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Point uchronique : un entretien avec Bertrand Campeis

Par Gillossen, le samedi 29 septembre 2018 à 12:45:30

UchronieParmi les rééditions de ce mois de septembre, notons le retour du Guide de l'uchronie de Karine Gobled et Bertrand Campeis !
Deux auteurs que nous avions eu le plaisir de recevoir il y a trois ans maintenant (déjà !) dans le cadre de notre podcast. Pour l'occasion, Bertrand Campeis a aimablement accepté de répondre à quelques questions.
Il revient donc sur ce guide bien sûr, sur l'uchronie en général, de même que sur divers projets, toujours en rapport avec !

Propos recueillis et mis en forme par Emmanuel Chastellière

Nos questions

L’uchronie semble toujours autant à la mode depuis notre podcast il y a plus de trois ans maintenant. Comment expliquer ce succès sur la longueur ?
Personnellement (et donc je peux me tromper) j’y vois un succès lié à plein de choses.
Quand nous dédicacions le Guide de l’Uchronie (qui vient de ressortir dans une nouvelle édition, légèrement enrichie et remaniée) nous (Karine Gobled et moi-même) demandions au lectorat s’ils connaissaient le mot uchronie, en avaient déjà lu, avait une œuvre particulière en tête. Le maître du haut-Château revenait quasiment à chaque fois (bon pour ma part c’était surtout Fatherland de Robert Harris qui m’avait marqué et Karine a débuté avec La part de l’autre d’Eric-Emmanuel Schmitt). Depuis 2015, Amazon en a fait une série télévisée, celle-ci s’inspire en très grosse partie de l’œuvre originale mais tend à développer une intrigue qui lui est propre. Autre succès imaginant une victoire du nazisme : le jeu vidéo Wolfenstein, où J. K. Blaskowicz tue allègrement du nazi en pixel dans un monde où ceux-ci ont gagné. On joue avec l’un des plus vieux tropes de l’uchronie : celui de la victoire du mal absolu (et accessoirement avec l’un des moteurs de l’uchronie : se faire peut en imaginant que le pire soit arrivé, l’autre moteur étant le regret). L’uchronie se retrouve, pour ma part, avec des œuvres que l’on peut ainsi clairement identifier, que l’on soit geek ou pas, et permet de créer un pont entre ceux qui en recherchent parce qu’ils connaissent le mot et celles et ceux qui découvrent le genre. L’autre clé reste le succès en matière d’œuvres (visuelles, au cinéma, à la télévision, en jeux-vidéos, en BDs, mangas et autres) relevant de la science-fiction, vous dites Fantasy vous pensez Harry Potter, Game of Thrones (et peut-être prochainement Téméraire, si le projet de série TV produit par Peter Jackson voit le jour), vous pensez Space Opera vous avez la série The Expanse, le retour de Star Trek, etc. La science-fiction marche sur grand et petit écran et cela permet de (re)découvrir bon nombre d’œuvres s’y référant.
Ce mois de septembre voit justement la réédition du Guide de l’uchronie, cette fois dans la collection Hélios. En dehors de la couverture, pouvez-vous nous parler des différences avec la première édition ?
Nous avons rajouté des choses, revu des passages, que ce soit en intégrant des œuvres, amendé des fiches (série terminée, nombre de tomes, et du coup rajouter des renseignements sur l’œuvre proprement dite), Karine a réalisé une interview (Philippe Éthuin pour Achéosf), bref on a peaufiné, lissé, revu bon nombre de petites choses.
Il est aussi question, cette fois chez Rivière Blanche, d’une anthologie uchronique en trois volumes. Comment est né ce projet ?
Tout vient de Philippe Ward : on se rencontre souvent dans des festivals, Philippe, comme je le dis souvent, c’est le soleil du sud et l’accueil qui va avec simplement quand il te salue. C’est lui qui m’a dit que si je souhaitais franchir le pas, j’étais le bienvenu. J’ai longtemps hésité : j’ai une relation particulière à l’échec, pourquoi tenter quelque chose que l’on peut foirer dans les grandes largeurs ? Ça a longtemps été mon leitmotiv : tu échoueras donc n’essaie pas. Et puis Karine Gobled m’a proposé d’écrire Le Guide de l’Uchronie. J’ai accepté et j’ai longtemps crevé de trouille avant de m’y mettre : ça ne serait pas parfait, j’allais merder. Patiemment, calmement, elle m’a aidé, aiguillé, proposé. J’ai fini par m’y mettre, par écrire, réécrire, revoir des phrases, des paragraphes, apprendre à corriger avec ton éditeur (coucou Jérôme Vincent et Marie Marquez) qui te montrent les répétitions, les fautes d’accord, les phrases incompréhensibles. Et grâce à eux, j’y ai pris du plaisir et je me suis rendu compte que j’avais envie de faire autre chose. La principale motivation c’est cela en fait : avoir envie et se faire plaisir, rencontrer d’autres personnes, instaurer un dialogue, et travailler ensemble.
J’ai donc accepté la proposition de Philippe et, muni de ses conseils, je suis parti comme un hobbit à l’aventure. Appel à textes, discussions via Facebook, Messenger, mails, téléphone, acceptation ou refus de textes, correction de ceux-ci. Au début j’ai été enthousiaste dans tous les sens du terme : plutôt que de prendre des textes et de faire une sélection par la suite, j’ai lu immédiatement les textes reçus et je disais oui ou non dans la foulée (ah le newbie !) au bout d’un moment j’avais suffisamment de nouvelles pour faire a minima deux anthologies, c’est là que je me suis dit qu’une ne suffirait pas (rires). L’autre truc, c’est que je voulais également des nouvelles étrangères. Éric B. Henriet avait parlé d’une nouvelle, Red Alert, écrite par Jerry Oltion dans son essai (L’Histoire revisitée. Panorama de l’uchronie sous toutes ses formes). Éric m’a envoyé un scan de la nouvelle et elle m’a plu. J’ai donc contacté un couple de traducteurs, que je connaissais via ActuSF, Hermine Hémon et Erwan Devos, pour leur demander si ça les intéresserait de traduire la nouvelle et de m’aider à entrer en contact avec l’auteur (mon anglais n’est plus rouillé : il est à 20 000 lieues sous la mer). Ils ont accepté et Jerry Oltion a répondu favorablement très vite. Il a également accepté de répondre à une interview pour expliciter sa nouvelle (Je l’ai surnommé quand Top Gun rencontre la Crise des Missiles de Cuba… Et où les gentils sont les indiens d’Amérique face à ces fous de visages-pâles !), du coup nous sommes en train de voir pour intégrer d’autres nouvelles étrangères aux deux autres anthologies.
Ayant un peu peur que l’anthologie se perde dans la masse des sorties, j’ai eu l’idée un peu folle de contacter une artiste, Tiffanie Uldry, et de lui demander de travailler sur une série de couvertures. Celles-ci ne sont pas en lien avec le contenu mais visent à susciter la curiosité. La première montre ainsi une statue de Marianne, qui, dans un monde uchronique est à la place de la Tour Eiffel (il y a un petit paragraphe explicitant cela au début de l’anthologie). Les deux autres montreront des statues uchroniques, une au Japon, l’autre en Amérique.
Tout cela m’a permis d’entrer en contact avec bon nombre de personnes et de comprendre à quel point passer de l’autre côté du miroir est un travail à plein temps fait par des passioné.e.s.
Que recherch(i)ez-vous dans les textes ? Comment les avez-vous sélectionnés ?
Ces anthologies ce sont des rencontres, des découvertes, des moments partagés avec pas mal de gens, c’est cela que je retiens, et qui est devenu une motivation en soit : rencontrer des personnes et des textes, et c’est à chaque fois un plaisir.
Le premier tome de cette anthologie est attendu pour la fin de l’année, pouvez-vous nous le présenter plus en détails ? : J’ai reçu près de trente nouvelles
du coup je devais faire une sélection incluant des noms d’autrices et d’auteurs connus et inconnus. L’autre élément c’était les thématiques uchroniques des nouvelles, certaines se déroulaient à l’époque antique, au moyen-âge, à l’époque moderne, etc. Je me suis rendu compte qu’il valait mieux faire un choix uchronologique, aller de l’antiquité à l’époque contemporaine suivant le Point de Divergence. Sauf pour les deux dernières nouvelles présentées : il y aura ainsi dans chaque anthologie un texte qui m’a particulièrement impressionné puis la nouvelle étrangère afin de finir en beauté.
Nous débutons donc avec les spartiates dans l’espace (c’est le surnom que je lui ai donné) où comment l’âge des étoiles voisine (mal) avec une ancienne pratique, texte fort drôle et bien vu, un autre où l’Empire romain n’est jamais advenu (et vous découvrirez pourquoi), un autre où la foi chrétienne est bien différente de la nôtre, un texte jouant avec la guerre de cent ans, où le vainqueur n’est pas celui que l’on croit (le fin en hommage à Shakespeare est très bien), Et si la Chine était devenue la première puissance à connaître une révolution industrielle avant l’heure au point de submerger le monde ? Une histoire où un repris de justice doit aller voir ce qui s’est passé en Espagne, en pleine période moderne (celle-ci est farouchement isolée suite à une maladie infectieuse qui fait des ravages en Europe), et si l’expédition de Magellan avait échoué ? Que ce serait-il passé en Espagne… Et ailleurs ? Et si la magie existait et avait eu un impact décisif lors de tentative de conquête de l’Empire Aztèque ? Et si l’esclavage n’avait jamais été aboli en France et qu’un homme, Jacques Mesrine, se dressait contre le pouvoir établi ? Et si le Royaume-Uni s’exilait en Antarctique suite à une invasion ? Et si vous deviez enquêter sur un meurtre au sein de la dernière cité du monde ? Et si l’exposition universelle de 1958 débouchait sur l’indépendance d’un pays africain avant l’heure ? Et si le cinéma empruntait une voie de garage suite à un événement dramatique ? Et enfin les deux derniers textes traitent d’une République en Asie du Sud-est où il se passe de drôles de choses (ce texte de Zoé Dangles m’a particulièrement impressionné) et la nouvelle de Jery Oltion, où l’homme blanc n’a pas réussi à conquérir l’Amérique et où une confédération amérindienne le contraint à rester dans la seule terre achetée : la presqu’île de Manhattan. Mais la tension monte quand les indiens s’aperçoivent que les hommes blancs sont en train d’installer des pas de tir pour des missiles nucléaires… Comme vous le voyez les thèmes sont suffisamment nombreux et variés pour que chacun y trouve son compte.
Doit-on s’attendre à une « couleur » différente pour les deux suivants ?
Non, il y aura toujours un mélange des genres : pour moi l’uchronie c’est un jeu intellectuel, on peut aussi bien s’y essayer « sérieusement » en essayant de bâtir une histoire plausible (même si, à mes yeux, c’est difficile : un changement implique tellement de répercussions, que l’on oublie toujours quelque chose), ou de faire passer un message politique (ou autre). L’important c’est de se faire plaisir : qu’importe que vous ayez un message à faire passer (ou pas), que vous m’étiez de l’humour ou que vous décriviez le pire des mondes possibles à partir d’un point de divergence. L’important c’est que vous l’écriviez et que cela vous parle puis parle à bon nombre de personnes, les touche, les fasse réfléchir ou les interpelle.
Avez-vous déjà d’autres projets dans ce domaine ?
J’ai écrit une postface au roman Underground Airlines, thriller uchronique qui sort chez ActuSF en octobre où j’explicite un peu certains thèmes sous-jacents au roman. Celui-ci se situe dans un monde où la guerre de Sécession (1861-1865) n’a pas eu lieu. Le président Lincoln a été assassiné en 1861 et sa mort a vu une réconciliation s’opérer entre le Nord et le sud. Un compromis a été trouvé et une loi garantissant la survie de l’esclavage, considéré comme relevant exclusivement de chaque état et non de l’état fédéral, a été mise en place. A la fin du xxe siècle, quatre états américains sont toujours esclavagistes (ce qui vaut un nombre incalculable de problème aux Etats-Unis d’Amérique…). Nous suivons un ancien esclave, qui fait partie d’un programme secret visant à récupérer les esclaves en fuite pour les renvoyer chez leur maître… C’est âpre, tendu et traitant de pas mal de thématiques sous-jacentes (jusqu’où êtes-vous prêts à aller pour sauver votre peau, le racisme ordinaire, l’esclavage, etc). Le titre fait référence au mouvement Underground Railroad, qui aidait les esclaves en fuite du Sud à rejoindre le Nord : celui-ci est toujours vivant et d’actualité et aide du mieux qu’il peut les esclaves en fuite en leur fournissant un hébergement, un itinéraire de fuite, de nouvelles identités, etc. Il va même jusqu’à mener des expéditions armés dans les états esclavagistes pour libérer les esclaves. C’est un roman questionnant l’Amérique sur son rapport avec sa minorité noire et sur le fait que derrière les grands discours il y a toujours un racisme omniprésent et meurtrier : il suffit de voir le nombre de personnes noires abattues par la police lors d’interpellations. C’est un bon roman qui, sous couvert d’une action omniprésente et bien dosée, amène à se poser plein de questions.
Je me demandais aussi si le « risque » pour un texte uchronique n’est pas parfois de voir ses personnages être écrasés par le poids de l’univers créé.
Oui, tout à fait : il est difficile de réussir à faire un bon texte où le personnage ne sert pas juste de faire-valoir à un univers uchronique extrêmement bien construit. Je pense toujours à des œuvres comme Fatherland de Robert Harris, ou SS-GB de Lein Deighton. Les deux imaginent un monde où les nazis l’ont emporté et les personnages principaux nous permettent de mieux comprendre l’univers et sont extrêmement bien construits. Dans Fatherland le héros est un ancien capitaine d’U-Boat, il a fait toute la guerre dans cette arme. Une fois la victoire acquise, il rentre et intègre la Kriminalpolizei. L’action du roman débute en 1964, c’est un homme divorcé, amer, critique envers le régime qu’il sert et qui s’efforce d’entretenir des relations chaleureuses avec son fils. Les scènes de vie quotidienne, les moments où il se pose des questions nous permettent de mieux saisir la réalité de la dictature nazie et à quel point celle-ci aurait été encore plus monstrueuse en cas de victoire… C’est toujours compliqué de trouver un équilibre juste et certaine entre le monde que l’on souhaite décrire (et la tentation est forte d’utiliser beaucoup de dialogues pour expliciter le contexte uchronique). Mais je trouve que bon nombre de textes (ici ou ailleurs) font du très bon boulot en présentant subtilement et rapidement leur point de divergence, au lecteur de reconstituer ensuite la marche uchronique de ce monde, plutôt que de lire un long exposé aride et réfléchi.
Vous êtes aussi un grand lecteur. Auriez-vous quelques recommandations tirées de vos dernières découvertes ?
Je recommande la série Je suis Adèle Wolfe, (de Ryan Graudin, série complète en 2 tomes chez JC Lattès le MSK, 2016-2017) qui joue sur une thématique connue : la victoire du Troisième Reich mais avec une héroïne forte, issue des camps (et changée suite à des expériences abominables menées sur elle) qui va tenter de tuer Adolf Hitler à l’issue d’une course à moto qui a lieu chaque année de Berlin à Tokyo pour célébrer la victoire de l’Axe. Le gagnant peut approcher Adolf Hitler, très protégé depuis des tentatives d’attentats dont il s’est toujours relevé. C’est dur, avec de très bons personnages et cela mériterait une sortie avec de plus belles couvertures (autant les couvertures en VO sont belles, autant celles en France ne donnent pas foncièrement envie).
La série Téméraire de Naomi Novik vient de se conclure en France avec son neuvième volume, imaginez un monde où les Dragons existent et sont utilisés lors des guerres. Alors que l’Empire napoléonien semble invincible, nous allons suivre la destinée d’un jeune dragonnier et de son dragon qui vont, peut-être, changer à jamais la destinée du Royaume-Uni.
Je recommande également chaleureusement la série Le bâtard de Kosigan chez Mnémos, où Fabien Cerutti joue avec merveille et talent sur notre histoire.
Mon dernier gros coup de cœur reste Rouille de Floriane Soulas qui frappe fort avec son premier roman mettant en scène une prostituée amnésique dans un Paris steampunk fin dix-neuvième, où l’héroïne s’efforce de retrouver la mémoire alors qu’une drogue et qu’une série de meurtres épouvantables ensanglantent la ville-lumière. Oubliez le côté lumineux et clinquant du Steampunk. Vous allez visiter les bas-fonds, les milieux interlopes, voir le côté sombre des gens, découvrir ce que c’est que de « travailler » dans un bordel, aussi luxueux soit-il. Très bien écrit, ce roman m’a enthousiasmé et il est nominé pour le Prix ActuSF de l’Uchronie, qui vise, depuis 2011, à mettre en avant les œuvres relavant de l’uchronie.
Sinon en matière de bandes-dessinées je vous recommande plus que chaudement les séries Le voyage extraordinaire chez Vent d’Ouest ainsi que Le château des étoiles chez Rue de Sèvres. Des séries pour toutes et tous, quel que soit votre âge.
Je crois qu’avec tout cela vous avez de quoi voir venir !

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