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Un entretien avec Richard Morgan !

Par dwalan, le jeudi 4 septembre 2008 à 15:56:56

Richard MorganRichard Morgan, écrivain de Science-Fiction (Carbone Modifié), vient de publier en Angleterre son premier livre de Fantasy (The Steel Remains). C'était l'occasion pour le site Fantasy Book Critic de l'interviewer et de revenir, notamment, sur les "différents" qu'il a eu récemment avec la communauté des fans de Science-Fiction.
La traduction française de cet ouvrage est déjà prévue.

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L'interview proprement dite

Fantasy Book Critic : Comme tout le monde doit maintenant le savoir, The Steel Remains est votre premier roman Fantasy. A-t-il été plus difficile, aussi difficile ou plus facile d’écrire un roman de Fantasy que de science fiction ?
Richard Morgan : Difficile à évaluer en fait. C’est sûr, c’était différent. Parfois c’était plus difficile, oui. Par exemple, les contraintes d’un voyage dans un univers Fantasy sont plus importantes qu’en SF. Dans Black Man, je pouvais amener mes personnages d’un bout à l’autre du globe en 45 minutes par sous-orbital. En Fantasy, tout voyage doit se faire à cheval ou en bateau, et ça prend des jours, des semaines ou même des mois pour arriver où que ce soit. Ça impose ses propres limites, évidemment. Mais le truc c’est de ne pas se laisser déstabiliser par ce genre de choses, et plutôt de chercher des moyens de les tourner à son avantage. Un des bons côtés des voyages longs et calmes c’est qu’ils laissent le temps de faire évoluer les personnages, quelque chose qu’on n’a pas besoin de dire sauf a posteriori. Dans The Steel Remains, un de mes personnages a quelques semaines de route pour comprendre ce qui lui est arrivé et lorsqu’il arrive au chapitre suivant il bénéficie déjà de ce temps de réflexion. Vous casez cet élément, a posteriori, et hop, vous pouvez repartir.
D’un autre côté, ce qui est bien avec la Fantasy, ce qui a été vraiment plus facile je trouve, c’est le relâchement des intentions et de la cohérence logique. Le type de SF que j’écris est assez proche de la réalité contemporaine, ce qui signifie que les actions des personnages doivent avoir un minimum de sens, au moins dans le contexte d’un comportement humain tel qu’on l’entend. Mais en Fantasy, ces contraintes sont considérablement assouplies. Les actions de dieux et de démons n’ont pas besoin d’être compréhensibles par un humain. D’autres niveaux de réalité n’ont pas besoin de suivre une logique que l’on reconnaisse. Ça vous donne la possibilité de déployer les ailes de votre imagination, de vraiment vous lâcher et de faire toutes les conneries bizarres qui vous passent par la tête. Je me suis bien éclaté avec cet aspect-là.
Vu que vous avez écrit à la fois de la Fantasy et de la SF, à votre avis quelles sont les différences entre ces genres, et pourquoi y a-t-il un tel fossé entre les deux en matière de marketing, de fans, etc. ?
Ça me dépasse, vraiment.
En fait, pour commencer, je crois que le fossé en terme de contenu est en grande partie illusoire. Par exemple, comment classifieriez-vous La Légende de Hawkmoon de Moorcock ? A un certain niveau, c’est de l’épique, mais c’est aussi bourré de machines douées de sensations et de fragments de technologie délabrés provenant d’une époque antérieure qui possédait clairement une sophistication scientifique bien supérieure à la nôtre. Vous avez aussi ce même scénario, bien que plus subtilement, dans le Livre du Second Soleil de Teur de Gene Wolfe, dans la série Viriconium de M. John Harrison et, parait-il, dans le Cycle de Morgaine de C. J. Cherryh. Et c’est sans parler de China Mieville ou Hal Duncan. Est-ce que ces livres sont de la SF ? Comment le décidez-vous ? Et, plus important, qui en a quoi que ce soit à foutre ? Je ne comprends pas du tout cette idée de ne lire qu’exclusivement à l’intérieur d’un seul genre. Je trouve que c’est se limiter lamentablement, comme un gamin qui refuse de manger autre chose que des frites. Si je reviens sur ce que j’ai lu ces derniers mois, ça inclut un roman Malazéen (sic) de Steven Erikson (Deadhouse Gate, mon premier), The Shotgun Rule de Charlie Huston (un thriller noir contemporain), de la littérature grand public comme Méridien de Sang de Cormac McCarthy (bien que ce soit un roman vachement bizarre, avec des éléments qui proviennent directement de la Fantasy et de l’horreur), et Mason et Dixon de Pynchon (qui comme la plupart des livres de Pynchon, défie toute catégorisation significative), un classique de l’âge d’or de la SF (Planète à Gogos de Pohl et Kornbluth), Encre de Hal Duncan, une relecture du classique du trafic de cocaïne Cocaïne Blues, Sister Moon de Karen Joy Fowler (aucune idée de la catégorie où on le mettrait !) et la BD Shooting Star (dont vous pourriez dire qu’elle est SF, puisqu’elle se passe en 2011). Le suivant sur la table de nuit est le Yiddish Policeman’s Union de Michael Chabon (on est encore en train de débattre à propos de ce que c’est exactement) et La Griffe du Chien de Don Winslow (un roman policier à la Ellroy à propos des guerres de la drogue). Comme a dit Heinlein, la catégorisation est pour les insectes. Les délimitations entre les genres ne signifient pas grand-chose pour moi : je vais lire n’importe quoi si ça me semble être intéressant ou bien écrit et je ne comprends pas vraiment les gens qui ne le font pas.
Bien dit! Alors, aux dernières nouvelles, la sortie américaine de The Steel Remains est prévue pour le 20 janvier 2009 chez Del Rey. Pensez-vous que le délai entre les publications britannique et américaine va être un handicap, un avantage, ou bien faire peu de différence lorsque le livre sera finalement en rayon aux Etats-Unis, et allez-vous faire des modification à la version américaine ?
Non, à part les conventions d’orthographe et de vocabulaire habituelles (colour/color, pavement/sidewalk etc.), les deux éditions seront exactement les mêmes. Et je ne crois pas que la sortie plus tardive du livre fera une énorme différence. J’ai entendu dire que quelques très grands fans vont acheter l’édition anglaise parce qu’ils ne veulent pas attendre, mais je crois que de manière générale les six mois supplémentaires ne vont pas empêcher les gens de vivre. En fait, Black Man est le seul de mes livres dont les deux éditions sont sorties à peu près au même moment des deux côtés de l’Atlantique. Avant ça, les éditions américaines sortaient toutes au moins six mois après les éditions anglaises, et encore une fois, à part quelques très grands fans, le délai ne semblait déranger personne. Donc je ne pense vraiment pas que ce soit un gros problème.
Vous avez récemment été au cœur de deux controverses : d’abord l’article que vous avez écrit pour l’anthologie Postcripts de Pete Crowthers à propos du factionnalisme endémique de la SF (NdT : dans lequel Richard Morgan explique qu’il en a assez des disputes et critiques sans fin entre amateurs de SF), et ensuite un débat à propos du mot "hype" (NdT : battage publicitaire) sur le site Pat’s Fantasy Hotlist (NdT : entre le bloggeur Pat et l’éditeur de Richard Morgan). Je suis sûr que vous en avez probablement assez de ces questions, mais maintenant que les choses se sont un peu calmées, avez-vous quelque chose à ajouter à propos d’un des deux sujets ?
Seulement que j’ai été abasourdi par l’intensité de la passion déchaînée dans les deux cas. En ce qui concerne l’article sur le factionnalisme, je n’arrivais pas à croire qu’il puisse y avoir des réactions aussi fortes (à la fois positives et négatives) à ce qui devait être une digression désinvolte à propos de quelque chose qui me semblait aller de soi. Il faut se souvenir que cet article n’était pas une espèce de croisade personnelle colérique sur mon blog, c’est Pete qui est venu me demander cet article, et je l’ai composé suite à sa suggestion que je "digresse" à propos d’un des aspects qui m’intéressent dans le genre. A ce moment-là je ne pensais pas avoir dit quoi que ce soit de bien radical et j’ai été stupéfait quand Pete a refusé de le publier. J’ai posté cet article sur mon site seulement parce que, d’abord, ça semblait dommage de ne rien en faire, et ensuite c’est Pete lui-même qui me l’a suggéré. Je m’attendais vraiment uniquement à ce que les lecteurs de l’article grognent un peu, hochent la tête et ensuite tournent la page.
Au lieu de ça, j’ai été assailli de courriels de personnes disant à quel point elles étaient heureuses que quelqu’un ait eu le cran de dire ça, ce qui était très agréable, évidemment, mais comme je l’ai dit, complètement inattendu. Et bien sûr il y a alors eu ce bougonnement sous-jacent (bien qu’assez atténué c’est vrai) sur certains sites du genre, quelque chose du type laissez-nous tranquille, nous adorons critiquer et nous chamailler. Bon, d’accord, chacun est libre de faire ce qu’il veut sur internet, je suppose, mais je ne crois vraiment pas à l’argument ça démontre à quel point notre genre est dynamique et vivant, d’abord parce que les fans de SF les plus dynamiques et vivants que j’ai rencontrés ont tendance à être assez détendus et tolérants à ce sujet, et ensuite parce que malgré les justifications que j’ai apportées par la suite, si vous observez le milieu tout aussi dynamique du roman policier, vous ne verrez tout simplement pas autant de rage. J’imagine qu’en fin de compte ce que ça a prouvé c’est qu’il y a beaucoup de gens qui aiment profondément leur rage aveugle et refusent d’avoir à y renoncer.
Ce qui est intéressant, c’est que j’étais en Croatie quand tout ça a échappé à tout contrôle, et mon éditeur croate, Neven Anticevic, m’a dit qu’il se rappelait être allé à la réunion d’une association de SF il y a plusieurs décennies (ils se disputaient à propos de Blish, ça devrait vous donner une idée de la date) et avoir écouté ce minuscule groupe de fans s’énerver les uns contre les autres à propos duquel d’entre eux comprenait le mieux la SF, qui avait lu quoi et à quel point c’était plus pertinent que les lectures des autres. Ça vous rappelle quelque chose ? La théorie de Neven (et c’est un type intelligent, qui en a vu des tonnes, dont les théories valent le coup d’être étudiées) est que des décennies d’exclusion et de mépris à peine déguisé de la part de la littérature grand public a conduit le genre SF à adopter par réflexe une attitude défensive et vicieuse, et que le réflexe s’est tellement enraciné que nous ne connaissons aucun autre moyen de nous exprimer. Donc quand nous ne rageons pas après ces salauds du grand public parce qu’ils nous excluent, il faut que nous trouvions quelqu’un d’autre après qui rager, et ça finit par être n’importe qui ayant même les plus insignifiant désaccords en terme d’opinion ou de goût avec nous. Plus j’y pense et plus je crois que Neven a peut-être raison. Mais il n’empêche que c’est vraiment dommage qu’on ne puisse pas dépasser ce stade.
Concernant le débat à propos du battage publicitaire, j’ai déjà donné mon point de vue dans mon commentaire à la suite de l’échange, mais avec le recul je crois que tout ça a fait ressortir la même colère injustifiée que le débat sur le factionnalisme. Il a suffi de commentaires des plus pondérés de la part de mon éditeur à propos du mot "hype" (battage, ndt) pour que tout à coup le site soit submergé de messages d’insultes. Il était arrogant, il était manipulateur, tout ça faisait partie d’une opération marketing diabolique… Enfin, les gens sont incroyables ! Pour la défense de Pat, il les a calmés de façon plutôt habile, mais tout de même, il semble qu’il suffise de gratter la surface pour que soudain l’air se remplisse de colère nocive. Ce que j’aimerais savoir, c’est pourquoi donc ces gens sont-ils aussi furieux ? Ça me rappelle le personnage de Sandra Bullock dans Crash quand elle dit je suis en colère, tout le temps, et je ne sais pas pourquoi. Tout à fait. Peut-être qu’on devrait étudier la question.
Dans une interview que Jay Tomio a faite récemment avec Ian Cameron Esslemont, la phrase suivante de Michael Moorcock a été citée : si tu veux écrire de la Fantasy, lis tout sauf de la Fantasy. Ce qui amène en quelque sorte un autre débat : les auteurs de Fantasy doivent-ils ou non bien connaître le genre ?
Hmmm. Il se trouve que ça me gène beaucoup, l’emploi du verbe "devoir" en lien avec l’écriture. Ça suggère (de façon erronée à mon avis) qu’il y a une "bonne manière" définie d’écrire de la fiction, et je pense que donner des indications prescriptives (et proscriptives) pour l’écriture est le meilleur moyen d’étouffer la créativité. Regardez la méthodologie d’écriture de scénarii à Hollywood et où ça a mené la créativité dans les films grand public.
Cela dit, je suppose qu’une certaine connaissance du genre est utile. Evidemment, il ne faut pas vouloir réinventer la roue (Regardez, c’est une épée qui a des pouvoirs magiques ! C’est super cool !, etc). Ce qu’il faut c’est connaître le terrain, pas tant pour éviter de réutiliser des thèmes et des concepts (ce qui est inévitable, et en quelque sorte l’essence même de ce qu’est la fiction moderne), mais afin d’avoir une base relativement à jour à partir de laquelle lancer son propre remaniement de ce que le genre a déjà à offrir. Cependant, je ne pense pas que Moorcock était véritablement proscriptif dans cette citation. Je pense que là où il voulait en venir (en espérant qu’il me pardonne cette présomption !), c’est qu’il y a souvent une insularité malsaine chez les fans de genre (nous en avons déjà parlé plus haut), et que tout écrivain de Fantasy en devenir dont les habitudes de lecture sont déjà captives de ce genre a de grandes chances de ne produire que des œuvres assez ennuyeuses et peu originales. D’un autre côté, quelqu’un dont les influences sont plus larges a de bien meilleures chances d’apporter quelque chose de frais et d’innovant au genre. Et évidemment, nous aimons tous entendre émerger des voix originales et innovantes parce que c’est ce qui garde le genre sain et dynamique (bien qu’il faille peut-être aussi remarquer que le rebattu, peu original et générique a tendance à se vendre terriblement bien ! Shannara, ça tente quelqu’un ?)
À propos de Ian Cameron Esslemont, si on considère son co-créateur Malazéen (sic), Steven Erikson, Joe Abercrombie, Brandon Sanderson, Jacqueline Carey, Daniel Abraham, Paul Kearney, et vous-même, de plus en plus d’auteurs écrivent de la Fantasy ambiguë ces temps-ci, courageuse ou qui défie ouvertement les canons traditionnels de la Fantasy. Quelle est votre réflexion sur ce mouvement, la réponse du public à de tels ouvrages et les canons de la Fantasy en général ?
Pour être honnête, je ne sais pas très bien ce que font ces gens : la seule chose que j’ai lu d’aucun d’entre eux est le Deadhouse Gates d’Erikson, et même pour ça j’ai dû attendre d’avoir fini d’écrire The Steel Remains (ben oui, vous avez vu la taille de ce bouquin ??? Lire Erikson ce n’est pas s’engager à la légère !). La plupart de ce que je connais en Fantasy épique date d’avant 1980 (et dans de nombreux cas de bien avant). Les exceptions sont Glen Cook, Steph Swainston et Scott Lynch (et parmi ces trois-là, je ne suis pas certain que Steph serait très heureux d’être catalogué "épique").
Donc, en ayant une connaissance très limitée, je ne suis pas sûr d’avoir vraiment le droit de faire des commentaires. Mais il me semble, de manière très générale, que la Fantasy épique a été obligée bien malgré elle d’adopter une sensibilité plus adulte au cours de la dernière décennie à peu près. C’est probablement surtout grâce Erikson et G.R.R. Martin, et aussi Cook bien sûr pour La Compagnie Noire et son côté roman de gare assumé. Mais je crois que c’est aussi grâce à d’autres types de Fantasy, les trucs vraiment bizarres, étonnants et nouveaux comme du Kelly Link, China Mieville ou Neil Gaiman, qui ont placé la barre plus haut pour tout le monde. Ces gens se sont assurés qu’à part les fans de Tolkien les plus encroûtés tout le monde a maintenant des attentes supérieures par rapport au genre, quelle que soit leur sous-catégorie préférée, et cette attente générale a plus ou moins provoqué l’ascendance de types comme Erikson et Martin. Pour citer Voltaire, si Erikson et autres n’avaient pas existé, il aurait fallu les inventer, pour que la Fantasy épique garde la tête hors de l’eau.
En avril dernier, votre dernier roman, Black Man a remporté le prix Arthur C. Clarke 2008. C’est évidemment un grand honneur, mais comment comparez-vous cela à votre prix Philip K. Dick (NdT : pour Carbone Modifié), et pensez-vous que ces prix valident votre travail en tant qu’écrivain ?
Eh bien, je pense que le prix Clarke rapporte un peu plus que le Dick (sourire).
Plus sérieusement, je pense que rien ne pourra jamais être comparé à la victoire du prix Philip K. Dick, parce que c’était mon premier roman, et être récompensé de cette manière pour la première chose que vous publiez est indescriptible. Je ne dis pas que je n’étais pas stupéfait quand j’ai gagné le prix Clarke, parce que je l’étais (allez voir la vidéo de mon discours pour le moins hésitant pour avoir une idée de ma stupéfaction !). Mais maintenant je suis un professionnel à temps plein avec cinq ans d’expérience, cinq livres en rayon, un sixième qui sort, et dans ces circonstances vous ne pouvez jamais revenir à cet émerveillement du débutant que vous donne votre premier livre. Et évidemment, vous ne pouvez écrire votre premier roman qu’une seule fois !
Concernant la validation, oui, bien sûr, c’est très agréable qu’un groupe de personnes bien informées se rassemble et dise que votre travail vaut quelque chose. C’est aussi très agréable que vos livres se vendent bien, pour une raison similaire: un groupe bien plus grand (bien que peut-être moins bien informé) de personnes vous dit également que votre travail a de la valeur. Obtenir le prix Clarke pour Black Man a été particulièrement agréable parce que le livre a reçu une réponse mitigée de la part des lecteurs (bien que, bizarrement, il se soit très bien vendu quand même). Mais à l’arrivée, il ne faut pas se laisser emporter par ça (les récompenses et les ventes). Si vous êtes un auteur qui se respecte, vous écrivez pour vous-même, et c’est celui-là, le public initial auquel il faut plaire. C’est agréable quand ce que vous avez à dire trouve un écho chez d’autres, mais si vous pensez réellement que ça vaut le coup d’être dit, ça ne va pas beaucoup vous influencer. En ce qui me concerne, mes livres sont validés quand je les lâche dans la nature sous une forme qui me plait. Tout ce qui suit est seulement la cerise sur le gâteau.
Lors de notre dernière conversation, une option pour une adaptation filmique avait été posée à la fois sur Carbone modifié et Market forces. Est-ce que ces projets avancent ? En avez-vous des nouvelles?
Pas vraiment. Ces deux options sont encore posées, et on a aussi parlé de Black Man empruntant la même voie mais ni actes ni budget n’ont encore confirmé cette annonce. Il faut juste attendre son tour, ça n’apporte rien de se focaliser dessus.
Etant donnée votre expérience dans l’écriture non seulement de romans, mais aussi de scénarii et de comics, que pensez-vous des échanges actuels entre les différents supports comme les films, romans, comics, télévision etc. ? En arrivons-nous au point où il devient avantageux pour un écrivain d’avoir de l’expérience sur plus d’un format afin d’avoir du succès ?
Eh bien, je crois qu’il est toujours avantageux de ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier, ouais. Le succès est une saloperie difficile à obtenir, et ça paie d’aller le chercher là où vous pensez pouvoir le trouver. Et personnellement, j’aime apprendre de nouvelles formes, explorer ce qu’on peut en faire. Je trouve que ça entretient l’originalité. Donc ce type de diversité me semble être une bonne chose, d’un point de vue purement pragmatique comme en terme de développement personnel.
Cela dit je suis un romancier, un conteur, d’abord et avant tout, et en tant que conteur, étrangement j’ai été peu convaincu par une partie des interactions que nous avons pu voir dernièrement. Après tout, si on se fie à 300 et à Sin City, cette tendance est une catastrophe colossale pour la narration en tant qu’art. Idem pour le film Doom (je veux dire, bon dieu, quel était intérêt ? Gâcher un très bon jeu vidéo en le dupliquant sous un format dans lequel on ne peut même pas jouer ? Pourquoi ?). Cela dit, j’ai trouvé Beowulf et le premier Resident Evil plutôt bon, alors peut-être qu’il y a de bons côtés.
Je pense que l’important quand on a affaire à différents média, c’est de garder à l’esprit qu’ils sont différents. Voilà pourquoi Sin City fonctionne bien en tant que comics mais, après le choc des 10 premières minutes, absolument pas en tant que film. C’est pourquoi Blade Runner n’a pratiquement rien en commun avec Est-ce que les androïdes rêvent de moutons électriques, mais réussit tout de même à être un excellent film. C’est pourquoi le film Le Prestige et le roman qui l’a inspiré sont tellement différents, mais qu’ils fonctionnent tous les deux indépendamment l’un de l’autre. Passer d’un média à l’autre implique de bien explorer ce que le second média a à offrir, quels sont son potentiel et ses limites, et ne pas transférer aveuglément ce qu’on a fait sous une forme directement sous une autre. C’est une opération délicate, et ce n’est pas facile de la mener à bien. Ça nécessite de l’intelligence et de la finesse, et peut-être que c’est ça le plus important, parce que 300 et Sin City étaient tous les deux foutrement stupides.
Et enfin, avec l’évolution du divertissement vers plus de technologie, laquelle à son tour se développe de plus en plus, le format imprimé (livres, comics) est-il menacé d’extinction, et qu’est-ce que les éditeurs et les auteurs peuvent faire pour s’adapter à cette période de changement ? De plus, que pensez-vous de l’e-publishing ?
Ouais, on a beaucoup parlé de ça, la mort de l’impression et tout le reste, mais la plupart du temps ça me parait être juste une de ces bonnes vieilles conneries de paniques morales. Je ne sais pas pour les Etats-Unis, mais au Royaume-Uni les ventes de livres augmentent, et c’est la tendance depuis un bout de temps. Et prenez le phénomène Harry Potter. En fait, les livres sont des objets qu’on aime posséder, ils font de bons cadeaux, on a un vrai plaisir visuel et tactile à les avoir en main et à les utiliser, et leur technologie, pour être franc, est pratiquement parfaite. Après tout, ce machin imprimé qui s’ouvre, qui n’a pas besoin de piles, de chargeur ou de réserves externes d’électricité, vous permet de disparaître dans un monde virtuel dans le silence complet où que vous soyez. Est-ce que ça n’est pas incroyablement sophistiqué ? Que demander de plus ?
Oh, bien sûr, il y a les adolescents typiques qui n’arrivent à s’identifier qu’à Halo 3 ou Spiderman, mais ils ont toujours existé. Ils n’ont jamais été de grands lecteurs et ne vont certainement pas s’y mettre maintenant que le domaine du divertissement stupide s’est épanouit dans de telles proportions. Mais je ne perçois pas la technologie elle-même comme une menace, le véritable problème est l’échec scolaire catastrophique qui condamne tellement d’habitants des nations prétendument développées à sortir de l’école avec les capacités de lecture d’un enfant de 6 ans. C’est ça la véritable menace : la politique peigne-cul de droite et son échec à long terme dans le financement efficace de systèmes sociaux. Mais si vous arrivez à surmonter ça, si vous arrivez à élire quelqu’un qui en a quelque chose à foutre de la majorité de la population, et si vous apprenez aux gens à lire correctement, à tirer avantage et plaisir de la lecture, alors c’est comme faire du vélo, ils ne l’oublieront pas. Prenez mon exemple : je joue pas mal aux jeux vidéo, mais ça ne m’empêche pas de lire. Pourquoi ça devrait ? Je fais aussi de l’escalade, mais personne ne pense que ça pourrait me dissuader d’acheter des livres. Ça n’est pas une équation à somme nulle, vous retirez des choses différentes de différentes formes de divertissement, et si vous avez appris à le faire, vous pouvez faire cette distinction assez facilement et agir en conséquence.
Par ailleurs, si vous regardez ce qui se passe du côté de la technologie, une grande partie de la recherche actuelle consiste non pas à remplacer la lecture en tant qu’activité, mais à créer des versions plus efficaces de la technologie existante, c'est-à-dire à développer un livre ayant tous les avantages du format original mais avec une capacité d’acquisition et de stockage grandement améliorée. Regardez le "Kindle" (NdT : le livre électronique commercialisé par Amazon). Regardez la recherche en cours concernant une forme viable d’e-papier. D'après ce que je vois, ce ne sont pas des signes de la mort de l’impression : ce sont les signes qu’elle est à la pointe du domaine du divertissement, comme elle l’a toujours été. Bien sûr, il y aura le problème du piratage de données une fois que les livres au format électronique se seront banalisés, mais je soupçonne que la science anti-piratage que l’on voit se développer en ce moment dans l’industrie musicale aura résolu assez efficacement ce problème d’ici le moment où il se posera. Pour le reste, le futur de l’impression me semble plutôt radieux.

Merci à Graendel pour la traduction.
Article originel


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