'un personnage dans ce contexte, la première question qui vient à l'esprit n'est donc pas "Quelle sorte de femme est-ce?" mais plutôt, quelle sorte de personnalité sera utilisée? Comment ce personnage-ci va réagir au sein de cette société et lors des évènements qui ont cours? Quel rôle va-t-il jouer dans l'histoire de ce monde?

Malian, de L'héritère de la nuit, a été entraînée depuis sa naissance à diriger sa lignée au sein de l'alliance Derai. L'histoire aurait pu se faire avec une Malian faible, corrompue et n'étant pas à la hauteur, mais non. C'est plutôt une personne qui a foi en la cause des Derais, avec un fort sens des responsabilités et du devoir, ayant la volonté d'assumer les décisions qui s'imposent. Elle se découvre aussi des pouvoirs magiques considérables mais je pense que c'est sa personnalité qui en fait un personnage fort, pas ses pouvoirs.
De même, Asantir, la capitaine de la garde d'honneur, est généralement vue comme un personnage fort. De prime abord, c'est aussi une "botteuse de fesses en côte de mailles". Comme pour Malian, je vois sa force comme émanant en partie de son statut mais surtout de sa personnalité. Elle appartient à la caste guerrière, s'est entraînée à devenir soldat depuis sa naissance, elle est adepte des arts martiaux. Mais dans une société militariste, on trouve beaucoup de personnes remplissant ce cahier des charges. Asantir se démarque parce qu'elle manie à la fois tactique et stratégie (au sens militaire des termes), mais aussi parce qu'elle inspire les gens qu'elle dirige, d'une part par ses capacités mais surtout par son caractère. Asantir possède de l'autorité grâce à ce qu'elle est, pas seulement grâce au poste qu'elle occupe.

Comme les chroniqueurs ou ceux qui m'ont interviewée l'ont remarqué, il y a aussi d'autres femmes qui ont moins de pouvoirs ou de talents que Malian et Asantir mais qui bénéficient d'une certaine autorité dans l'histoire grâce à leur personnalité et à leurs motivations. Il y a par exemple l'intendante, Nhairin : elle est soldat (bien qu'elle se qualifierait de combattante quelconque) mais peu douée dans le feu de l'action , elle a été assez chanceuse pour trouver d'autres fonctions dans cette société militariste. Je ne crois pas qu'elle manie l'épée une seule fois dans le livre et elle n'a pas de super pouvoirs, pourtant de nombreux lecteurs trouvent que c'est un personnage qui en impose.
Dans The Gathering of the Lost, le deuxième tome de la série fraîchement paru, l'action quitte le Mur de la Nuit et les Derai pour rejoindre les contrées plus sauvages de Haarth. Dans le duché d'Emer, connu pour ses chevaliers lourdement armés et sa longue histoire de conflits entre ses états, les différences entre les sexes et entre les classes sociales sont plus marquées (contrairement à la pyramide sociale Derai qui est très large sous la lignée du sang). Les Emeriennes filles de chevaliers et des classes nobles apprennent le maniement des armes - l'arc, l'épée courte et la "lance des dames" - parce qu'elle vivent dans une société belliqueuse mais il est très rare qu'elles soient adoubées. Par conséquent, rencontrer une apprentie chevalier prête à discussion parmi les autres personnages. Les pouvoirs magiques sont aussi peu fréquents à Emer, la société permet donc d'envisager le courage, la force de caractère et l'égalité en dehors des stéréotypes de la "botteuse de fesses" et de la "puissante magicienne".

Pour conclure, je crois que créer des femmes fortes c'est avant tout imaginer des personnages variés et réalistes. Tant qu'un auteur sera concentré sur l’observation des nuances des réactions humaines et évitera les clichés et les stéréotypes, je crois qu'il ou elle fera de bons personnages. Certains seront peut-être des hommes et des femmes forts et charismatiques, d'autres faibles, peureux, malhonnêtes, vindicatifs, serviles ou égoïstes parce que cela fait aussi partie de la palette des sentiments humains.


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