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Procrastination, épisode 1 : la technique en questions

Par Gillossen, le jeudi 15 septembre 2016 à 13:00:00

LogoOn vous avait dévoilé l'existence de cette nouvelle émission il y a deux semaines tout juste.
Un petit trou de mémoire ? Alors, voilà pour rappel de quoi il retourne : le 1er et le 15 de chaque mois, Lionel Davoust, Mélanie Fazi et Laurent Genefort discutent de techniques d’écriture et de narration, partagent leur expérience, et s’aventurent aussi, à l’occasion, dans les domaines de l’édition et du marché du livre. « En quinze minutes, parce que vous avez autre chose à faire, et qu’on n’a pas la science infuse. »
Dans le cadre de ce premier numéro, notre trio introduit le projet de ce podcast sur l’écriture en discutant du rôle de la technique dans l’art, de la place à lui réserver dans la pratique et des manières de l’acquérir. À quoi sert la technique ? Comment l’équilibrer avec l’inspiration ? Un bon livre est-il forcément « parfait » techniquement ? Faut-il trouver « sa » technique, et le cas échéant, comment faire ?
En espérant que les pistes développées vous plaisent, nous vous souhaitons une bonne écoute ! Vous pouvez également retrouver l'émission sur iTunes





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Vous écoutez « Procrastination », Épisode 1 : La Technique dans l’Écriture Podcast sur l’écriture en 15 minutes. 

Parce que vous avez autre chose à faire, Et qu’on a pas la science infuse. 

Avec les voix de : Mélanie Fazi, Laurent Genefort, et Lionel Davoust. 

 Lionel Davoust : Un petit mot pour dire que la formule de ce podcast est dérivée et inspirée du podcast américain dirigé par Brandon Sanderson, « Writing Excuses », dont nous reprenons la formule avec leur aimable autorisation, mais évidemment, nous ne sommes pas affiliés, il n’y a pas de lien avec Writing Excuses et nous, à part qu’ils nous ont permis de reprendre la formule qui est assez efficace, et qui nous semblait une bonne formule, tout simplement. Alors, sur ce, premier épisode : parlons de la place de la technique en écriture. Finalement, quelle est la raison d’être de ce podcast ? C’est de parler d’écriture. Est-ce que notre entreprise est condamnée dès le premier épisode et est-ce qu’il n’y en aura jamais de suivant ? Qu’est-ce que vous pensez de la technique en écriture, et pourquoi sommes-nous là ? 

Laurent Genefort : La technique, c’est presque ce qui définit l’art, pour moi, c’est ce qui s’éloigne de la nature. Ce que disait Stevenson : l’art commence là où la vie s’arrête (NdT : pas trouvé la référence, donc je ne suis pas certaine du nom). C’est l’artificiel, l’art. D’ailleurs, c’est la même étymologie. Donc pour moi, ça se définit presque… La technique dans l’écriture, c’est l’écriture, en fait. 

LD : Donc tu es proche de la première règle de Robert Heinlein qui dit : « la première règle pour écrire c’est, ‘vous devez écrire’ ». 

LG : Oui, exactement, et on doit faire attention à ce qu’on écrit. 

Mélanie Fazi : Oui, je suis assez d’accord avec ça. Je dirais que la technique, c’est peut-être ce qui est entre les lignes, dans le sens où c’est quelque chose qui est essentiel. Ce qui fait qu’un texte fonctionne, c’est que derrière la technique est là, tout est vraiment nickel, tout est à sa place, et en même temps la technique est invisible. Sauf dans certains cas de figure où il va y avoir un aspect technique qui va être la raison d’être d’un texte, ça peut arriver, je pense que la technique idéalement est quelque chose qu’on ne voit pas.

LD : Je suis tout à fait d’accord avec toi sur le fait que la technique ne se voit pas. Je pense qu’un exemple plus précis sur ce genre de choses, c’est par exemple en musique, où un très bon virtuose ne fait pas forcément de démonstration technique pour la technique, mais que sa virtuosité lui permet de jouer avec naturel et émotion. Justement à ce moment-là, la technique s’efface. En écriture, ça pourra probablement se transcrire par le fait que le récit emporte le lecteur, et que l’écriture et le média s’effacent derrière le récit. Alors, d’accord, mais l’écriture, ça s’apprend ? Vous l’avez apprise ? 

MF : On n’a pas la science infuse, comme on le disait justement dans le générique. La technique, il faut l’apprendre à un moment donné, et je pense qu’il y a une raison si, bien souvent quand on débute dans l’écriture, on commence par imiter nos lectures. On commence par apprendre en imitant, et en imitant on apprend comment les choses fonctionnent. Et une fois qu’on a suffisamment écrit, je sais pas, un dialogue… Moi, par exemple, dans mes premiers textes qui sont du fantastique, j’ai beaucoup eu à écrire la scène du personnage qui est confronté à quelque chose d’impossible et qui panique totalement. Un cas de figure comme ça, c’est quelque chose qu’on a lu ailleurs, qu’on imite, et qu’on affine jusqu’à ce qu’on l’ai intégré. 

LD : Je pense qu’il y a des… Laurent, on en a déjà un peu parlé en dehors et je te laisserai aborder le point, sur l’équilibre entre l’aspect purement technique… Je prends souvent des parallèles avec d’autres arts, c’est en général plus parlant que dans le domaine de l’écriture. Par exemple, dans les arts graphiques : la perspective, l’anatomie etc., sont des choses qui sont des « compétences de base ». Dans l’écriture, ça pourrait se rapprocher de savoir écrire un dialogue efficace, une scène de description, introduire des personnages etc., qui sont des choses, dans une certaine mesure, qui sont purement techniques et peuvent se maîtriser, s’apprendre. Ça ne veut pas dire que connaître la technique, ou en tout cas avoir une certaine habitude dessus, fera de nous un grand auteur. Derrière vient la « patte », et ça c’est quelque chose de beaucoup plus évanescent, et heureusement, puisqu’on est dans le domaine de la création, de l’art. L’écriture, c’est cet équilibre entre l’envie, l’inspiration – faute de meilleur terme, c’est quelque chose d’assez viscéral – et la façon dont la technique, la pratique, va lui donner une forme et permettre de canaliser cet élan, lui donner une forme qui sera efficace pour le lecteur et la personne à qui ça s’adresse. On dit « le lecteur » de façon souvent assez théorique, comme s’il existait un lecteur idéal, mais ça n’existe pas, il y a une myriade de lecteurs possibles. 

MF : J’ai envie de dire, tu parlais d’élan à canaliser, [la technique] c’est ce qui empêche que cet élan déborde dans tous les sens. J’ai cette image d’une digue en fait qui va canaliser un cours d’eau pour éviter une inondation ou autre, et qui va éviter que l’on dévie de la ligne directrice du texte. 

LG : Moi, la place de la technique, j’ai envie de dire qu’elle est presque instinctive. Pour la plupart des auteurs, quand on commence à écrire, on se réfère souvent à d’autres auteurs en réalité. Moi, mes tous premiers bouquins, ils étaient très influencés par Serge Brussolo, par Stéphane Wul. Il m’a fallu un moment avant de trouver mon ton propre. Et c’est pareil d’ailleurs dans tous les arts, Moebius disait par exemple que les premières années en étant gamin, il dessinait des « petits Mickey ». On se réfère aux modèles qu’on connaît. C’est peut-être le métier qui procède le plus de l’imprégnation. La seule vraie formation pour moi, c’est la lecture. Parce que c’est elle qui fait qu’on va intégrer des choses plus qu’on ne va les apprendre. 

MF : J’ai l’impression en fait que, quand on parle peut-être avec des auteurs plus jeunes qui sont nés à l’époque après internet... Nous, on a eu la chance, quelque part, de commencer à écrire avant internet, et maintenant on a accès à tout un tas de méthodes d’écriture en ligne. J’ai l’impression que beaucoup de jeunes auteurs focalisent énormément sur ça au détriment justement de cette imprégnation. Ils vont se renseigner pour savoir comment écrire un dialogue etc., et aucune méthode n’est absolue, déjà. Je pense effectivement qu’on apprend beaucoup plus d’expériences personnelles via la lecture, même si je conçois tout à fait que ça puisse être utile d’avoir ces méthodes sous les yeux. LG : Oui, puis encore une fois, chaque trajectoire est personnelle. Je ne connais finalement que mon expérience de façon intime, mais j’ai pu comparer avec d’autres. Par exemple, des auteurs comme Jean-Claude Dunyach, comme Ayerdhal, ils se passaient leurs textes. Ils fonctionnaient en réseau d’une certaine manière. Moi, de mon côté, j’ai travaillé et je me suis formé réellement tout seul, c’est-à-dire que je n’étais pas en contact avec le milieu de la SF quand j’ai commencé, et j’ai écrit sans faire relire mes textes, ce qui m’a fait perdre quelques années selon mon point de vue. Mais je veux dire que chacun a sa manière d’avancer. C’est vrai que le but de ce podcast, c’est aussi de défricher, je pense, les possibilités, c’est pas de donner une direction. 

LD : Je crois que c’est un message extrêmement important. La technique est un chemin possible, mais le plus important, c’est de se l’approprier. Un de mes grands dadas en masterclass ou en atelier d’écriture, c’est de dire « apprendre à écrire, ça revient avant tout à apprendre à se connaître ». La technique permet éventuellement de gagner un peu de temps en montrant un chemin possible, et en le mettant à l’épreuve, surtout. En le testant, et en le faisant avec une forme de pleine conscience, d’audit de cette technique-là, en se disant « Comment est-ce que je ressens les choses quand j’essaie cette méthode là ? Qu’est-ce qui me va ? Qu’est-ce qui ne me va pas ? ». Et ça peut être des choses extrêmement basiques, du genre « j’ai besoin d’écrire dans le silence » ou « j’ai besoin d’écrire dans un café ». Je sais que toi, Mélanie, tu as tendance à aller travailler dans des bars, je sais pas si tu le fais toujours ? 

MF : Moins pour écrire que pour traduire, mais effectivement, c’est une expérience que j’ai déjà faite. 

LG : Ou Harlan Ellison qui écrivait devant un public. 

LD : C’est au Mexique je crois, je ne sais pas s’ils le font toujours, pour redonner un peu d’élan et de dynamisme à l’écriture, ils font carrément des matchs d’improvisation d’écriture avec tout l’apparat et le côté théâtral du catch. De la lucha libre, en fait, où y’a des types avec des masques qui montent sur un ring, c’est projeté sur grand écran, et ils se font des matchs d’écriture. 

LG : Comme quoi, il n’y a vraiment pas de règles ! 

LD : Ça, c’est le truc le plus important : il n’y a pas de règles. Par contre, c’est intéressant – et là on retombe sur l’importance de la lecture – de connaître ou en tout cas d’être familiarisé avec les codes de l’écriture, de la narration, et aussi des genres. 

LG : Oui, parce que la littérature, c’est un langage, et dans le langage, il y a une grammaire, de l’orthographe, du vocabulaire, donc il y a forcément de la technique. Dans la technique… Alors, encore une fois, il faut s’accorder sur ce qu’est la technique : il y a la technique d’écriture, il y a un niveau plus structurel où l’on va étudier les textes eux-mêmes, et là je trouve que c’est plus intéressant a posteriori de décortiquer un texte. En revanche, je suis plus circonspect par rapport aux méthodes d’écriture qui vont vous donner la structure en trois actes avec un climax à tel moment, etc. Ça, ça génère plutôt de la médiocrité, au sens « moyen ». C’est-à-dire que ce n’est pas mauvais, c’est quelque chose de moyen. Et on a ce problème-là dans le cinéma américain, qui va produire beaucoup de scénarios qui sont très corrects d’un point de vue technique, et même souvent très bons d’un point de vue technique, mais qui ne vont pas générer de passion ou d’emportement. Et on sait très bien dans notre expérience de lecteurs que les livres qui nous ont le plus emportés, c’est pas forcément les meilleurs techniquement parlant, mais c’est des livres qui étaient habités. Et souvent d’ailleurs, les bouquins qui nous ont marqués, des fois on se rappelle d’un passage en particulier. Le fait qu’un livre va marquer à vie un lecteur, ça peut être sur trois pages, des fois, et pas sur l’ensemble. La technique, il faut toujours la relativiser. Ne pas la diminuer, mais ne pas non plus en faire un but. 

 LD : Oui, il y a un truc que je crois beaucoup, qui est que la créativité justement… Quand tu parles de « livre habité », la créativité, la voix, ce qu’un auteur a à dire qui n’appartient qu’à lui, peut se trouver dans les aspérités, la dissymétrie, les choses qui sortent un peu du moule ou du canevas habituels. Si on prend l’exemple justement des scénarios hollywoodiens qui sont extrêmement lisses, c’est parce qu’à un moment donné dans les collèges de scénaristes, les producteurs ont dit « faut que ce soit comme ça parce qu’il y a des impératifs », alors que finalement c’est pas du tout vrai. La créativité va justement défricher des choses qui vont se trouver dans les petites imperfections, les scories, les aspérités. Et c’est ça qui va donner une unicité à la chose. Pour moi, la technique, comme on disait un peu tout à l’heure, va transformer ces aspérités en gemmes, en un sens. C’est comment donner à ces élans un peu bancals – en tout cas dans les premiers, comme toujours en écriture –, ces élan un peu fous, en tout cas imparfaits, comment la technique va me donner une assise qui va permettre de donner de plus en plus d’outils dans ma boite et qui va permettre de me dire « je vais faire ça, mais je sais le faire parce que j’ai suffisamment assimilé de choses ailleurs pour apprendre de la technique et trouver un outil qui va convenir à la chose ». 

LG : Et y compris dans la rébellion aussi contre la règle. On peut se rebeller contre la règle, mais il faut la connaître. Et c’était le cas pour psychose, par exemple. Quand Hitchcock fait mourir l’héroine au premier tiers, c’était une rupture radicale avec les règles, c’était une hérésie dans la narration de l’époque. Ce qui est rigolo, c’est qu’après, comme ça a cartonné, il y a eu plein de scénarios qui l’ont imité et évidemment ça ne vaut qu’une fois. Quand on fait dans la rupture, ça ne vaut qu’une fois. 

LD : C’est un truc que j’entends parfois chez les jeunes auteurs, une idée reçue à laquelle j’aimerais tordre le cou, c’est « non mais je veux pas lire, je veux pas me laisser influencer par d’autres », « de toute façon, moi je veux faire des choses novatrices », c’est une très belle envie, mais je vais piquer l’expression d’Elizabeth Vonarburg qui dit « C’est très bien de vouloir dynamiter la maison, mais pour dynamiter la maison, il faut la connaître, parce qu’il faut avoir les plans pour savoir où placer les charges ». Et l’imprégnation, ça ne veut pas dire qu’on va refaire justement, on fait peut-être ça au début, mais ça fait partie de l’apprentissage, et c’est ça qui permet de s’extraire des modèles et d’avoir assimilé suffisamment de choses pour que la technique devienne invisible. Par contre, on peut prendre quand même des raccourcis ou montrer des chemins possibles, et c’est aussi le but de ce podcast. Je pense qu’on aura tous les trois des façons très différentes d’aborder les choses, et c’en est aussi tout l’intérêt et la richesse. C’est pour que vous, auditeurs derrière la machine, vous puissiez prendre les pièces et les morceaux qu’on va vous donner, et qu’après vous en fassiez votre propre truc, et que même, vous vous placiez en rébellion avec ce qu’on va vous dire, et justement, c’est très bien. 

LG : Vous n’êtes pas obligés de nous croire, déjà, et puis il faut être humbles. Nous aussi, on continue à apprendre à chaque phrase. Moi, j’ai raté des bouquins, je ne suis absolument pas infaillible sur la technique, loin s’en faut, et je continue d’apprendre. 

MF : On apprend de ses erreurs, notamment. 

LD : Donc nous avons tort, montrez-nous que nous avons tort en vous appropriant les choses et en traçant votre propre chemin. Notre temps touche à sa fin. Pour terminer, une petite citation pour vous donner un peu de grain à moudre après l’épisode. Tu en avais une très bonne, Laurent. 

LG : Allez, je m’y colle. Une citation de Jean Renoir : « La technique, voilà le mot terrible en art. Il faut en avoir, mais il en faut à un tel point qu’on sait alors la dissimuler. » 

 Jingle : C’était procrastination, merci de nous avoir suivis, maintenant assez procrastiné, allez écrire ! 

 (Transcription : Symphonie ; Relecture et corrections : Hamilcar)


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