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Lettre personnelle, de Genre à Classique

Par ThinkBecca, le samedi 17 décembre 2011 à 13:49:09

Dragon's PathSi Daniel Abraham n'est pas l'auteur de fantasy le plus connu en France, il a néanmoins un CV qui s'étoffe tranquillement.
Pour le moment seulement traduit en français pour Les Cités de Lumière, Abraham écrit maintenant sa deuxième série (du moins, sans utiliser de pseudonyme), The Dagger and the Coin, dont le premier tome, The Dragon's Path, sorti en 2009, sera traduit pour Fleuve Noir. A côté de cela, il a également co-écrit le roman de SF Leviathan Wakes avec Ty Franck, l'assistant de George R.R. Martin, et s'occupe de l'adaptation en comics du Trône de Fer.
Bref, le monsieur a une certaine légitimité quand il s'agit de parler de la littérature de genre.
Et justement, Daniel Abraham - dans le rôle de la Littérature de Genre - s'est fendu d'une lettre assez originale, publiée sur SF Signal, qu'il adresse à la Littérature Classique. Une lettre pleine d'amour, mais aussi de remontrances. Une lettre qui tente en tout cas de réconcilier les deux, dans l'espoir d'une rencontre sans préjugés et sans orgueil avec, on l'espère, de beaux bébés issus de cette union.

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La lettre de Daniel Abraham

Je t’ai vue, ce soir. Tu marchais avec ta cabale, de l’université jusqu’au petit bar de l’autre côté de la rue, où fraternisent les professeurs et leurs étudiants. Tu portais des vêtements noirs et sobres, que tu trouves élégants. J’ai toujours pensé qu’ils te font un teint pâle. J’étais au kiosque à journaux. Je pense que tu m’as vu, mais tu as fait semblant du contraire. Je tiens à te dire que ça ne m’a pas blessé.

Je t’en prie, je t’en supplie, ma chérie, arrêtons ça. Cette séparation artificielle entre nous est douloureuse, indigne et ne trompe personne. En société, nous nous dénigrons mutuellement et faisons ces remarques froides et cassantes. Et pourquoi ? Tu te moques de moi car je raconte encore et encore les mêmes histoires. Je te prétends ennuyeuse et rabat-joie. Est-ce mal, ma chérie, d’espérer que les choses cruelles que je dis de toi te font aussi mal que celles que tu dis de moi ?

Nos amis hochent la tête tandis qu’ils nous font part de leurs condoléances et de leur désapprobation amicale. Combien de fois ai-je entendu des paroles qui se voulaient aimables, disant que tu t’étais abaissée à la sophistication pour le seul plaisir d’être sophistiquée ? Et, mon amour, le crois-tu si je te dis que je leur démens tout cela ? Je leur parle de Harper Lee et de Robertson Davies. Le Portrait de Dorian Gray, les blagues salaces dans les œuvres de Shakespeare. Je leur dis à quel point Orgueil et Préjugés est bon, et le Nom du Vent, et l’Histoire de Pi. Ils sourient. Pire, ils prennent un air satisfait. Je te défends face à mes propres défenseurs, et ils voient clair dans mon jeu.

Mais accorde-moi au moins cela, ma chérie : ce que tu fais est encore plus cruel. Tu prends ce qu’il y a de mieux en moi, mes moments de gloire les plus intenses – Ursula LeGuin et Dashiell Hammett, Mary Shelley et Philip K. Dick – et tu t’attribues leur succès. Tu dis qu’ils « transcendent le genre ». Il n’y a pas de mots plus cruels que ceux-là. Tu me prives de mes armes. Tu sais je crois que si on devait comparer nos projets en toute honnêteté – mes meilleurs travaux avec les tiens, mes plus médiocres avec les tiens, nos échecs regroupés en une seule masse informe – cette distance entre nous s’effacerait, et pourtant tu me voles ma crème et me reproches de n’être que du lait.

Je te pardonne. Je pleure et je t’en veux, et je te dis que je n’ai rien à faire de ce que tu penses. Et, pour être sincère, ma chérie, je me rassure dans le fait que je gagne plus d’argent que toi. Que mon public est plus vaste. Au-delà des murs étroits du monde académique, mon étoile brille plus fort. Je donne naissance à des films et je suis sur chaque pavillon. La télévision est quasiment mon miroir. Ma maison est plus grande et mieux chauffée, et les gens qui y vivent rient et pleurent plus fort. Tous ne sont pas sophistiqués. Nombreux sont ceux qui trouvent du réconfort et de la consolation dans ces choses que tu considères comme indignes de toi. Mais ce sont les gens qui m’entourent, et je les aime autant qu’ils m’aiment.

Alors je te pardonne, et je te désire. Vraiment. La beauté, la profondeur et la sophistication que tu recherches, je les recherche aussi. Tu prétends détenir un amour profond du langage, mais j’ai Kelly Link et Carole Emshwiller. Tu dis que tes travaux approfondis ce qui fait l’expérience humaine, mais j’ai Maureen McHugh. Tu te poses des questions essentielles sur la religion et la philosophie. Gene Wolfe le fait également. Regarde-les, ma chérie, mais pas de trop près. Je ne veux pas les perdre à ton profit, et chacun d’entre eux est assez bon pour faire partie de la « littérature ». Ce que tu veux, je le veux aussi.

A ton avis, que pensent tes amis de nos rendez-vous ? Ces nuits où tu viens me voir et où nous finissons dans les bras l’un de l’autre doivent leur paraître comiques, étant donné la façon dont nous pestons l’un contre l’autre chaque jour. Et ne me dis pas que personne n’est au courant. Cormac McCarthy a reçu le Pulitzer pour un roman d’horreur post-apocalyptique. Junot Diaz a réussi en se moquant de Gorilla Grodd et en décrivant la violence sous forme de points de dommage. Les Hauts de Hurlevent est aussi bien une histoire d’amour que de fantômes. Le Complot contre l’Amérique de Roth est de l’histoire alternative. Ishiguro a écrit les Vestiges du Jour et Auprès de Moi Toujours. Faber a écrit Sous la Peau. Whitehead, Zone one. Ne parlons pas de Atwood. Tout le monde se rend compte que tu me desires autant que je te veux. Et bien plus que ça. J’ai commencé à suspecter que tu as besoin de moi, ma chérie.

J’ai lu l’ensemble de tes nouvelles les plus célèbres, et que vois-je ? De la fantasy, du mystère, des histoires de fantôme, des histoires d’amour. Si souvent, tu t’abreuves à mes sources ! Je me demande si ton mépris ne cache pas quelque chose de plus complexe. La peur peut-être, celle d’être diminuée sans moi, comme je le suis sans toi. Es-tu vulnérable, mon amour ? Tu en as le droit. Je ne te laisserai pas tomber.

Parfois je parle trop fort. Je donne souvent dans le tape-à-l’œil. Je suis sentimental, et je te mets mal à l’aise en public. Je ne m’excuse pour rien de tout cela. Tu es respectée, sophistiquée, plus passionnée que je ne veux bien te l’accorder, et parfois même, tu fais preuve de sagesse. Je ne te demanderais pas davantage de devenir comme moi que je ne supporterais de te ressembler, mais nous sommes faits l’un pour l’autre. La preuve en est faite, dans cet enthousiasme que tu trouves en moi, et par la sérénité que je trouve en toi. Alors finissons-en. Acceptons enfin de marcher côte à côte, comme nous aurions dû le faire depuis le début. Acceptons de prendre du plaisir ensemble. Où pourrait bien être le mal là-dedans ? De qui pourrait-on susciter la désapprobation, et pourquoi devrait-on en tenir compte ?

Rejoins-moi, mon amour. Rejoins-moi ce soir. Je te retrouverai à minuit, dans le jardin derrière ma chambre. Je porterai ces choses brillantes, criardes et excitantes qui sont ma signature. Tu apporteras ses prétentions qui sont tes qualités mais aussi tes défauts, et – j’espère – ton envie de te débarrasser d’elles.


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